‹ ŒuvresChapitre 140 sur 272 · Q.UATRIESME PARTIE. CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

Q.UATRIESME PARTIE. CHAPITRE XI

quelque mal, elle se desplait de l'avoir, et voyla la tristesse; et tout incontinent, elle désire d'en estre quitte et d'avoir les moyens de s'en desfaire; et jusques ici elle a rayson, car naturellement chacun désire le bien et fuit ce qu'il pense estre mal.

Si l'ame cherche les moyens d'estre délivrée de son mal pour l'amour de Dieu, elle les cherchera avec patience, douceur, humilité et tranquillité, attendant sa délivrance plus de la bonté et providence de Dieu que de sa peyne, industrie ou diligence ; si elle cherche sa délivrance pour l'amour propre, elle s'empressera et s'eschauffera a la queste des moyens, comme si ce bien dependoit plus d'elle que de Dieu : je ne dis pas qu'elle pense cela, mays je dis qu'elle s'empresse comme si elle le pensoit(a). Que si elle ne rencontre pas soudain ce qu'elle désire, elle entre en des grandes inquiétudes et impatiences, lesquelles n'ostans pas le mal précèdent, ains au contraire l'empirans, l'ame entre en une angoisse et détresse desmesuree, avec une défaillance de courage et de force telle, qu'il luy semble que son mal n'ait plus de remède. Vous voyes donq que la tristesse, laquelle au commencement est juste, engendre l'inquiétude ; et l'inquiétude engendre par après un surcroist de tristesse qui est extrêmement dangereux.

L'inquiétude est le plus grand mal qui arrive en l'ame, excepté le péché ; car, comme les séditions et troubles intérieurs d'une republique la ruinent entièrement et l'empeschent qu'elle ne puisse résister a l'estranger, ainsy nostre cœur estant troublé et inquiété en soy mesme perd la force de maintenir les vertus qu'il avoit acquises, et quant et quant le moyen de résister aux tentations de l'ennemi, lequel fait alhors toutes sortes d'effortz pour pescher, comme l'on dit, en eau trouble.

L'inquiétude provient d'un désir desreglé d'estre délivré du mal que l'on sent, ou d'acquérir le bien que l'on espère ; et néanmoins il n'y a rien qui empire plus le

(a) si elle — y pensoit. (C)

312 Introduction a la Vie Dévote

mal et qui esloigne plus le bien , que l'inquiétude et empressement. Les oyseaux demeurent prins dedans les filetz et laqs parce que s'y treuvans engagés ilz se desbattent et remuent desreglement pour en sortir, ce que faisans ilz s'enveloppent tous-jours tant plus. Quand donq vous serés pressée du désir d'estre délivrée de quelque mal ou de parvenir a quelque bien, avant toute chose mettes vostre esprit en repos et tranquillité, faites rasseoir vostre jugement et vostre volonté, et puys, tout bellement et doucement, pourchasses l'issue de vostre désir, prenant par ordre les moyens qui seront convenables ; et quand je dis tout bellement, je ne veux pas dire négligemment, mays sans empressement, trouble et inquiétude ; autrement en lieu d'avoir l'effect de vostre désir vous gasteres tout et vous embarrasseres plus fort.

Mon ame est tous-jours en mes mains, o Seigneur, Ps. cxvra, 109. et je n'ay point oublié vostre loy , disoit David*. Examines plus d'une fois le jour, mais au moins le soir et le matin, si vous aves vostre ame en vos mains, ou si quelque passion et inquiétude vous l'a point ravie ; considères si vous aves vostre cœur a vostre commandement, ou bien s'il est(b) point eschappé de vos mains pour s'engager a quelque affection desreglee d'amour, de haine, d'envie, de convoitise, de crainte, d'ennui, de joye. Que s'il est(c) égaré, avant toutes choses, cherches-le et le ramenés tout bellement en la présence de Dieu, remettant vos affections et désirs sous l'obéissance et conduite de sa divine volonté. Car, comme ceux qui craignent de perdre quelque chose qui leur est pretieuse la tiennent bien serrée en leur main, ainsy, a l'imitation de ce grand Roy, nous devons tous-jours dire : O mon Dieu, mon ame est au hazard, c'est pourquoy je la porte tous-jours en mes mains, et en cette sorte je n'ay point oublié vostre sainte loy.

(b) s'il — s'est (A-B)

(c) s'il — s'est (A)

QjUATRIESME PARTIE. CHAPITRE XII. 313

Ne permettes pas a vos désirs, pour petitz qu'ilz soyent et de petite importance, qu'ilz vous inquiètent ; car après les petitz , les grans et plus importans treuveroyent vostre cœur plus disposé au trouble et desreglement. Quand vous sentires arriver l'inquiétude, recommandesvous a Dieu et resoulves-vous de ne rien faire du tout de ce que vostre désir requiert de vous que l'inquiétude ne soit totalement passée, sinon que ce fust chose qui ne se peust différer ; et alhors il faut, avec un doux et tranquille effort, retenir le courant de vostre désir, l'attrempant et modérant tant qu'il vous sera possible, et sur cela, faire la chose non selon vostre désir, mais selon la rayson.

Si vous pouves descouvrir vostre inquiétude a celuy qui conduit vostre ame, ou au moins a quelque confident et dévot ami, ne doutes point que tout aussi tost vous ne soyes accoisee ; car la communication des douleurs du cœur fait le mesme effect en l'ame que la saignée fait au cors de celuy qui est en fièvre continue : c'est le remède des remèdes. Aussi le roy saint Louys donna cet advis a son filz * : « Si tu as en ton cœur *JoinvMe, Hist. de aucun malayse, dis-le incontinent a ton confesseur ou am oys' a aucune bonne personne , et ainsy pourras ton mal légèrement porter, par le reconfort qu'il te donnera. »

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