DES ORAISONS JACULATOIRES ET DE LA RETRAITE SPIRITUELLE
CHAP. IX
C'est icy, ma chère Philothee, où je vous souhaite fort affectionnée à suivre mon conseil, car en cest article consiste l'un des plus asseurez moyens de vostre advancement spirituel.
R'apellez le plus souvent que vous pourrez parmy la journée vostre esprit en la présence de Dieu, par l'une des quatre façons que je vous ay marquées : et regardez ce que Dieu fait, et ce que vous faites ; vous verrez ses yeux tournez de vostre costé, et perpétuellement fichez sur vous par une amour incomparable. O Dieu, ce direz vous, pourquoy ne vous regarde je tousjours, comme tousjours vous me regardez? pourquoy pensez vous en moy si souvent, mon Seigneur, et pourquoy pense je si peu souvent en vous? (a) où sommes nous ô mon ame ? nostre vraye place c'est Dieu, et où est ce que nous nous trouvons ?
Comme les oyseaux ont des nids sur les arbres pour faire leur retraicte, quand ils en ont besoing, et les cerfs ont leurs buissons, et leurs forts dans lesquels ils se recèlent, et mettent à couvert, prenans la fraîcheur de l'ombre en esté ; ainsi, Philothee, nos cœurs doivent prendre et choisir quelque place chasque jour, ou sur le mont de Calvaire, ou es playes de nostre Seigneur, ou en quelque autre lieu proche de luy, pour y faire leur retraitte à toutes sortes d'occasions , et s'alléger et recréer entre les affaires extérieurs , et
(a) en vous? — f Interroges vostr'interieur : J
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pour y estre comme dans un fort affin de se deffendre des tentations. Bien heureuse sera l'ame qui pourra dire en vérité à nostre Seigneur : Vous estes ma maison de refuge, mon rempart asseuré, mon toit contre la pluye et mon ombre contre la chaleur.
Aspirez aussi bien souvent en Dieu par des courts, mais ardans eslancemens de vostre cœur. Admirez sa beauté, invoquez son aide, jettez vous au pied de sa Croix : embrassez sa bonté, interrogez le souvent de vostre salut, donnez luy mille fois le jour vostre ame, fichez vos yeux intérieurs par un simple regard sur sa douceur, tandez luy la main, comme un petit enfant à son père, afin qu'il vous conduise : bref, tenez le sur vostre poitrine comme un bouquet, plantez le dans vostre cœur comme un estendard, et faites mille sortes de divers mouvemens de cœur pour vous donner de l'amour de Dieu, et vous exciter à une passionnée et tendre dilection de ce divin Espoux de vostre ame. Ce sont les oraisons jaculatoires, que le grand sainct Augustin conseille si soigneusement à la dévote dame Proba. O Philothee, nostre esprit, s'adonnant à la hantise, privauté, et familiarité de son Dieu, il se parfumera tout de ses perfections : et si cest exercice n'est point malaisé; car il se peut entrelasser à toutes nos affaires et occupations, sans nullement les incommoder : d'autant que, soit en la retraitte spirituelle, soit aux eslancemens intérieurs on ne fait que des petites, et courtes diversions, qui n'empeschent nullement, ains servent de beaucoup à la poursuitte de ce que nous faisons. Le pèlerin, qui prend un peu de vin pour resjouïr son cœur et rafraichir (b) sa bouche, encore qu'il s'arreste un peu pour le prendre ne rompt pour cela pas son voyage, ains prend de la force pour le plus vistement, et aysement parachever, et ne s'arreste que pour mieux aller.
(c) Plusieurs ont ramassé des petites aspirations vocales pour dire à cette intention, et vrayement elles sont fort utiles : mais par mon advis vous ne vous astreindrez à nulle sorte de paroles, ains prononcerez celles que le cœur vous dictera sur le champ ; car l'amour (d) vous en fournira tant que vous voudrez. Il est vray qu'il y a de
(b) nettoyer
(c) fAu demeurant, mille rencontres tous les jours provoqueront vostre ame a cet exercice, si vous y voules prendre garde : les images sacrées de Nostre Seigneur, de Nostre Dame et des Saintz, le son des cloches qui ne se fait gueres que pour quelque occasion religieuse, le signe de la Croix qui se fait en tant d'occurrences, quand l'horloge sonne, quand il arrive des bonnes ou des mauvaises nouvelles, passant devant les églises; ainsy des autres. J
(d) car l'amour — fde Dieu J
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certains mots qui ont une force particulière pour contanter le cœur en cet endroit, comme sont les eslancemens semez si dru dedans les Pseaumes de David, et les invocations diverses du nom de Jésus, avec les traits d'amour qui sont imprimez (e) au Cantique des Cantiques. Les chansons spirituelles servent encore à mesme intention, estans chantées avec un peu d'attention.
