CHAPITRE XIV
DES SECHERESSES ET STERILITES SPIRITUELLES
Vous ferés donq ainsy que je vous viens de dire, treschere Philothee, quand vous aves(a) des consolations ; mais ce beau tems si aggreable ne durera pas tous-jours, ains il adviendra que quelquefois vous seres tellement privée et destituée du sentiment de la dévotion, qu'il vous sera advis que vostre ame soit une terre déserte , infructueuse, stérile, en laquelle il n'y ait ni sentier ni chemin pour treuver Dieu, ni aucune eau * de grâce * Ps. lxh, 3. qui la puisse arrouser, a cause des sécheresses qui, ce semble, la réduiront totalement en friche. Helas, que l'ame qui est en cet estât est digne de compassion, et sur tout quand ce mal est véhément ; car alhors, a l'imitation de David, elle se repaist de larmes jour et nuit,
(a) aures (Ms.-A-B)
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tandis que par mille suggestions l'ennemi, pour la désespérer, se moque d'elle et luy dit : ah, pauvrette, ou est Ps. xli, 3. ton Dieu * ? par quel chemin le pourras-tu treuver ?
qui te pourra jamais rendre la joye de sa sainte grâce ? Que feres-vous donq en ce tems la, Philothee ? Prenes garde d'où le mal vous arrive : nous sommes souvent nous mesmes la cause de nos stérilités et sécheresses.
1. Comme une mère refuse le sucre a son enfant qui est sujet aux vers, ainsy Dieu nous oste les consolations quand nous y prenons quelque vayne complaisance et que nous sommes sujetz aux vers de l'outrecuidance : Il m'est bon, o mon Dieu, que vous m'humilies ; ouy, car avant que je fusse humilié je vous avois
Ps. cxvm, 71, 67. offensé*.
2. Quand nous négligeons de recueillir les suavités et délices de l'amour de Dieu lhors qu'il en est tems, il les escarte de nous en punition de nostre paresse : l'Israélite qui n'amassoit la manne de bon matin ne le pouvoit plus faire après le soleil levé, car elle se treuvoit toute
Exod., xvi, 21. fondue *.
3. Nous sommes quelquefois couchés dans un(b) lict des contentemens sensuelz et consolations périssables,
Cap. v, 2-6. comme estoit l'Espouse sacrée es Cantiques* : l'Espoux
de nos âmes buque a la porte de nostre cœur, il nous inspire de nous remettre a nos exercices spirituelz, mais nous marchandons avec luy , d'autant qu'il nous fasche de quitter ces vains amusemens et de nous séparer de ces faux contentemens ; c'est pourquoy il passe outre et nous laisse (c) croupir, puys , quand nous le voulons chercher, nous avons beaucoup de peyne a le treuver : aussi l'avons-nous bien mérité, puysque nous avons esté si infidèles et desloyaux a son amour , que d'en avoir refusé l'exercice pour suivre celuy des choses du monde. Ah, vous aves donq de la farine d'Egypte, vous n'aures donq point de la manne du ciel. Les abeilles haïssent
(b) le (Ms.-A)
[c) et nous — y laisse (Ms.-A-B)
QjJATRIESME PARTIE. CHAPITRE XIV.
toutes les odeurs artificielles ; et les suavités du Saint Esprit sont incompatibles avec les délices artificieuses du monde.
4. La duplicité et finesse d'esprit exercée es confessions et communications spirituelles que l'on fait avec son conducteur, attire les sécheresses et stérilités : car puisque vous mentes au Saint Esprit, ce n'est pas merveille s'il vous refuse sa consolation ; vous ne voules pas estre simple et naif comme un petit enfant, vous n'aures donq pas la dragée des petitz enfans.
5. Vous vous estes bien saoulée des contentemens mondains, ce n'est pas merveille si les délices spirituelles vous sont a desgoust : les colombes ja saoules, dit l'ancien proverbe, treuvent ameres les cerises. Il a rempli de biens, dit Nostre Dame*, les affamés, et les * Lucae, 1, 53. riches il les a laissé vuides : ceux qui sont riches des playsirs mondains ne sont pas capables des spirituelz.
6. Aves-vous bien conservé les fruitz des consolations receuës ? vous en aures donq des nouvelles, car a celuy qui a, on luy en donnera davantage ; et a celuy qui n'a pas ce qu'on luy a donné, mais qui l'a perdu par sa
faute, on luy ostera mesme ce qu'il n'a pas*; c'est a •Matt., xxv,.a<
dire on le privera des grâces qui luy estoient préparées.
Il est vray, la pluye vivifie les plantes qui ont de la
verdeur ; mais a celles qui ne l'ont point elle leur oste
encor la vie qu'elles n'ont point, car elles en pourrissent
tout a fait.
Pour plusieurs telles causes nous perdons les consolations devotieuses et tombons en sécheresse et stérilité d'esprit : examinons donq nostre conscience si nous remarquerons ( d ) en nous quelques semblables defautz. Mais notés, Philothee, qu'il ne faut pas faire cet examen avec inquiétude et trop de curiosité ; ains après avoir fidèlement considéré nos deportemens pour ce regard, si nous treuvons la cause du mal en nous, il en faut remercier Dieu, car le mal est a moitié guéri quand on a
(d) remarquons (B-C)
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descouvert sa cause. Si, au contraire, vous ne voyes rien en particulier qui vous semble avoir causé cette sécheresse, ne vous amuses point a une plus curieuse recherche, mais avec toute simplicité, sans plus examiner aucune particularité, faites ce que je vous diray.
1. Humilies -vous grandement devant Dieu en la connoissance de vostre néant et misère : Helas, qu'estce que de moy quand je suis a moy mesme ? non autre chose, o Seigneur, sinon une terre sèche, laquelle crevassée de toutes pars, tesmoigne la soif qu'elle a de la pluye du ciel , et ce pendant le vent la dissipe et réduit en poussière.