‹ ŒuvresChapitre 173 sur 272 · ORAISON DEDICATOIRE · texte numérisé non relu

ORAISON DEDICATOIRE

O Jésus mon Seigneur, mon Sauveur, et mon Dieu, me voicy, prosterné devant vostre Majesté, vouant et consacrant cet escrit à vostre gloire. Animés les paroles qui y sont de vostre bénédiction, à ce que les âmes, pour lesquelles je Vay fait en puissent recevoir les inspirations sacrées que je leur désire, et particulièrement celle d'implorer sur moy vostre immense miséricorde, affin que monstrant aux autres le chemin de la dévotion en ce monde, je ne sois pas repreuvé et confondu éternellement en Vautre : ains qu'avec eux je chante à jamais, pour cantique de triomphe, le mot que de tout mon cœur je prononce, pour tesmoignage de fidélité, entre les hasards de cette vie mortelle, VIVE JESUS, VIVE JESUS.

PREFACE

Mon cher Lecteur , je te prie de lire cette Préface pour ta satisfaction et la mienne.

La bouquetière Glycera changeoit en tant de sortes la disposition et le meslange des fleurs, qu'elle mettoit en ses bouquets, que le peintre Pausias voulant contrefaire à l'envy cette variété d'ouvrage demeura court, ne pouvant pas diversifier sa peinture en tant de façons comme Glycera faisoit ses bouquets : ainsi le Sainct Esprit dispose et arrange les enseignemens de dévotion, qu'il donne par les langues, et les plumes de ses serviteurs, avec tant de variété, que la doctrine estant tousjours une mesme, les discours neantmoins qui s'en font sont bien difTerens, selon les diverses façons desquelles ils sont composez. Je ne puis, ny veux, ny dois escrire en cette Introduction que ce qui a desja esté publié par nos prédécesseurs sur ce sujet : ce sont les mesmes fleurs que je te présente, mon Lecteur : mais le bouquet, que j'en ay fait sera différant des leurs, à raison de la diversité de l'ageancement dont il est façonné.

Ceux qui ont traitté de la dévotion ont presque tous regardé l'instruction des personnes fort retirées du commerce du monde, ou au moins ont enseigné une sorte de dévotion qui conduit à cette entière retraicte. Mon intention est d'instruire ceux qui vivent es villes, es mesnages, en la cour, et qui par leur condition sont obligez de faire une vie commune quant à l'extérieur, lesquels bien souvent sous le prétexte d'une prétendue impossibilité ne veulent seulement pas penser à l'entreprinse de la vie dévote, leur estant advis, que comme nul animal n'ose gouster de la graine de l'herbe nommée Palma Cbristi, qu'aussi nul ne doit prétendre à la palme de pieté, et dévotion, tandis qu'il vit emmy la presse des affaires temporelles : et je leur monstre que comme les mères perles vivent emmy la mer, sans prendre nulle goutte d'eau marine, et que vers les isles Chelidoines il y a des fontaines d'eau bien douce au milieu de la mer, et que les piraustes volent dedans les flammes sans

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brusler leurs aisles ; ainsi peut une ame généreuse et constante vivre au monde sans recevoir aucune humeur mondaine, treuver des sources d'une douce pieté au milieu des ondes ameres de ce siècle, et voler entre les flammes de tant de convoitises que le monde allume de toutes parts, sans brusler les aisles des sacrez désirs et sainctes affections de la vie dévote. Il est vray que cela est malaysé : et c'est pourquoy je desireroisque plusieurs y employassent leur soin avec plus d'ardeur qu'on n'a pas fait jusques à présent , comme tout foible que je suis, je m'essaye par cet escrit, de contribuer quelque secours à ceux qui avec un courageux dessein ont commencé cette entreprise.

Ce n'a toutefois pas esté par mon élection ou inclination que cette Introduction sort en public. Une ame pleine d'honneur et de vertu, ayant il y a quelque temps receu la grâce de Dieu de vouloir aspirer à la vie dévote désira ma particulière assistence pour ce regard : et moy qui luy avois plusieurs sortes de devoirs, et qui avois long temps auparavant remarqué en elle beaucoup de disposition pour cette entreprinse, je me rendis fort soigneux de la bien instruire; et l'ayant conduicte par tous les exercices convenables à son dessein, et à sa condition, je luy en laissay des mémoires par escrit, afin qu'elle y eut recours à son besoin. Elle depuis les communiqua à un grand, docte, et dévot Religieux, lequel estimant que plusieurs en pourroient tirer du proffit, il m'exhorta fort de les faire publier : ce qui luy fut aysé de me persuader, parce que son amitié avoit beaucoup de pouvoir sur ma volonté, et son jugement une grande authorité sur le mien.

Or affin que le tout te fut plus utile et agréable, je l'ay reveu, et y ay mis quelque sorte d'entresuitte, y adjoustant plusieurs advis et enseignemens propres à mon intention : mais tout cela je l'ay fait sans nulle sorte presque de loysir. C'est pourquoy tu ne verras rien d'exacte en cecy : ains seulement un amas d'advertissemens de bonne foy, expliquez par des paroles claires, et intelligibles : au moins ay je eu ce dessein, et quant au reste des ornemens du langage je n'y ay pas seulement voulu penser, comme ayant assez d'autres choses à faire. Si cet essay t'agrée, tu verras ce qui y manque à mon premier loisir, et quelque jour une autre sorte de besoigne de plus grande haleine, s'il plait à Dieu.