En fin comme ceux qui sont amoureux d'un amour humain et naturel, ont presque tousjours leurs pensées tournées du costé de la chose aimée, leur cœur plein d'affection à icelle, et leur bouche pleine de ses louanges : et qu'en absence ils ne perdent point d'occasion de représenter leurs affections par lettres, et ne treuvent point d'arbre (f) sur l'escorce duquel ils n'escrivent le nom de ce qu'ils aiment ; ainsi ceux qui ayment Dieu ne peuvent cesser de penser, et aspirer en luy, de parler de luy : et voudroient s'il estoit possible graver sur la poitrine de toutes les personnes du monde le sainct, et sacré nom de Jésus.
A quoy mesme toutes choses les invitent. L'un regardant dans un ruisseau, et y voyant le Ciel représenté avec une quantité de belles estoilles en une nuict bien sereine : ô Dieu, dit il, ainsi seront ces mesmes estoilles sous mes pieds quand vous m'aurez logé dans vos saincts tabernacles ; ainsi les hommes de la terre sont représentez au Ciel dedans la poitrine de Dieu. L'autre voyant un fleuve flotter : ô Dieu, dit il, ces eaux n'auront jamais repos qu'elles ne ( g) soyent abismées dedans la mer d'où elles sont sorties ; mais ny mon cœur aussi n'aura jamais ny paix ny tranquillité, qu'il ne se soit plongé dedans son origine qui est Dieu. L'autre voyant tous les arbres fleuris : et pourquoy, dit il, suis je seul defleury au jardin de l'Eglise? L'autre voyant les petits poussins ramassez sous leur mère, Ah Seigneur , dit il , conservez nous sous l'ombre de vos aisles. Je ne puis me contenir de dire la pensée du grand sainct Basile, lequel considérant la rose emmy les espines, dit qu'elle parle aux hommes, leur faisant cette remonstrance : Ce qui est de plus agréable en ce monde, ô mortels, est meslé de tristesse : rien n'y est pur, le regret est tousjours collé à l'alegresse, la viduité au mariage, le soing à la fertilité, l'ignominie à la gloire, la despance aux honneurs (h), le degoust aux délices, et la maladie à la santé. C'est une belle fleur, dit ce sainct personnage, que la rose, mais elle me donne une
( e) exprimés
(f ) d'arbre — |~ni de pierre J
(g) flotter ; — o, dit il, ces eaux n'auront jamais repos qu'elles ne se
(h) aux honneurs — fet aux charges J
grande tristesse m'advertissant de mon péché pour lequel la terre a esté condamnée de porter les espines. Une autre, voyant le tourne- Soleil ; O Dieu, dict il, quand sera-ce que mon ame adhérera après vos saincts atraicts ! L'autre voyant des pensées de jardin, belles à la veùe, mais sans odeur ; hé, dit-il, telles sont mes cogitations ! belles à dire, mais sans effect ny production. Ainsi en cent mille façons, nous trouverons sujet de relever nostre cœur à des saintes aspirations.
Or en cest exercice, Philothee, gist la grande œuvre de la dévotion. Il peut suppléer au défaut de toutes les autres oraisons : mais le manquement d'iceluy ne peut presque point estre reparé par aucun autre moyen. Sans iceluy on ne peut pas bien faire la vie contemplative, et on ne sçauroit que mal faire la vie active : sans iceluy le repos n'est qu'oisiveté , et le travail qu'empressement. C'est pourquoy je vous conjure de l'embrasser de cœur, sans jamais vous en départir.
qutl faut tous les jours ouir (a) la satncte messe, et comment
CHAP. X
(b) Je ne vous ay encor point parlé du Soleil des exercices spirituels, (c) qui est le tres-sainct, tres-sacré et tres-souverain Sacrifice, et Sacrement de la Messe, centre de la religion Chrestienne, cœur de la dévotion, ame de la pieté, (d) mystère inefable qui comprend l'abisme de la charité divine, et par lequel Dieu s'appliquant réellement à nous , nous communique magnifiquement ses grâces et faveurs.
L'oraison faite en l'union de ce divin Sacrifice a une force
( a ) qu'il faut ouïr
(b) r Imagines vous, Philothee, que je vous ay monstre des estoiles du ciel quand je vous ay remarqué ces exercices de la ste orayson ; maisj
(c) spirituels, — rde Famé de la dévotion, de la base de la sainteté, J
(d) ame — fdu cors mystiquej de la pieté, ["auquel Nostre Seigneur, par une présence spéciale, respand sur nous l'abondance de son amour ;J
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indicible : de sorte, Philothee, (e) que l'ame par iceluy abonde en célestes faveurs, comme appuyée sur son Bien-aymé, qui la rend si pleine d'odeurs et suavitez spirituelles qu'elle ressemble à une colonne de fumée de bois aromatiques (f), de la mirrhe, de l'encens, et de toutes les poudres du parfumeur, comme il est dict es Cantiques.
