DE LA PATIENCE
Vous aves besoin de patience, affin que faysant la volonté de Dieu, vous en rapp orties la promesse, dit l'Apostre *. Ouy ; car, comme avoit prononcé le *Heb.,x, 36. Sauveur*, en vostre patience vous possederes vos * Luc», xxi, 19. âmes. C'est le grand bonheur de l'homme, Philothee, que de posséder son ame; et a mesure que la patience est plus parfaitte, nous possédons plus parfaittement nos âmes. (a)
( o ) et — relevées, et (Ms.) (p ) souvent (Ms.) (q) vocation (Ms.)
( a) âmes. — Il nous faut donq perfectionner en cette sainte vertu. (Ms.) — Il nous faut donq perfectionner en cette vertu. (A-B)
134 Introduction a la Vie Dévote
Resouvenés vous souvent que Nostre Seigneur nous a sauvés en souffrant et endurant , et que de mesme , nous devons faire nostre salut par les souffrances et afflictions, endurans les injures, contradictions et desplaysirs avec le plus de douceur (b) qu'il nous sera possible.
Ne bornés point vostre patience a telle ou telle sorte d'injures et d'afflictions, mais estendes-la universellement a toutes celles que Dieu vous envoyera et permettra vous arriver. Il y en a qui ne veulent souffrir sinon les tribulations qui sont honnorables, comme par exemple, d'estre blessés a la guerre, d'estre prisonniers de guerre, d'estre mal traittés pour la religion, de s'estre appauvris par quelque querelle en laquelle ilz soyent demeurés maistres ; et ceux-ci n'ayment pas la tribulation, mais l'honneur qu'elle apporte. Le vray patient et serviteur de Dieu supporte également les tribulations conjointes a l'ignominie et celles qui sont honnorables. D'estre mesprisé, reprins et accusé par les meschans, ce n'est que douceur a un homme de courage ; mais d'estre reprins, accusé et mal traitté par les gens de bien, par les amis, par les parens, c'est la ou il y va du bon. J'estime plus la douceur avec laquelle le grand saint Charles (c) Borromee souffrit longuement les reprehensions publiques qu'un grand prédicateur d'un Ordre extrêmement reformé faisoit contre luy en chaire, que toutes les attaques qu'il receut des autres. Car tout ainsy que les piqueures des abeilles sont plus cuisantes que celles des mouches, ainsy le mal que l'on reçoit des gens de bien et les contradictions qu'ilz font sont bien plus insupportables que les autres ; et cela néanmoins arrive fort souvent, que deux hommes de bien, ayans tous deux bonne intention, sur la diversité de leurs opinions , se font des grandes persécutions et contradictions l'un a l'autre.
(b) de douceur — et de patience (Ms.)
(c) le — bienheureux Cardinal (Ms.-A-B). [Voir p. io8, (e). ]
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Soyes patiente, non seulement pour le gros et principal des afflictions qui vous surviendront, mais encores pour les accessoires et accidens qui en dépendront. Plusieurs voudroyent bien avoir du mal, pourveu qu'ilz n'en fussent point incommodés. Je ne me fasche point, dit l'un, d'estre devenu pauvre, si ce n'estoit que cela m'empeschera de servir mes amis, eslever mes enfans et vivre honnorablement comme je desirerois (d). Et l'autre dira : je ne m'en soucierois point, si ce n'estoit que le monde pensera que cela me soit arrivé par ma faute. L'autre seroit tout ayse que l'on mesdist de luy, et le souffriroit fort patiemment, pourveu que personne ne creust le mesdisant. Il y en a d'autres qui veulent bien avoir quelque incommodité du mal, ce leur semble, mays non pas l'avoir toute : ilz ne s'impatientent pas, disent-ilz, d'estre malades, mais de ce qu'ilz n'ont pas de l'argent pour se faire panser, ou bien de ce que ceux qui sont autour d'eux en sont importunés. Or je dis, Philothee , qu'il faut avoir patience, non seulement d'estre malade, mais de l'estre de la maladie que Dieu veut, au lieu ou il veut, et entre les personnes qu'il veut, et avec les incommodités qu'il veut ; et ainsy des autres tribulations.
Quand il vous arrivera du mal, opposés a iceluy les remèdes qui seront possibles et selon Dieu, car de faire autrement, ce seroit tenter sa divine Majesté : mais aussi cela estant fait , attendes avec une entière résignation l'efTect que Dieu aggreera. S'il luy plaist que les remèdes vainquent le mal, vous le remercieres avec humilité; mais s'il luy plaist que le mal surmonte les remèdes, benisses-le avec patience.
Je suis l'advis de saint Grégoire : Quand vous seres accusée justement pour quelque faute que vous aures commise, humilies-vous bien fort, confesses que vous
Moral, in Job
mérités (e) l'accusation qui est faitte contre vous*. 1. xxn, §§30-34
(d) desirois (Ms.-A-B-C)
(e) vous mérités — plus que (Ms.-A-B-C)
136 Introduction a la Vie Dévote
Que si l'accusation est fause, excuses-vous doucement, niant d'estre coupable, car vous deves cette révérence a la vérité et a l'édification du prochain; mais aussi, si après vostre véritable et légitime (f ) excuse on continue a vous accuser, ne vous troubles nullement et ne tasches point a faire recevoir vostre excuse ; car après avoir rendu vostre devoir a la vérité , vous deves le rendre aussi a l'humilité. Et en cette sorte, vous n'offenseres ni le soin que vous deves avoir de vostre renommée , ni l'affection que vous deves a la tranquillité, douceur de cœur et humilité.
