CT X XXV
sa conduite, ausquelz il annonçoit d'abord qu'il falloit (a) ' ''
quitter le cors et venir a luy avec le seul esprit. Oyant leurs confessions, il detestoit avec(b) une sévérité extraordinaire toutes sortes de defautz , pour petitz qu'ilz fussent, et sollicitoit tellement ces pauvres apprentifz a la perfection, qu'a force de les y pousser il les en retiroit ; car ilz perdoyent(c) cœur et haleyne de se voir si instamment pressés (d) en une montée si droitte et relevée.
(a) qu'il falloit — Tqu'ilz n'eussent point de cors et qu'ilz vinssentj (Ms.)
(b) avec — [~un visage et langage extraordinairement severe toutes sortes de petitz defautz, J (Ms.)
(c) perdoyent — rl'haleyne et le courage J (Ms.)
(d) poussés (A)
130 Introduction a la Vie Dévote
Voyes vous, Philothee, c'estoit le zèle très ardent d'une parfaitte pureté qui provoquent ce grand Saint a cette sorte de méthode, et ce zèle estoit une grande vertu, mais vertu néanmoins qui ne laissoit pas d'estre reprehensible. Aussi Dieu mesme, par une sacrée apparition, l'en corrigea, respandant en son ame un esprit doux, suave, amiable et tendre, par le moyen duquel s'estant(e) rendu tout autre, il s'accusa grandement d'avoir esté si exacte et severe, et devint tellement gracieux et condescendant avec un chacun qu'il se fit tout
1 Cor., ix, 22. a tous pour les gaigner tous*.
Saint Hierosme ayant raconté que sainte Paule, sa chère fille, estoit non seulement excessive, mais opiniastre en l'exercice des mortifications corporelles, jusques a ne vouloir point céder a l'advis contraire que saint Epiphane son Evesque luy avoit donné pour ce regard, et qu'outre cela, elle se laissoit tellement emporter au regret de la mort des siens, que tous-jours elle en estoit en danger de mourir, en fin il conclud en
Ubi supra, p. 67. cette sorte* : « On dira qu'en lieu d'escrire des louanges pour cette Sainte, j'en escris des blasmes et vitupères. J'atteste Jésus auquel elle a servi et auquel je désire servir, que je ne mens ni d'un costé ni d'autre, ains produis naifvement ce qui est d'elle, comme Chrestien d'une Chrestienne ; c'est a dire, j'en escris l'histoire, non pas un panégyrique, et que ses vices sont les vertus des autres. » Il veut dire que les deschetz et defautz de sainte Paule eussent tenu lieu de vertu en une ame moins parfaitte, comme a la vérité il y a des actions qui sont estimées imperfections en ceux qui sont parfaitz, lesquelles seroyent néanmoins tenues pour grandes perfections en ceux qui sont imparfaitz. C'est bon signe en un malade quand au sortir de sa maladie les jambes luy enflent, car cela dénote que la nature des-ja renforcée rejette les humeurs superflues; mays ce mesme signe seroit mauvais en celuy qui ne seroit pas malade, car il
( e ) sesta7it — f changé en un autre homme, J (Ms.)
Troisiesme Partie. Chapitre ii. 131
feroit connoistre que la nature n'a pas asses de force
pour dissiper et resouldre les humeurs. Ma Philothee, il
faut avoir bonne opinion de ceux esquelz nous voyons
la prattique des vertus , quoy qu'avec imperfection ,
puisque les Saintz mesmes les ont souvent prattiquees
en cette sorte ; mays quant a nous, il nous faut avoir
soin de nous y exercer, non seulement fidellement, mais
prudemment, et a cet effect observer estroittement
l'advis du Sage*, de ne point nous appuyer sur * Prov., m, 5.
nostre propre prudence, ains sur celle de ceux que
Dieu nous a donnés pour conducteurs.
