‹ ŒuvresChapitre 106 sur 272 · DE L'HONNESTETÉ DES PAROLES ET DU RESPECT QUE L'ON DOIT AUX PERSONNES · texte numérisé non relu

DE L'HONNESTETÉ DES PAROLES ET DU RESPECT QUE L'ON DOIT AUX PERSONNES

Si quelqu'un ne pèche point en parole, dit saint Cap. m, 2. Jacques*, il est homme parfait. Gardes vous soigneu-

sement de lascher aucune parole deshonneste ; car encor que vous ne les disies pas avec mauvaise intention, si est ce que ceux qui les oyent, les peuvent recevoir d'une autre sorte. La parole deshonneste tombant dans un cœur foible, s'estend et se dilate comme une goutte d'huyle (a) sur le drap ; et quelquefois elle saisit tellement le cœur qu'elle le remplit de mille pensées et tentations lubriques. Car, comme le poison du cors entre par la bouche, aussi celuy du cœur entre par l'oreille, et la langue qui le produit est meurtrière, d'autant qu'encor qu'a l'adventure le venin qu'elle a jette n'ait pas fait son effect, pour avoir treuvé les cœurs des auditeurs munis de quelque contre-poison, si est ce qu'il n'a pas tenu a sa malice qu'elle ne les ait fait mourir. Et que personne ne me die qu'il n'y pense pas, car Nostre Seigneur qui connoist les pensées a Matt., xii, 34. dit* que la bouche parle de V abondance du cœur; et si nous n'y pensions pas mal, le malin néanmoins en pense beaucoup, et se sert tous-jours secrettement de ces mauvais motz pour en transpercer le cœur de quelqu'un. On dit que ceux qui ont mangé de l'herbe qu'on appelle angelique ont tous -jours l'haleyne douce et

(a) d'huyle — tombant (A)

Troïsiesme Partie. Chapitre xxvii. 231

aggreable ; et ceux qui ont au cœur l'honnesteté et chasteté, qui est la vertu angelique, ont tous-jours leurs parolles nettes, civiles et pudiques. Quant aux choses indécentes et folles, l'Apostre ne veut pas que seulement on les nomme*, nous asseurant que rien ne * Ephes., v, 3. corrompt tant les bonnes mœurs que les mauvais

devis *. * I Cor., xv, 33.

Si ces parolles deshonnestes sont dites a couvert, avec affaiterie et subtilité, elles sont infiniment plus vénéneuses; car, comme plus un dard est pointu plus il entre aysement en nos cors, ainsy plus un mauvais mot est aigu, plus il pénètre en nos cœurs. Et ceux qui pensent estre galans hommes a dire de telles parolles en conversation ne sçavent pas pourquoy les conversations sont faittes ; car elles doivent estre comme essaims d'abeilles assemblées pour faire le miel de quelque doux et vertueux entretien, et non pas comme un tas de guespes qui se joignent pour succer quelque pourriture. Si quelque sot vous dit des paroles messeantes, tesmoignés que vos oreilles en sont offencees, ou vous destournant ailleurs ou par quelque autre moyen, selon que vostre prudence vous enseignera.

C'est une des plus mauvaises conditions qu'un esprit peut avoir que d'estre moqueur : Dieu hait extrêmement ce vice et en a fait jadis des estranges punitions. Rien n'est si contraire a la charité, et beaucoup plus a la dévotion, que le mespris et contemnement du prochain. Or, la dérision et moquerie ne se fait jamais sans ce mespris ; c'est pourquoy elle est un fort grand péché, en sorte que les docteurs ont rayson de dire que la moquerie est la plus mauvaise sorte d'offence que l'on puisse faire au prochain par les paroles *, parce * Vide s. Thom. , que les autres offences se font avec quelque estime de *** I:* '^ • XXIII> celuy qui est offencé, et celle-ci se fait avec mespris et contemnement.

Mays quant aux jeux de paroles qui se font des uns aux autres avec une modeste gayeté et joyeuseté, ilz appartiennent a la vertu nommée eutrapelie par les Grecz, que nous pouvons appeller bonne conversation;

232 Introduction a la Vie Dévote

et par iceux on prend une honneste et amiable récréation sur les occasions frivoles que les imperfections humaines fournissent. Il se faut garder seulement de passer de cette honneste joyeuseté a la moquerie. Or, la moquerie provoque a rire par mespris et contemnement du prochain ; mais la gayeté et gausserie provoque a rire par une simple liberté, confiance et familière franchise, conjointe a la gentillesse de quelque mot. Saint Louys, quand les(b) religieux vouloyent luy parler des choses relevées après disner : Il n'est pas tems d'alléguer, disoit-il, mais de se recréer par quelque joyeuseté et quolibetz : que chacun die ce qu'il voudra honnes- * joinviiie, ubi su- tement * ; ce qu'il disoit favorisant la noblesse qui estoit autour de luy pour recevoir des caresses de sa Majesté. Mais , Philothee , passons tellement le tems par récréation que nous conservions la sainte éternité par dévotion.

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