DE LA TRISTESSE
CHAP. XXXX1
La tristesse qui est selon Dieu, dit S. Paul, opère la pénitence pour le salut : la tristesse du monde opère la mort. La tristesse doncques peut estre bonne et mauvaise, selon les diverses productions qu'elle fait en nous. Il est vray qu'elle en fait plus de mauvaises que de bonnes : car elle n'en fait que deux bonnes, à sçavoir miséricorde et pénitence ; et il y en a six mauvaises, à sçavoir, angoisse, paresse, indignation, jalousie, envie, et impatience ; qui a faict dire au Sage, La tristesse en tue beaucoup, et n'y a point de proffit en icelle, parce que pour deux bons ruisseaux qui proviennent de la source de tristesse, il y en a six qui sont bien mauvais.
L'ennemy se sert de la tristesse pour exercer ses tentations à l'endroit des bons : car comme il tasche de faire resjoùir les mauvais en leur péché, aussi tasche il d'attrister les bons en leurs bonnes œuvres : et comme il ne peut procurer le mal qu'en le faisant treuver agréable, aussi ne peut il destourner du bien qu'en le faisant treuver désagréable. Le malin se plaist en la tristesse et melancholie, parce qu'il est triste et melancholique, et le sera éternellement, dont il voudroit que chacun fut comme luy.
La mauvaise tristesse trouble l'ame, la met en inquiétude, donne des craintes desreglées, degouste de l'oraison, assoupit et accable le cerveau, prive l'ame de conseil, de resolution et de jugement, décourage et abbat les forces ; et bref elle est comme un dur hyver, qui fauche toute la beauté de la terre, et engourdit tous les animaux : car elle oste toute la suavité de l'ame, et la rend presque percluse et impuissante en toutes ses facultez.
Si jamais il vous arrivoit, ma Philothee, d'estre atteinte de ceste mauvaise tristesse, prattiquez les remèdes suyvans. Quelqu'un est il triste? dit sainct Jaques, qu'il prie. La prière est un souverain remède : elle esleve l'esprit en Dieu, qui est nostre unique joye et consolation : mais en priant usez d'affections et parolles, soit intérieures, soit extérieures, qui tendent à la confiance et amour de Dieu,
Edition Princeps. Partie II. Chap. xxxxi. 135*
comme, ô Dieu de miséricorde, mon tres-bon Dieu, mon Sauveur débonnaire, (a) Dieu de mon cœur, ma joye, mon espérance, mon cher Espoux, le Bien-aimé de mon ame, et semblables.
Contrariez vivement aux inclinations de la tristesse : et bien qu'il semble que tout ce que vous ferez en ce temps-là se face froidement, tristement, et laschement, ne laissez pourtant pas de le faire : car l'ennerny qui prétend de nous allanguir aux bonnes œuvres par la tristesse, voyant que nous ne laissons pas de les faire, et qu'estant faictes avec resistence elles en valent mieux, il cesse de nous plus affliger.
Chantez des Cantiques spirituels, car le malin a souvent cessé son opération par ce moyen : tesmoing l'esprit qui assiegeoit ou possedoit Saùl, duquel la violence estoit reprimée par la psalmodie.
Il est bon de s'employer aux œuvres extérieures, et les diversifier le plus que l'on peut, pour divertir l'ame de l'object triste, purifier et eschauffer les esprits, la tristesse estant une passion de la complexion froide et seiche.
Faictes des actions extérieures de ferveur, quoy que sans goust, embrassant l'image du Crucifix, la serrant sur la poitrine, luy baisant les pieds et les mains, levant vos yeux et vos mains au Ciel, eslançant vostre voix en Dieu par des parolles d'amour et de confiance, comme sont celles-cy, Mon Bien-aymé est à moy, et moy à luy : mon Bien-aimé m'est un bouquet de mirrhe, il demeurera entre mes mammelles ; Mes yeux se fondent sur vous, ô mon Dieu, disans, Quand me consolerez vous ? O Jésus soyez moy Jésus ; Vive Jésus, et mon ame vivra; Qui me séparera de l'amour de mon Dieu? et semblables.
La discipline modérée est bonne contre la tristesse, parce que ceste volontaire affliction extérieure impetre la consolation intérieure : et l'ame sentant des douleurs de dehors, se divertit de celles qui sont au dedans : la fréquentation de la saincte Communion est excellente, car ce pain céleste affermit le cœur, et resjoùit l'esprit.
Découvrez tous les ressentimens, affections, et suggestions qui proviennent de vostre tristesse à vostre conducteur et Confesseur, humblement et fidellement : cerchez les conversations de personnes spirituelles , et les hantez le plus que vous pourrez pendant ce temps là. Et en fin finale resignez vous entre les mains de Dieu, vous préparant à souffrir ceste ennuyeuse tristesse patiemment, comme juste punition de vos vaines allégresses : et ne doutez nullement que Dieu après vous avoir esprouvée ne vous délivre de ce mal.
(a) [ Ici reprend le Ms. Voir la remarque (a), p. 118*.]
136* Introduction a la Vie Dévote