Plaignes vous le moins que vous pourres des tortz qui vous seront faitz ; car c'est chose certaine que pour l'ordinaire, qui se plaint pèche, d'autant que l'amour propre nous fait tous-jours ressentir les injures plus grandes qu'elles ne sont : mais sur tout ne faites point vos plaintes a des personnes aysees a s'indigner et mal penser. Que s'il est expédient de vous plaindre a quelqu'un , ou pour remédier a l'offense , ou pour accoiser vostre esprit, il faut que ce soit a des âmes tranquilles et qui ayment bien Dieu ; car autrement au lieu d'alléger vostre cœur, elles le provoqueroyent a de plus grandes inquiétudes; au (g) lieu d'oster l'espine qui vous pique, elles la ficheront plus avant en vostre pied.
Plusieurs estans malades, affligés, et offensés de quelqu'un s'empeschent bien de se plaindre et monstrer de la délicatesse, car cela, a leur advis (et il est vray), tesmoigneroit évidemment une grande défaillance (h) de force et de générosité ; mais ilz désirent extrêmement, et par plusieurs artifices recherchent que chacun les plaigne, qu'on ait grande compassion d'eux (*), et qu'on les estime non seulement affligés, mais patiens et
( f ) simple (Ms.)
(g) en (Ms.)
(h) délicatesse, — f tesmoigner du mescontentement, J car cela, a leur advis (et il est vray), Tressent extrêmement J tesmoigneroit évidemment une grande défaillance de cœur, (Ms.)
( i) sur eux (Ms.)
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courageux. Or, cela est vrayment une patience, mais une patience fause(j) qui, en effect, n'est autre chose qu'une très délicate et très fine ambition et vanité : Hz ont de la gloire, dit l'Apostre *, mais non pas envers * Rom-> IV> 2- Dieu. Le vray patient ne se plaint point de son mal ni ne désire qu'on le plaigne ; il en parle naifvement , véritablement et simplement, sans se lamenter, sans se plaindre, sans l'aggrandir : que si on le plaint, il souffre patiemment qu'on le plaigne, sinon qu'on le plaigne de quelque mal qu'il n'a pas ; car lhors il déclare modestement qu'il n'a point ce mal la, et demeure en cette sorte paisible entre la vérité et (k) la patience, confessant son mal et ne s'en plaignant point.
Es contradictions qui vous arriveront en l'exercice de la dévotion (car cela ne manquera pas), resouvenesvous de la parolle de Nostre Seigneur * : La femme * Joan., xvi, 21. tandis qu'elle enfante a des grandes angoisses, mais voyant son enfant né elle les oublie, d'autant qu'un homme luy est né au monde ; car vous aves conceu en vostre ame le plus digne enfant du monde, qui est Jésus Christ : avant qu'il soit produit et enfanté du tout, il ne se peut que vous ne vous ressenties du travail ; mais ayés bon courage, car, ces douleurs passées, la joye éternelle vous demeurera d'avoir enfanté un tel homme au monde. Or, il sera entièrement enfanté pour vous lhors que vous Taures entièrement formé en vostre cœur et en vos œuvres par imitation de sa vie.
Quand vous seres malade, offres toutes vos douleurs, peynes et langueurs au service de Nostre Seigneur, et le supplies de les joindre aux tourmens qu'il a receuz pour vous. Obéisses au médecin, prenes les médecines, viandes et autres remèdes pour l'amour de Dieu, vous resouvenant du fiel qu'il print pour l'amour de nous. Desires de guérir pour luy rendre service ; ne refuses point de languir pour luy obéir, et disposes- vous a
(j ) fause — et f convertie en une délicate et trcs excellente J (Ms.) (k) et - T l'humilité J (Ms.)
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mourir, si ainsy il luy plaist, pour le louer et jouir de luy. Resouvenes-vous que les abeilles au tems qu'elles font le miel, vivent et mangent d'une munition fort amere, et qu'ainsy nous ne pouvons jamais faire des actes de plus grande douceur et patience, ni mieux composer le miel des excellentes vertus, que tandis que nous mangeons le pain d'amertume et vivons parmi les angoisses. Et comme le miel qui est fait des fleurs de thim, herbe petite et amere , est le meilleur de tous , ainsy la vertu qui s'exerce en l'amertume des plus viles, basses et abjectes tribulations est la plus excellente de toutes.
Voyes souvent de vos yeux intérieurs Jésus Christ crucifié, nud, blasphémé, calomnié, abandonné, et en fin accablé de toutes sortes d'ennuis , de tristesse et de travaux, et considères que toutes vos souffrances, ni en qualité ni en quantité, ne sont aucunement comparables aux siennes, et que jamais vous ne souffrires rien pour luy, au prix de ce qu'il a souffert pour vous. Considères les peynes que les Martyrs souffrirent jadis, et celles que tant de personnes endurent, plus griefves, sans aucune proportion, que celles esquelles vous estes, et dites : helas, mes travaux sont des consolations et mes espines ( *•) des roses , en comparayson de ceux qui , sans secours, sans assistence, sans allégement, vivent en une mort continuelle, accablés d'afflictions infiniment plus grandes.
(1) Le mot espines, qui se lit dans le Ms. et les éditions (A), (B), a paru préférable à celui de peines donné par les éditions suivantes.
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