REMEDES AUX GRANDES TENTATIONS
CHAP. LI
Si tost que vous sentirez en vous quelques tentations, faites comme les petits enfans, quand ils voyent ou le loup ou l'ours en la campagne : car tout aussi tost ils courent entre les bras de leur père et de leur mère, ou pour le moins les appellent à leur ayde et secours. Recourez de mesme à Dieu, reclamant sa miséricorde et son secours : c'est le remède que nostre Seigneur enseigne : Priez afin que vous n'entriez point en tentation.
Si vous voyez que neantmoins la tentation persévère, ou qu'elle accroisse, comme si vous voyez Jésus Christ crucifié devant vous, courez en esprit embrasser sa saincte croix : protestez que vous ne consentirez point à la tentation, et demandez luy secours contre icelle, et continuez tousjours à protester de ne vouloir point consentir tandis que la tentation durera.
Mais en faisant ces protestes et ces refus de consentement ne regardez point au visage la tentation, ains seulement regardez nostre Seigneur : car si vous regardiez la tentation, principalement quand elle est forte, elle pourroit esbranler vostre courage.
Divertissez vostre esprit par quelques occupations bonnes et louables : car ces occupations entrans dans vostre cœur, et y prenant place, elles chasseront les tentations et suggestions malignes.
Le grand remède contre toutes tentations grandes ou petites, c'est de déployer son cœur et communiquer les suggestions, ressentimens et affections que nous avons à nostre directeur ; car notez que la première condition que le malin fait avec l'ame qu'il veut séduire, c'est du (a) silence, comme font ceux qui veulent séduire les femmes
(a) le malin — fesprit met enj l'ame qu'il veut séduire, c'est le
152* Introduction a la Vie Dévote
et les filles, qui de prim'abord défendent qu'elles ne communiquent point les propositions aux pères ny aux marys : ou au contraire Dieu en ses inspirations demande sur toutes choses que nous les fassions recognoistre par nos supérieurs et conducteurs.
Que si après tout cela la tentation s'opiniastre à nous travailler et persécuter, nous n'avons rien à faire, sinon à nous opiniastrer de nostre costé en la protestation de ne vouloir point consentir : car comme les filles ne peuvent estre mariées pendant qu'elles disent que non; ainsi l'ame, quoy que troublée (b) ne peut jamais estre offencée(c) pendant qu'elle dit que non.
Ne disputez point avec vostre ennemy, et ne luy respondez jamais une seule parolle, sinon par fois ce que nostre Seigneur (d) respondit, avec laquelle il le confondit. Arrière, ô Satan, tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à luy seul tu serviras. Et comme la chaste femme ne doit respondre un seul mot, ny regarder en face le vilain poursuivant, qui luy propose quelque deshonnesteté, mais le quittant tout court doit à mesme instant retourner son cœur du costé de son espoux, et rejurer la fidellité qu'elle luy a promise, sans s'amuser à barguiner ; ainsi la dévote ame se voyant assaillie de quelque tentation ne doit nullement s'amuser à disputer ny respondre, mais tout simplemennt se retourner du costé de Jésus Christ son Espoux, et luy protester de rechef de sa fidellité (e) et de vouloir estre toute sienne.