Faites doncques toutes sortes d'effort, pour assister tous les jours à la saincte Messe, affrn d'offrir (g) avec le Prestre en icelle vostre Rédempteur à Dieu son Père, pour vous, et pour toute l'Eglise (h). Tousjours les Anges en grand nombre s'y treuvent presens, comme dit sainct Jean Chrisostome, pour honnorer ce sainct mistere : et nous y treuvans avec eux , et avec mesme intention , nous ne pouvons que recevoir beaucoup d'influences propices, par une telle société, (i) Les cœurs de l'Eglise triumphante, et de l'Eglise militante se viennent attacher et joindre à nostre Sauveur en ce mystère, pour avec luy, en luy et par luy ravir le cœur de Dieu le Père, et rendre sa miséricorde toute nostre. Quel bon-heur à une ame de contribuer dévotement ses affections pour un bien si précieux et désirable !
Si par quelque force forcée vous ne pouvez pas vous rendre présente à la célébration de ce souverain Sacrifice, d'une présence réelle , au moins faut il que vous y portiez vostre esprit, pour y assister d'une présence spirituelle. A quelque heure doncques du
( e ) indicible : — f"cette offrande rend toutes nos offrandes aggreables a Dieu, le remerciement que nous faisons par cett'action de grâces plait sur toute chose a sa divine Majesté, nos affections jointes a l'amour qui est contenu en ce Sacrement sont tous-jours receuës avec faveur, les supplications faites par... avec cett'entremise ne peuvent estre esconduites; J de sorte, Philothee, Tque, comme il est dit au Cantique des Cantiques, l'ame priante par ce sacrifice abonde en délices et est entièrement... J
(f) de — tout bois aromatique
(g) affin $ offrir — ren icelle, par l'entremise du prestre, le prix de vostre rédemption; je veux dire... J
(h) l'Eglise — Tde laquelle le prestre est en cette action comme le procureur et député, présentant au nom d'icelle cette oblation si salutaire. Vous ne sçauries jamais rendre a la divine Majesté un plus digne honneur que celuy cy, car entre tous les honneurs que l'on rend a Dieu et entre toutes les adorations que l'on luy fait et sur tous les sacrifices par lesquelz l'on l'adore, la sainte Messe tient un rang incomparable et très unique. Entre tous les honneurs, l'adoration excelle; entre les adorations, celle qui se fait par le sacrifice est la plus digne, et entre tous les sacrifices, celuy de la ste Messe tient un rang incomparable et très unique, c'est a dire le mesme rang du sacrifice de la Croix, puisque c'est la mesme hostie. J
(i) société. — ["Toute l'Eglise militante nostre Mère concourt a ce mesme effect, et, pour le dire en un mot, c'est une action en laquelle J
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matin allez de cœur à l'Eglise, unissez vostre intention à celle de tous les Chrestiens, et faictes les mesmes actions (j) intérieures au lieu où vous estes, que vous feriez si vous estiez réellement présente à l'office de la saincte Messe.
Or pour ouïr, ou réellement, ou mentalement la saincte Messe, comme il est convenable, dés le commencement jusques à ce que le Prestre se soit mis à l'autel, faites avec luy la préparation ; laquelle consiste à se mettre en la présence de Dieu, recognoistre vostre indignité, et demander pardon de vos fautes. Depuis que le Prestre est à l'autel jusques à l'Evangile, considérez la venue et la vie de nostre Seigneur en ce monde, par une simple et générale considération. Depuis l'Evangile jusques après le Credo, considérez la prédication de nostre Sauveur : protestez de vouloir vivre et mourir en la foy et obéissance de sa saincte parolle, et en l'union de la saincte Eglise Catholique. Depuis le Credo jusqu'au Pater noster, appliquez vostre cœur aux mystères de la mort et Passion de nostre Rédempteur , qui sont actuellement et essentiellement représentez en ce sainct Sacrifice ; lequel avec le Prestre et le reste du peuple vous offrirez à Dieu le Père pour son honneur, et pour vostre salut. Depuis le Pater noster jusques à la Communion , efforcez vous de faire sortir mille désirs de vostre cœur : souhaittant ardamment d'estre à jamais jointe et unie à vostre Sauveur par amour éternel. Depuis la Communion jusques à la fin, remerciez sa divine Majesté de son Incarnation, de sa vie, de sa mort, et de sa Passion, et de l'amour qu'il nous tesmoigne en ce sainct Sacrifice, le conjurant par iceluy de vous estre à jamais propice, à vos parens, à vos amis, et à toute l'Eglise.
Mais si vous voulez pendant la Messe faire vostre méditation sur les mystères que vous allez suivant de jour en jour, il ne sera nullement requis que vous vous divertissiez à faire les particulières actions que je viens de marquer, ains suffira qu'au commencement vous dressiez vostre intention à vouloir adorer et offrir ce sainct Sacrifice par l'exercice de vostre méditation et oraison, puis qu'en toute méditation se treuvent les actions susdictes, ou expressément, ou tacitement et virtuellement.
( j ) les mesmes actions — [~aux champs, si vous y estes, en vostre mayson, ou mesme sur vostre lict, si vous esties malade ; faites, dis je, les mesmes actions J
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