ADVIS TOUCHANT LES SECHERESSES QUI ARRIVENT EN LA MEDITATION
CHAP. XVIII
Il faut que je die encor cecy. S'il vous arrive, Philothee, de n'avoir point de goust ny de consolation en la méditation, je vous conjure de ne vous point troubler : mais quelque fois ouvrez la porte aux parolles vocales : lamentez vous de vous mesme à
Edition Princeps. Partie I. Chap. xviii. 53*
nostre Seigneur, confessez vostre indignité, priez le qu'il vous soit en ayde, baisez son image si vous l'avez, dittes luy ces parolles de Jacob : Si ne vous laisseray je point Seigneur, que vous ne m'ayez donné vostre bénédiction : ou celles de la Chananee, Ouy Seigneur, je suis une chienne, mais les chiens mangent des miettes de la table de leur maistre. Autre fois prenez un livre en main, et le lisez avec attention , jusques à ce que vostre esprit soit reveillé, et remis en vous ; piqués quelque fois vostre cœur par quelque contenance, et mouvement de dévotion extérieure, vous prosternant en terre, croisant les mains sur l'estomach, embrassant un crucifix : cela s'entend si vous estes en quelque lieu retiré. Que si après tout cela vous n'estes point consolée, pour grande que soit vostre seicheresse ne vous troublez point : mais continuez à vous tenir en une contenance dévote devant vostre Dieu. Combien de courtisans y a il qui vont cent fois l'année en la chambre du Roy ou du Prince, sans espérance de luy parler, mais seulement pour estre veus de luy rendre leur devoir, et tesmoigner leur affection. Ainsi devons nous venir, ma chère Philothee, à la sainte oraison purement et simplement, pour rendre nostre devoir, et tesmoigner nostre fidélité. Que s'il plait à sa divine Majesté de nous parler, et s'entretenir avec nous par ses sainctes inspirations , et consolations intérieures , ce nous sera sans doute un grand honneur, et un plaisir très délicieux. Mais s'il ne luy plait pas de nous faire cette grâce, nous laissant là sans nous parler , non plus que s'il ne nous voyoit pas , et que nous ne fussions pas en sa présence : nous ne devons pourtant pas sortir, ains au contraire nous devons demeurer là devant cette souveraine bonté, avec un maintien devotieux, et paisible, et lors infalliblement il agréera nostre patience, et remarquera nostre assiduité, et perseverence : si que une autre fois quand nous reviendrons devant luy, il nous favorisera, et s'entretiendra avec nous par ses consolations, nous faisant voir l'aménité de la sainte Oraison. Mais quand il ne le feroit pas, ô Philothee, contentons nous que ce nous est honneur trop plus grand d'estre auprès de luy, et à sa veùe.
54* Introduction a la Vie Dévote