Q.UATRIESME PARTIE. CHAPITRE XIII
branches, et leurs (n) œuvres ou actions sont.les fruitz. Le cœur est bon qui a de bonnes affections , et les affections et passions sont bonnes qui produisent en nous des bons effectz et saintes actions. Si les douceurs, tendretés et consolations nous rendent plus humbles, patiens, traittables, charitables et compatissans a l'endroit du prochain, plus fervens a mortifier nos concupiscences et mauvaises inclinations, plus constans en nos exercices, plus maniables et souples a ceux que (°) nous devons obéir, plus simples en nostre vie, sans doute, Philothee, qu'elles sont de Dieu ; mais si ces douceurs n'ont de la douceur que pour nous, qu'elles nous rendent curieux, aigres, pointilleux, impatiens, opiniastres, fiers, présomptueux, durs a l'endroit du prochain, et que pensans des-ja estre des petitz saintz nous ne voulons (p) plus estre sujetz a la direction ni a la correction, indubitablement ce sont des consolations fauses et pernicieuses : Un bon arbre ne produit que des bons
fruit^ *. * Ibid., f. 17.
4. Quand nous aurons U) de ces douceurs et consolations, 1. il nous faut beaucoup humilier devant Dieu; gardons-nous bien de dire pour ces douceurs : o que je suis bon ! Non, Philothee, ce sont des biens qui ne nous rendent pas meilleurs, car, comme j'ay dit, la dévotion ne consiste pas en cela; mais disons : o que Dieu est bon a ceux qui espèrent en luy, a Vame qui le recherche*\ Qui a le sucre en bouche ne peut pas dire que sa * Thren., m, 25. bouche soit douce, mais ouy bien que le sucre est doux : ainsy, encor que cette douceur spirituelle est fort bonne, et Dieu qui nous la donne est tresbon, il ne s'ensuit pas que celuy qui la reçoit soit bon. 2. Connoissons que nous sommes encor de petitz enfans qui avons besoin du laict, et que ces grains sucrés nous sont donnés parce que nous avons encor l'esprit tendre et délicat, qui a besoin
(n) les (Ms.-A-B) (o) a qui (Ms.-A) (p) voulions (Ms.-A-B) (q) avons (Ms.)
324 Introduction a la Vie Dévote
d'amorces et d'appastz pour estre attiré a l'amour de Dieu. 3. Mais après cela, parlant généralement et pour l'ordinaire, recevons humblement ces grâces et faveurs et les estimons extrêmement grandes, non tant parce qu'elles le sont en elles mesmes, comme parce que c'est la main de Dieu qui nous les met au cœur ; comme feroit une mère qui pour amadouer son enfant, luy mettroit elle mesme les grains de dragée en bouche, l'un après l'autre, car si l'enfant avoit de l'esprit, il priseroit plus la douceur de la mignardise et caresse que sa mère luy fait, que la douceur de la dragée mesme. Et ainsy, c'est beaucoup, Philothee, d'avoir les (r) douceurs; mais c'est la douceur des douceurs de considérer que Dieu de sa main amoureuse et maternelle les nous met en la bouche, au cœur, en l'ame, en l'esprit. 4. Les ayans receuës ainsy humblement, employons les soigneusement selon l'intention de Celuy qui les nous donne. Pourquoy pensons-nous que Dieu nous donne ces douceurs ? pour nous rendre doux envers un chacun et amoureux envers luy. La mère donne la dragée a l'enfant affin qu'il la bayse : baysons donq ce Sauveur qui nous donne tant de douceurs (s). Or, bayser le Sauveur, c'est luy obéir, garder ses commandemens, faire ses volontés, suivre ses désirs, bref, l'embrasser tendrement avec obéissance et fidélité. Quand donq nous aurons receu quelque consolation spirituelle, il faut ce jour-la se rendre plus diligens a bien faire et a nous humilier. 5. Il faut, outre tout cela, renoncer de tems en tems a telles douceurs, tendretés et consolations, separans nostre cœur d'icelles et protestans qu'encor que nous les acceptions humblement et les aymions, parce que Dieu nous les envoyé et qu'elles nous provoquent a son amour, ce ne sont néanmoins pas elles que nous cherchons, mais Dieu et son saint amour : non la consolation, mais le Consolateur; non la douceur, mais le doux Sauveur ; non la tendreté, mais
(r) des (Ms.-A-B)
(s) qui nous — caresse par ses consolations. (Ms.-A-B)