‹ ŒuvresChapitre 132 sur 272 · DEUX BEAUX EXEMPLES SUR CE SUJET · texte numérisé non relu

DEUX BEAUX EXEMPLES SUR CE SUJET

Il vous importe tant de bien entendre ceci, que je ne feray nulle difficulté de m'estendre a l'expliquer. Le jeune homme duquel parle saint Hierosme *, qui couché * In vita s. Pauli et attaché avec des escharpes de soye bien délicatement sur un lict mollet, estoit provoqué par toutes sortes de vilains attouchemens et attraitz d'une impudique femme, qui estoit couchée avec luy exprès pour esbranler sa constance, ne devoit-il pas sentir d'estranges accidens ? ses sens ne devoyent-ilz pas estre saisis de la délectation, et son imagination extrêmement occupée de cette présence des objetz voluptueux? Sans doute, et néanmoins parmi tant de troubles, emmi un si terrible orage de tentations et entre tant de voluptés qui sont tout autour de luy, il tesmoigne que son cœur n'est point vaincu et que sa volonté n'y consent (a) nullement, puisque son esprit voyant tout rebellé contre luy, et n'ayant plus aucune des parties de son cors a son commandement sinon la langue, il se la coupa avec les

(a) de tentations — il tesmoigne que son cœur n'est point vaincu, que sa volonté, qui sent tout autour de soy tant de voluptés, n'y consent toutefois (A-B)

Erem., § 3.

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dens et la cracha sur le visage de cette vilaine ame qui tourmentoit la sienne plus cruellement par la volupté, que les bourreaux n'eussent jamais sceu faire par les tourmens ; aussi, le tyran qui se defioit de la vaincre par les douleurs, pensoit la surmonter par ces playsirs. L'histoire du combat de sainte Catherine de Sienne en un pareil sujet est du tout admirable : en voyci le sommaire. Le malin esprit eut congé de Dieu d'assaillir la pudicité de cette sainte vierge avec la plus grande rage qu'il pourroit, pourveu toutefois qu'il ne la touchast point. Il fit donques toutes sortes d'impudiques suggestions a son cœur, et pour tant plus l'esmouvoir, venant avec ses compaignons en forme d'hommes et de femmes, il faisoit mille et mille sortes de charnalités et lubricités a sa veuë, adjoustant des parolles et semonces très deshonnestes ; et bien que toutes ces choses fussent extérieures, si est-ce que par le moyen des sens elles penetroyent bien avant dedans le cœur de la vierge, lequel, comme elle confessoit elle mesme, en estoit tout plein, ne luy restant plus que la fine pure volonté supérieure qui ne fust agitée de cette tempeste de vilenie et délectation charnelle. Ce qui dura fort longuement, jusques a tant qu'un jour Nostre Seigneur luy apparut, et elle luy dit : « Ou esties-vous, mon doux Seigneur, quand mon cœur estoit plein de tant de ténèbres et d'ordures? » A quoy il respondit : « J'estois dedans ton cœur, ma fille. » « Et comment, » repliqua-elle , « habities-vous dedans mon cœur, dans lequel il y avoit tant de vilenies ? habites-vous donq en des lieux si deshonnestes ? » Et Nostre Seigneur luy dit : « Dis-moy, ces tiennes sales cogitations de ton cœur te donnoyentelles playsir ou tristesse, amertume ou délectation ? » Et elle dit : « Extrême amertume et tristesse. » Et luy répliqua : « Qui estoit celuy qui mettoit cette grande amertume et tristesse dedans ton cœur, sinon moy qui demeurois caché dedans le milieu de ton ame ? Croy, ma fille, que si je n'eusse pas esté présent, ces pensées qui estoyent autour de ta volonté et ne pouvoyent l'expugner l'eussent sans doute surmontée et seroyent

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entrées dedans, eussent esté receuës avec playsir par ton libéral arbitre, et ainsy eussent donné la mort a ton ame ; mais parce que j'estois dedans, je mettois ce desplaysir et cette résistance en ton cœur, par laquelle il se refusoit tant qu'il pouvoit a la tentation, et ne pouvant pas tant qu'il vouloit, il en sentoit un plus grand desplaysir et une plus grande haine contre icelle et contre soy mesme , et ainsy ces peynes estoyent un grand mérite ec un grand gain pour toy, et un grand accroissement de ta vertu et de ta force *. » * B. Raym. de Ca-

tt x-ki •-! 1 r pua,ubisup. (c.xi).

Voyes vous, Philothee, comme ce feu estoit couvert p. 93. de la cendre, et que la tentation et délectation estoit mesme entrée dedans le cœur et avoit environné la volonté, laquelle seule, assistée de son Sauveur, resistoit par des amertumes, des desplaysirs et detestations du mal qui luy estoit suggéré, refusant perpétuellement son consentement au péché qui l'environnoit. O Dieu, quelle détresse a une ame qui ayme Dieu, de ne sçavoir seulement pas s'il est en elle ou non, et si l'amour divin, pour lequel elle combat, est du tout esteint en elle ou non ! Mais c'est la fine fleur de la perfection de l'amour céleste que de faire souffrir et combattre l'amant pour l'amour, sans sçavoir s'il a l'amour pour lequel et par lequel il combat.

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