Il y a certaines choses que plusieurs estiment vertus et qui ne le sont aucunement, desquelles il faut que je vous die un mot : ce sont les extases ou ravissemens, les insensibilités, impassibilités, unions deifiques, eslevations , transformations , et autres telles perfections desquelles certains livres traittent, qui promettent d'eslever l'ame jusqu'à la contemplation purement intellectuelle, a l'application essentielle de l'esprit et vie supereminente. Voyés-vous, Philothee, ces perfections ne sont pas vertus ; ce sont plustost des recompenses que Dieu donne pour les vertus, ou bien encor plustost des eschantillons des félicités de la vie future , qui quelquefois sont présentés aux hommes pour leur(f) faire désirer les pièces toutes entières qui sont la haut en Paradis. Mais pour tout cela, il ne faut pas prétendre a telles grâces (ë), puisqu'elles ne sont nullement nécessaires pour bien (h) servir et aymer Dieu, qui doit estre nostre unique prétention ; aussi, bien souvent ne!1) sont-ce pas des grâces qui puissent estre acquises par le travail et industrie, puisque ce sont plustost des passions que des actions, lesquelles nous pouvons recevoir, mais non pas faire en nous. J'adjouste que nous n'avons pas entrepris de nous rendre sinon gens de bien , gens de
( f ) qui — nous sont présentés pour nous (Ms.)
(g) a — ces faveurs (Ms.)
(h) lien — dignement (Ms.)
(i) prétention; — aussi bien ne (Ms.)
i 32 Introduction a la Vif. Dévote
dévotion, hommes pieux, femmes pieuses, c'est pourquoy il nous faut bien employer a cela ; que s'il plait a Dieu de nous eslever jusques a ces perfections angeliques, nous serons aussi des bons anges, mais en attendant exerçons-nous simplement, humblement et dévotement aux petites vertus, la conqueste desquelles Nostre Seigneur a exposée a nostre soin et travail : comme la patience (j), la debonnaireté, la mortification du cœur, l'humilité, l'obéissance, la pauvreté, la chasteté, la tendreté envers le prochain , le support de ses imperfections, la diligence et sainte ferveur. (k)
Laissons volontier les sureminences aux âmes (*) sureslevees : nous ne méritons pas un rang si haut au service de Dieu ; trop heureux serons-nous de le servir en sa cuisine, en sa paneterie, d'estre des (m) laquais, portefaix, garçons de chambre ; c'est a luy par après, si bon luy semble, de nous retirer (n) en son cabinet et conseil privé. Ouy, Philothee, car ce Roy de gloire ne récompense pas ses serviteurs selon la dignité des offices qu'ilz exercent , mais selon Famour et humilité avec laquelle ilz les exercent. Saùl, cherchant les asnes de I Reg., ix, x. son père, treuva le royaume d'Israël * ; Rebecca, abbreuvant les chameaux d'Abraham , devint espouse de son
(j ) et travail : — la patience (Ms.-A)
(k) [ Avec la leçon correspondante du texte, le Ms. donne l'ébauche suivante de l'alinéa qu'on vient de lire :]
En fin , si vous me croyes , Philothee , vous vous employeres fort aux simples et petites vertus : a l'humilité, au mespris du monde et de vous mesme, au service des pauvres, des malades, en la patience, la debonnaireté, la pauvreté, l'obéissance, et choisirés tous-jours les offices bas, vilz et abjectz autant que vostre condition vous le permettra. Car, quant a ces nudités de cœur purement pures, fa. cesj insensibilités, deiformités, unions deifiques, eslevations transformantes, impassibilités de cœur et telles autres r grandes J vertus, il les faut laisser... ce sont des vertus de l'autre monde : que s'il s'en treuve quelque eschantillon en cestui ci, ce n'est justement que pour en faire monstre, affin d'inciter nos cœurs a l'amour du siècle futur ou les pièces sont toutes entières.
(1 ) volontier — ces sureminences aux âmes angeliques et (Ms.)
{va) en sa cuisine, — r pour le soulagement des pauvres, J en sa paneterie, en son escurie, d'estre ses (Ms.)
(n) tirer (Ms.-A)
Troisiesme Partie. Chapitre ht. 133
filz* ; Ruth, glanant après les moissonneurs de Boos et *Gen.,xxiv, 44. se couchant a ses pieds, fut tirée a son costé et rendue son espouse *. Certes , les prétentions si hautes et * Ruth, n-iv. eslevees(°) des choses extraordinaires sont grandement sujettes aux illusions, tromperies et fausetés ; et arrive quelquefois (P.) que ceux qui pensent estre des anges ne sont pas seulement bons hommes, et qu'en leur fait il y a plus de grandeur es paroles et termes dont ilz usent, qu'au sentiment et en Fœuvre. Il ne faut pourtant rien mespriser ni censurer témérairement; mais en bénissant Dieu de la sureminence des autres, arrestons-nous humblement en nostre voye(q), plus basse mais plus asseuree, moins excellente mais plus sortable a nostre insuffisance et petitesse, en laquelle si nous conversons humblement et fidellement, Dieu nous eslevera a des grandeurs bien grandes.