QU IL FAUT RESISTER AUX MENUES TENTATIONS
CHAP. XXXXV
J'en dis de mesme touchant les tentations , lesquelles il faut combattre avec un courage esgal, ou petites qu'elles soient, ou grandes : (a) si est ce neantmoins qu'à l'adventure on fait plus de proffit à bien combattre les petites que les grandes. Car comme les grandes surpassent en qualité, les petites aussi surpassent si démesurément en nombre, que la victoire d'icelles peut estre comparable à celle des plus grandes. Les loups et les ours sont sans doute plus dangereux que les mouches : mais si ne nous font ils pas tant d'importunité et d'ennuy, ny n'exercent pas tant nostre patience. C'est chose bien aysée que de s'empescher du meurtre, mais c'est chose difficile d'esviter les menues choleres, desquelles les occasions se présentent à tout moment. C'est chose bien aisée à un homme ou à une femme de s'empescher de l'adultère : mais ce n'est pas chose si facile de s'empescher des œillades, de donner ou recevoir de l'amour, de procurer des grâces et menues faveurs, de dire et recevoir des
(a) ou grandes : — et si bien il ne semble pas,
Edition Princeps. Partie II. Chap. xxxxvi. 141 *
parolles de cajollerie. Il est bien aisé de ne point donner de corival au mary, ny de corivale à la femme, quant au corps : mais il n'est pas si aysé de n'en point donner quant au cœur ; bien aysé de ne point souiller le lict du Mariage, mais bien mal aysé de ne point intéresser l'amour du Mariage : bien aysé de ne point desrober le bien d'autruy, mais mal aysé de ne point le muguetter et convoiter : bien aysé de ne point dire de faux ( b ) tesmoignage en jugement, mais mal aysé de ne point mentir en conversation ; bien aysé de ne point s'ennyvrer, mais mal aysé d'estre sobre : bien aysé de ne point désirer la mort d'autruy, mais mal aysé de ne point désirer son incommodité : bien aysé de ne le point diffamer, mais mal aysé de ne le point mespriser. Bref ces menues tentations de choleres, de soupçons, de jalousie, d'envie, d'amourettes, de folastrerie, de vanités, de duplicités, d'affaiterie, d'artifices, de cogitations deshonnestes, ce sont les continuels exercices de ceux mesmes qui sont plus dévots et résolus. C'est pourquoy, ma chère Philothee, il faut qu'avec grand soin et diligence nous nous préparions à ce combat : et soyés asseurée qu'autant de victoires que nous rapporterons contre ces petits ennemis, autant de pierres précieuses seront mises en la couronne de gloire que Dieu nous prépare en son Paradis : c'est pourquoy je dis qu'attendant de bien et vaillamment combattre les grandes tentations, si elles viennent, il nous faut bien, et diligemment nous défendre de ces menues, et foibles attaques.