QU'IL FAUT PARLER DE DIEU, ET COMMENT
CHAP. XXXXIII
Et vous, ma Philothee, parlés souvent de Dieu es devis familiers que vous ferés avec vos amis et voisins : mais tousjours parlés en comme de Dieu, c'est à dire reveremment et dévotement : non point faisant la suffisante ny la prescheuse, mais avec esprit de douceur, de charité et d'humilité, distillant (comme il est dit de l'Espouse au Cantique des Cantiques) le miel délicieux de ce que vous sçaurez de la dévotion et des choses divines, goutte à goutte, tantost dedans l'aureillede l'un, tantost dedans l'aureille de l'autre : priant Dieu au secret de vostre ame, qu'il luy plaise de faire passer ceste saincte rosée jusques dedans le cœur de ceux qui vous escoutent.
Mais, comme j'ay dit, il faut faire cet office Angélique doucement et souëfvement, non point par manière de correction, mais par manière d'inspiration : car c'est merveille combien la suavité et amiable proposition de quelque bonne chose est une puissante amorce pour attirer les cœurs.
Ne parlez jamais de Dieu ny de la dévotion par manière d'aquit et d'entretien, mais tousjours avec attention et dévotion. Ce que je dis pour vous oster une remarquable vanité qui se treuve en plusieurs personnes qui font profession de dévotion, lesquelles à tout propos disent des parolles sainctes et ferventes par manière d'entregent, et sans y penser nullement : et après les avoir dittes, il leur est advis qu'ils sont tels que leurs parolles tesmoignent, ce qui n'est pas. (a)
(a) n'est pas. — F Par exemple, ilz diront a tout propos : j'ay esté bien mortifié d'une telle chose, je loue Dieu de ceci et de cela ; et ne parlent jamais que d'obédience, de résignation, de mérite. Et de tout cela il n'en est rien, parce que le cœur dort et ne pense point a tout cela.J
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qu'il faut estre fidelle es petites occasions également comme aux grandes
CHAP. XXXXIIII
(a) L'Espoux sacré au Cantique des Cantiques, dit que son Espouse luy a ravy le cœur par l'un de ses yeux, et par l'un de ses cheveux. ( b ) Or entre toutes les parties extérieures du corps humain, il n'y en a point de plus noble, soit pour l'artifice, soit pour l'activeté que l'œil : ny point de plus vile que les cheveux. C'est pourquoy le divin Espoux veut faire entendre qu'il n'a pas seulement agréables les grandes œuvres des personnes dévotes, mais aussi les moindres et plus petites : et que pour le servir à son goust, il faut avoir grand soing de le bien servir aux choses grandes et hautes, et aux choses basses et abjettes, puis que nous pouvons esgallement et par les unes et par les autres luy desrober son cœur par amour.
Préparez vous doncques, Philothee, à souffrir beaucoup de grandes afflictions pour nostre Seigneur, et mesme à endurer le martyre : résolvez-vous de luy donner tout ce qui vous est de plus précieux, s'il luy plaisoit de le prendre ; père, mère, frère, mary, femme, enfans, vos yeux mesme et vostre vie, car à tout cela vous devez apprester vostre cœur. Mais tandis que la divine providence ne vous envoyé pas des afflictions (c) si sensibles, et si grandes, et qu'il ne requiert pas de vous vos yeux, donnez luy pour le moins vos cheveux : je veux dire supportez tout doucement les menues injures , ces petites incommoditez, ces pertes de peu d'importance, qui vous sont journalières : car par le moyen de ces petites occasions, employées avec amour, et dilection, vous gaignerez entièrement son cœur, et le rendrez tout vostre. Ces petites charitez quotidiennes, ce mal de teste, ce mal de dents, cette defluxion, cette bigearrierie du mary ou de la femme, ce cassement d'un verre, ce mespris ou cette moue, cette perte de gans, d'une bague, d'un mouchoir, cette
(a) f En toute vostre vie ayes un grand et spécial soin... J
(b) de ses cheveux. — TTu as blessé, dit il, mon cœur en l'un de tes yeux et en un cheveu de ton col.J
(c) choses
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petite incommodité (d) que l'on se fait d'aller coucher de bonne heure, de se lever matin pour prier, pour se communier, ceste petite honte que l'on a de faire certaines actions de dévotion publiquement : bref toutes ces petites souffrances estant prinses et embrassées avec amour contentent extrêmement la bonté divine ; laquelle pour un seul verre d'eau a promis la mer de toute félicité à ses fidelles : et parce que ces occasions se présentent à tout moment, c'est un grand moyen d'assembler beaucoup de richesses spirituelles que de les bien employer.
