‹ ŒuvresChapitre 225 sur 272 · DE L INQUIETUDE QU IL FAUT EVITER · texte numérisé non relu

DE L INQUIETUDE QU IL FAUT EVITER

CHAP. XXXX

La tristesse n'est autre "chose que la douleur d'esprit que nous avons du mal qui est en nous contre nostre gré : soit que le mal soit extérieur, comme pauvreté, maladie, mespris : soit qu'il soit intérieur, comme ignorance, sécheresse, répugnance, tentation. Quand doncques l'aine sent qu'elle a quelque mal, elle se desplait de l'avoir, et voyla la tristesse ; et tout incontinent elle désire d'en estre quitte, et d'avoir les moyens de s'en desfaire : et jusques icy elle a raison, car naturellement chacun désire le bien, et fuit ce qu'il pense estre mal.

Si l'ame cherche les moyens d'estre deslivrée de son mal, pour l'amour de Dieu, elle les cherchera avec patience, douceur, humilité et tranquillité ; attendant sa délivrance plus de la bonté et providence de Dieu que de sa peine, industrie ou diligence : si elle cherche sa délivrance pour l'amour propre , elle s'empressera et s'eschauffera à la queste des moyens, comme si ce bien dependoit plus d'elle que de Dieu : je ne dis pas qu'elle pense cela, mais je dis qu'elle s'empresse comme si elle le pensoit.

Que si elle ne rencontre pas soudain ce qu'elle désire elle entre en des grandes inquiétudes et impatiences, lesquelles n'ostant pas le mal précédant ains au contraire l'empirant, l'ame entre en une angoisse et détresse démesurée, avec une défaillance de courage et de forces, telle, qu'il luy semble que son mal n'ait plus de remède. Vous voyez donques que la tristesse, laquelle au commencement est juste engendre l'inquiétude, et l'inquiétude engendre par après un surcroist de tristesse, qui est extrêmement dangereux.

Edition Princeps. Partie II. Chap. xxxx. 133*

L'inquiétude est le plus grand mal qui arrive en l'ame, excepté le péché. Car comme les séditions, et troubles intérieurs d'une Republique la ruynent entièrement, et l'empeschent qu'elle ne puisse résister à l'estranger ; ainsi nostre cœur, estant troublé, et inquiété en soy-mesme, perd la force de maintenir les vertus qu'il avoit acquises, et quant et quant le moyen de résister aux tentations de l'ennemy, lequel fait alors toutes sortes d'effort pour pescher, comme l'on dit, en eau trouble.

L'inquiétude provient d'un désir déréglé d'estre délivré du mal que l'on sent, ou d'acquérir le bien que l'on espère : et neantmoins, il n'y a rien qui empire plus le mal, et qui esloigne plus le bien que cette inquiétude et empressement. Les oyseaux demeurent prins dans les filets et lacz, parce que s'y treuvans engagés ils se débattent et remuent dérèglement pour en sortir, ce que faisant ils s'enveloppent tousjours tant plus. Quand donques, ma Philothee, vous serés pressée de quelque désir d'estre délivrée de quelque mal, ou de parvenir à quelque bien, avant toute chose mettes vostre esprit en repos et tranquillité : faittes rasseoir vostre jugement et vostre volonté : et puis tout bellement et tout doucement pourchassés l'issue de vostre désir, prenant par ordre les moyens qui seront convenables : et quand je dis tout bellement je ne veux pas dire négligemment, mais sans empressement, trouble et inquiétude : autrement en lieu d'avoir l'effet de vostre désir, vous gasterés tout, et vous embarrasserez plus fort.

Soyés soigneuse de faire souvent l'examen que je vous marqueray cy bas, au chapitre de la troisiesme Partie, considérant si vostre ame s'est point eschappée de vos mains par quelques sortes d'affections déréglées : et si vous découvrez quelque sorte de desordre, taschés d'appaiser le tout en la presance de Dieu, remettant fort vos empeschemens et désirs à la conduitte et mercy de sa divine providence.

Ne permettes pas à vos désirs, pour petits qu'ils soient, et de petite importance, qu'ils vous inquiètent : car après les petits les grands et plus importans treuveroient vostre cœur plus disposé au trouble et dérèglement. Quand vous sentirés arriver l'inquiétude, recommandez vous à Dieu, et résolvez vous de ne rien faire du tout de ce que vostre désir requiert de vous, que l'inquiétude ne soit totallement passée : sinon que ce fut chose qui ne se peut différer ; et alors il faut avec un doux et tranquille effort, retenir le courant de vostre désir, et l'attremper ou modérer tant qu'il vous sera possible, et faire la chose, non selon vostre désir, mais selon la raison.

Si vous pouvés découvrir vostre inquiétude à celluy qui conduit vostre ame, ou au moins à quelque confident et dévot amy , ne doutez

134* Introduction a la Vie Dévote

point que tout aussi tost vous ne soyez accoisée : car la communication des douleurs du cœur fait le mesme effet en l'ame, que la seignée fait au corps de celuy qui est en fièvre continue ; c'est le remède des remèdes.

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