DE LA SOLITUDE
CHAP. XXV
Resouvenez vous cependant, ô Philothee, de faire tousjours plusieurs retraictes en la solitude de vostre cœur, pendant que corporellement vous estes parmy les conversations, ainsi que j'ay marqué cy dessus ; et ceste solitude mentale ne peut nullement estre empeschée par la multitude de ceux qui vous sont autour, parce qu'ils ne sont pas autour de vostre cœur, ains autour de vostre corps : si que vostre cœur demeure luy tout seul en la présence de Dieu seul. C'est l'exercice que faisoit le Roy David parmi tant d'occupations
( f ) soit loisible, — et non seulement loysible,
1 1 2 * Introduction a la Vie Dévote
qu'il avoit (comme il tesmoigne par mille traits de ses Pseaumes) comme quand il dit : O Seigneur, et moy je suis tousjours avec vous, Je voyois mon Dieu tousjours devant moy, J'ay eslevé mes yeux à vous, ô mon Dieu, qui habitez au Ciel, Mes yeux sont tousjours à Dieu. Et aussi les conversations ne sont pas ordinairement si sérieuses qu'on ne puisse de temps en temps en retirer le cœur pour le remettre en ceste divine solitude.
Les père et mère de S. Catherine de Sienne, luy ayant osté toute commodité du lieu et de loisir, pour prier et méditer, nostre Seigneur l'inspira de faire un petit oratoire intérieur en son esprit, dedans lequel se retirant mentalement elle peut parmi les affaires extérieures vaquer à cette saincte solitude cordiale ; et depuis, quand le monde l'attaquoit, elle n'en recevoit nulle incommodité : parce, disoit elle, qu'elle s'enfermoit dans son cabinet intérieur, où elle se consoloit avec son céleste Espoux. Aussi dés lors U) elle conseilloit à ses enfans spirituels de se faire une chambre dans le cœur, et d'y demeurer.
Outre la solitude mentale, vous devés aimer la solitude locale et réelle, non pas pour vous retirer dans les déserts, comme saincte Marie Egiptienne, sainct Paul premier hermite, et les autres Pères solitaires (b) ; mais pour vous retirer dedans vostre chambre ou en quelque autre lieu, auquel séparée de tous les hommes, vous puissiés traitter cœur à cœur de vostre ame avec son Dieu, pour dire avec David : J'ay veillé et ay esté semblable au pélican de la solitude : J'ay esté fait comme le chat-huan ou le hyboux, dans les mazures et comme le passereau solitaire au toict. Lesquelles parolles, outre leur sens literal (qui tesmoigne que ce grand Roy prenoit quelques heures pour se tenir solitaire en la contemplation des choses spirituelles) en leur sens mystique (c) nous monstrent trois excellentes retraittes et comme trois hermitages dans lesquels nous pouvons exercer nostre solitude, à l'imitation de nostre Sauveur : lequel sur le mont de Calvaire fut comme le pélican de la solitude, qui de son sang ravive ses poussins morts : en sa Nativité dans une establerie déserte il fut comme le hyboux dedans la mazure, pleignant et pleurant nos péchez : et au jour de son Ascension, il fut comme le passereau, se retirant et volant au Ciel qui est comme le toict du monde ; et en tous ces trois lieux nous pouvons nous retirer au temps de nostre solitude.
(a) despuis
(b) Pères solitaires — F du désert J
(c) sens mystique — f selon l'interprétation de S1 Augustin, elles J
Edition Princeps. Partie II. Chap. xxvi.
DE l'hONNESTETÉ ET RESPECT QU'ON DOIT AU ( a ) PROCHAIN
CHAP. XXVI
Si quelqu'un ne pèche point en parolle, dit S. Jaques, il est homme parfaict. Gardez vous soigneusement de (b) lascher aucune parolle deshonneste : car encore que vous ne les dissiez pas avec mauvaise intention, si est-ce que ceux qui les oyent les peuvent recevoir d'une autre sorte. La parolle deshonneste tombant dans un cœur foible, s'estend et se dilatte comme une goutte d'huile tombant sur le drap; et quelquefois elle saisit tellement le cœur, qu'elle le remplit de mille pensées et tentations lubriques : et ceux qui pensent estre galants hommes à dire de telles parolles en conversation, ne sçavent pas pourquoy les conversations sont faictes ; car elles doivent estre comme esseins d'abeilles, assemblées pour faire le miel de quelque doux et vertueux entretien, et non pas comme un tas de guespes qui se joignent pour succer quelque pourriture. Si quelque sot vous dit des parolles messeantes, tesmoignez que vos oreilles en sont offencées, ou vous destournant ailleurs, ou par quelque autre moyen, selon que vostre prudence vous enseignera.
C'est une des plus mauvaises conditions qu'un esprit peut avoir, que celle d'estre mocqueur. Dieu hayt extrêmement ce vice, et en a faict jadis des estranges punitions. Rien n'est si contraire à la charité, et beaucoup plus à la dévotion que le mespris et contemnement du prochain : or la dérision et moquerie ne se fait jamais sans ce mespris. C'est pourquoy elle est un fort grand péché : et c'est la différence qu'il y a entre la joyeuseté ou facétie, et la moquerie ; que ce que la joyeuseté employé par confiance et privauté, la moquerie l'employé par mespris, et avilissement. Dont les Docteurs ont raison de dire que la moquerie est la plus mauvaise sorte d'offense que l'on puisse faire au prochain par les parolles ; parce que les autres offenses (c) se font avec quelque estime de celuy qui est offencé, et celle cy se fait avec mespris et contemnement.
(a) ET RESPECT — DU
(b) de — fne point J
(c) les autres offenses — fquoy qu'elles se puissent faire avec plus... J
ii4* Introduction a la Vie Dévote