J'adresse mes paroles à Philothee, parce que voulant réduire à l'utilité commune de plusieurs âmes ce que j avois premièrement escrit pour une seule, je l'appelle du nom commun à toutes celles qui veulent estre dévotes : car Philothee veut dire amatrice ou amoureuse de Dieu.

Cest aage est fort bigearre, et je prévois bien que plusieurs

Préface 9*

diront qu'il n'appartient qu'aux Religieux et gens de dévotion de faire des conduites si particulières à la pieté, qu'elles requièrent plus de loisir que n'en peut avoir un Evesque chargé d'un Diocèse si pesant, que cela distrait trop l'entendement qui doit estre employé à choses si importantes.

Mais moy, mon cher Lecteur, je te dis avec le grand sainct Denys qu'il appartient principalement aux Evesques de perfectionner les âmes, d'autant que leur ordre est le suprême entre les hommes, comme celuy des Séraphins entre les Anges : si que leur loisir ne peut estre mieux destiné qu'à cela. Les anciens Evesques et Pères de l'Eglise estoient pour le moins autant affectionnez à leur charge que nous : et ne laissoyent pourtant pas d'avoir soin de la conduitte particulière de plusieurs âmes qui recouroient à leur assistence : comme il appert par leurs epistres, imitans les Apostres, qui emmy la moisson générale de l'univers recueilloient neantmoins certains espics plus remarquables, avec une spéciale et particulière affection. Qui ne sçait que Thimothee, Tite, Philemon, Onesime, saincte Thecle, Appia estoient les chers enfans du grand sainct Paul, comme sainct Marc, et saincte Petronille de sainct Pierre : saincte Petronille, dis-je, laquelle, comme preuvent doctement Baronius, et Galonius, ne fut pas fille charnelle, mais seulement spirituelle de sainct Pierre : et sainct Jean n'escrit il pas une de ses Epistres canoniques à la dévote dame Electa ?

C'est une peine, je le confesse, que de conduire les âmes, en particulier ; mais une peine qui soulage , pareille à celle des moissonneurs et vandangeurs, qui ne sont jamais plus contens que d'estre fort embesongnés et chargés. C'est un travail qui délasse, et avive le cœur par la suavité qui en revient à ceux qui l'entreprennent, comme fait le Cinamome ceux qui le portent en l'Arabie heureuse. On dit mesme que la tygresse ayant recouvert l'un de ses petits que le chasseur luy laisse sur le chemin pour l'amuser , tandis qu'il emporte le reste de la littee , elle s'en charge pour gros qu'il soit, et pour cela n'en est point plus pesante, ains plus légère à la course qu'elle fait pour le sauver dans sa tasniere, l'amour naturel l'allégeant par ce fardeau. Combien plus un cœur paternel rencontrant quelque ame au désir de la saincte perfection, la prendra il volontiers en charge, la portant dans son sein, comme une mère fait son petit enfant, sans se ressentir de ce faix bien-aymé.

Mais il faut sans doute que ce soit un cœur paternel : et c'est pourquoy les Apostres et hommes apostoliques appellent leurs disciples non seulement leurs enfans, mais encor plus tendrement leurs petits enfans.

io* Introduction a la Vie Dévote

Au demeurant, mon cher Lecteur, il est vray que j'escris de la vie dévote, sans estre .dévot, mais non pas certes sans désir de le devenir : et c'est cette seule affection qui me pousse à t'en instruire. Car comme disoit un grand homme de lettres , la bonne façon d'apprendre c'est d'estudier, la meilleure c'est d'escouter, et la très bonne c'est d'enseigner. Il advient souvent, dit saint Augustin, escrivant à sa dévote Florentine, que l'office de distribuer sert de mérite pour recevoir, et l'office d'enseigner de fondement pour apprendre.

Alexandre fit peindre la belle Campaspé , qui luy estoit si chère par la main de l'unique Apelles ; Apelles forcé de considérer longuement Campaspé , à mesure qu'il en exprimoit les traits sur le tableau, il en imprima l'amour en son cœur, et en devint tellement passionné, qu'Alexandre l'ayant recogneu, et en ayant pitié la luy donna en mariage, se privant pour l'amour de luy de la plus chère amie qu'il eut au monde. Enquoy , dit Pline , il monstra la grandeur de son cœur, autant qu'il eut fait par une bien grande victoire. Or il m'est advis, mon Lecteur mon amy, qu'estant Evesque, Dieu veut, que je peigne sur les cœurs des personnes non seulement les vertus communes, mais encore sa tres-chere et bien aymée dévotion : et moy je l'entreprens volontiers, tant pour obeïr et faire mon devoir, que pour l'espérance que j'ay que la gravant dans l'esprit des autres, le mien à l'adventure en deviendra saintement amoureux : et si jamais sa divine Majesté me voit vivement espris de ce sainct amour, elle me la donnera en mariage éternel. Et comme la belle et chaste Rebecca abbrevant les chameaux de son Isaac, fut destinée pour estre son espouse, recevant de sa part des pendans d'aureille, et des brasselets d'or ; ainsi je me promets de l'immense bonté de mon Dieu, que conduisant ses chères brebis aux eaux salutaires de la dévotion, il rendra mon ame son espouse, mettant en mes aureilles les paroles dorées de son sainct amour, et en mes bras la force de les bien exercer, en quoy gist l'essence de la vraye dévotion ; que je suplie sa souveraine Majesté me voulloir octroyer, et à tous les enfans de son Eglise, à laquelle je veux à jamais sousmetre mes escrits, mes actions, mes paroles, mes volontés, et mes pensées.

A Necy, le 8. Aoust, 1608.

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