‹ ŒuvresChapitre 107 sur 272 · DES JUGEMENS TEMERAIRES · texte numérisé non relu

DES JUGEMENS TEMERAIRES

Ne juges point et vous ne seres point jugés, dit le Lucae, vi, 37. Sauveur de nos âmes * ; ne condamnes point et vous 1 Cor., iv, 5. ne seres point condamnés. Non, dit le saint Apostre*, ne juges pas avant le tems, jusques a ce que le Seigneur vienne, qui révélera le secret des ténèbres et manifestera les conseil^ des cœurs. O que les jugemens téméraires sont desaggreables a Dieu ! Les jugemens des enfans des hommes sont téméraires parce qu'ilz ne sont pas juges les uns des autres, et jugeans

(b) des (A)

Troisiesme Partie. Chapitre xxviii.

ilz usurpent l'office de Nostre Seigneur; ilz sont téméraires parce que la principale malice du péché dépend de l'intention et conseil du cœur, qui est le secret des ténèbres pour nous ; ilz sont téméraires parce qu'un chacun a asses a faire a se juger soy mesme, sans entreprendre de juger son prochain. C'est chose également nécessaire pour n'estre point jugés, de ne point juger les autres et de se juger soy mesme ; car, comme Nostre Seigneur nous défend l'un, l'Apostre nous ordonne l'autre disant* : Si nous nous jugions nous mesmes, nous * I Cor., xi, 31. ne serions point jugés. Mais, o Dieu, nous faysons tout au contraire ; car ce qui nous est défendu nous ne cessons de le faire, jugeans a tout propos le prochain, et ce qui nous est commandé, qui est de nous juger nous mesmes, nous ne le faysons jamais.

Selon les causes des jugemens téméraires, il y faut remédier. Il y a des cœurs aigres, amers et aspres de leur nature, qui rendent pareillement aigre et amer tout ce qu'ilz reçoivent et convertissent, comme dit le Prophète*, le jugement en absynthe, ne jugeans jamais * Amos, vi, 13. du prochain qu'avec toute rigueur et aspreté : ceux ci ont grandement besoin de tomber entre les mains d'un bon médecin spirituel, car cette amertume de cœur leur estant naturelle, elle est malaysee a vaincre; et bien qu'en soy elle ne soit pas péché, ains seulement une imperfection , elle est néanmoins dangereuse , parce qu'elle introduit et fait régner en l'ame le jugement téméraire et la mesdisance. Aucuns jugent témérairement non point par aigreur mais par orgueil , leur estant advis qu'a mesure qu'ilz dépriment l'honneur d'autruy, ilz relèvent le leur propre : espritz arrogans et présomptueux, qui s'admirent eux mesmes et se colloquent si haut en leur propre estime qu'ilz voyent tout le reste comme chose petite et basse : Je ne suis pas comme le reste des hommes, disoit ce sot Pharisien *. * Luc», xvm, n.

Quelques uns n'ont pas cet orgueil manifeste, ains seulement une certaine petite complaisance a considérer le mal d'autruy pour savourer et faire savourer plus

234 Introduction a la Vie Dévote

doucement le bien contraire duquel ilz s'estiment doués ; et cette complaisance est si secrette et imperceptible, que si on n'a bonne veuë on ne la peut pas descouvrir, et ceux mesme qui en sont atteins ne la connoissent pas si on ne la leur monstre. Les autres, pour se flatter et excuser envers eux mesmes et pour adoucir les remors de leurs consciences, jugent fort volontier que les autres sont vicieux du vice auquel ilz se sont voués, ou de quelque autre aussi grand, leur estant advis que la multitude des criminelz rend leur péché moins blasmable. Plusieurs s'addonnent au jugement téméraire pour le seul playsir qu'ilz prennent a philosopher et deviner des mœurs et humeurs des personnes , par manière d'exercice d'esprit ; que si par malheur ilz rencontrent quelquefois la vérité en leurs jugemens, l'audace et l'appétit de continuer s'accroist tellement en eux, que l'on a peyne de les en destourner. Les autres jugent par passion, et pensent tous-jours bien de ce qu'ilz ayment et tous-jours mal de ce qu'ilz haïssent, sinon en un cas admirable et néanmoins véritable, auquel l'excès de l'amour provoque a faire mauvais jugement de ce qu'on ayme : effect monstrueux, mais aussi provenant d'un amour impur, imparfait, troublé et malade, qui est la jalousie, laquelle, comme chacun sçait, sur un simple regard, sur le moindre sousris du monde condamne les personnes de perfidie et d'adultère. En fin, la crainte, l'ambition et telles autres foiblesses d'esprit contribuent souvent beaucoup a la production du soupçon et jugement téméraire.

Mais quelz remèdes ? Ceux qui boivent le suc de

l'herbe ophiusa d'Ethiopie cuydent par tout voir des

*Plin., Hist. nat., serpens et choses effroyables* : ceux qui ont avalé l'or-

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