Quand j'ay veu en la vie de saincte Catherine de Sienne tant de ravissemens et d'eslevations d'esprit, tant de parolles de sapience, et mesme des prédications faictes par elle ; je n'ay point douté qu'avec cet œil de contemplation, elle n'eust ravy le cœur de son Espoux céleste. Mais j'ay esté égallement consolé quand je l'ay veue en la cuisine de son père tourner humblement la broche, attiser le feu, aprester la viande, paistrir le pain, et faire tous les plus bas offices de la maison, avec un courage plein d'amour et de dilection envers son Dieu ; et n'estime pas moins la petite et basse méditation qu'elle faisoit parmy ces offices vils et abjets, s'imaginant qu'aprestant pour son père, elle aprestoit pour nostre Seigneur : et que sa mère tenoit la place de nostre Dame, ses frères des Apostres ; s'excitant en cette sorte de servir toute la cour céleste, et s'employant à ces chetifs services avec une grande suavité, parce qu'elle sçavoit telle estre la volonté de Dieu. Je n'estime pas moins, dis je, cette oraison, que les ravissemens et extases qu'elle eust, qui ne luy furent peut estre donnés que pour recompense de cette humilité et abjection. J'ay dit cet exemple, afin que vous sçachiez, ma Philothee, combien il importe de sçavoir bien dresser toutes nos actions pour viles qu'elles soient, au service de sa divine Majesté.
Et pour moy, je vous conseille tant que je puis, d'imiter cette femme forte, de laquelle le grand Salomon a fait tant d'estime, laquelle, comme il dit, mettoit la main à choses fortes, généreuses et relevées, et neantmoins ne laissoit pas de filer et tourner le fuseau. Elle a mis la main à chose forte, et ses doigts ont prins le fuseau. Mettez la main à chose forte, vous exerçant à l'oraison et méditation, à l'usage des Sacremens, à donner de l'amour de Dieu aux âmes, à respendre des bonnes inspirations dedans les cœurs : et en fin à faire des œuvres grandes et d'importance selon vostre vocation : mais n'obliés pas aussi vostre fuseau et vostre quenouille : c'est à dire prattiqués ces petites et humbles vertus, lesquelles comme fleurs
( d ) incommodité — et violence
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croissent au pied de la croix; le service des pauvres, la Visitation des malades, le soin de la famille, et toutes les œuvres qui dépendent d'iceluy, et l'utile diligence qui provoque à ne point demeurer oisive, ny de cœur, ny de corps ; et parmi toutes ces choses là entre-jettez des pareilles considérations que celles que je viens de dire de saincte Catherine.
Les grandes occasions de servir Dieu se présentent rarement, mais les petites sont ordinaires : or qui sera fidelle en peu de chose, dit le Sauveur mesme, on l'establira sur beaucoup. Faites donq toutes choses au nom de Dieu, et toutes choses seront bien faites ; soit que vous mangiés, soit que vous beuviez, soit que vous dormiés, soit que vous vous recrées, soit que vous tourniés la broche, pourveu que vous sçachiés bien mesnager vos affaires vous profiterés beaucoup devant Dieu, faisant toutes ces choses parce que Dieu veut que vous les faciès .