‹ ŒuvresChapitre 83 sur 272 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

qu'il faut traitter des affaires avec soin et sans empressement ni souci

Le soin et la diligence que nous devons avoir en nos affaires sont choses bien différentes de la sollicitude, souci et empressement. Les Anges ont soin pour nostre salut et le procurent avec diligence, mais ilz n'en ont point pour cela de sollicitude, souci (a), ni d'empressement ; car le soin et la diligence appartiennent a leur charité, mais aussi la sollicitude, le souci et l'empressement seroyent totalement contraires a leur félicité , puisque le soin et la diligence peuvent estre accompagnés de la tranquillité (b) et paix d'esprit, mais non pas la sollicitude ni le souci, et beaucoup moins l'empressement. Soyes donq soigneuse et diligente en tous les affaires (c) que vous aurés(d) en charge, ma Philothee, car Dieu vous les ayant confiés veut que vous en ayes un grand soin ; mais s'il est possible n'en soyes pas en sollicitude et souci, c'est a dire, ne les entreprenes pas avec inquiétude, anxiété et ardeur. Ne vous empresses point a la besoigne : car toute sorte d'empressement trouble la rayson et le jugement , et nous empesche mesme de bien faire la chose a laquelle nous nous empressons.

(a) de sollicitude, — de souci (Ms.-A-B)

(b) de — tranquillité (Ms.-A)

(c) [Dans le Ms. et l'édition (A) le mot affaires et ses correspondants sont au féminin. ]

(d) avés (Ms.)

170 Introduction a la Vie Dévote

Lucse, x, 41. Quand Nostre Seigneur reprend sainte Marthe il dit* :

Marthe, Marthe, tu es en souci et tu te troubles pour beaucoup de choses. Voyes-vous, si elle eust esté simplement soigneuse elle ne se fust point troublée; mais parce qu'elle estoit en souci et inquiétude, elle s'empresse et se trouble, et c'est en quoy Nostre Seigneur la reprend. Les neuves qui vont doucement coulant en la plaine portent les grans bateaux et riches marchandises, et les pluyes qui tombent doucement en la campagne la fécondent d'herbes et de graines ; mais les torrens et rivières qui a grans flotz courent sur la terre, ruinent leurs voysinages (e) et sont inutiles au traffic, comme les pluyes véhémentes et tempestueuses ravagent les champs et les prairies. Jamais besoigne faitte avec impétuosité et empressement ne fut bien faitte : il faut depescher tout bellement, comme dit

Prov., xix, 2. l'ancien proverbe. Celuy qui se haste, dit Salomon *, court fortune de chopper et heurter des pieds. Nous faisons tous-jours asses tost quand nous faisons bien. Les bourdons font bien plus de bruit et sont bien plus empressés que les abeilles, mais ilz ne font sinon la cire et non point de miel : ainsy ceux qui s'empressent d'un souci cuisant et d'une sollicitude bruyante, ne font jamais ni beaucoup ni bien. Les mouches ne nous inquiètent pas par leur effort, mais par la multitude : ainsy les grans affaires ne nous troublent pas tant comme les menus , quand ilz sont en grand nombre. Recevés donq les affaires qui vous arriveront en paix, et taschés de les faire par ordre, l'un après l'autre ; car si vous les voules faire tout a coup ou en desordre, vous feres des effortz qui vous fouleront et allanguiront vostre esprit ; et pour l'ordinaire vous demeurerés accablée sous la presse, et sans effect.

Et en tous (f) vos affaires appuyes-vous totalement sur la providence de Dieu, par laquelle seule tous vos

(e) le voysinage (Ms.-A-B)

( f ) En toutes (Ms.-A) — En tous (B) — Et de tous (C)

Troisiesme Partie. Chapitre x. 171

desseins doivent réussir ; travailles néanmoins de vostre costé tout doucement pour coopérer avec icelle, et puis croyes que si vous vous estes bien confiée en Dieu, le succès qui vous arrivera sera tous-jours le plus proufritable pour vous, soit qu'il vous semble bon ou mauvais selon vostre jugement particulier. Faites comme les petitz enfans qui de l'une des mains se tiennent a leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des meures le long des haies ; car de mesme, amassant et maniant les biens de ce monde de l'une de vos mains, tenes tous -jours de l'autre la main du Père céleste , vous retournant de tems en tems a luy , pour voir s'il a aggreable vostre mesnage ou vos occupations. Et gardes bien sur toutes choses de quitter sa main et sa protection, pensant d'amasser ou (g) recueillir davantage; car s'il vous abandonne, vous ne feres point de pas sans donner du nés en terre. Je veux dire, ma Philothee, que quand vous seres parmi les affaires et occupations communes, qui ne requièrent pas une attention si forte et si pressante, vous regardies plus Dieu que les affaires ; et quand les affaires sont de si grande importance qu'ilz requièrent toute vostre attention pour estre bien faitz, de tems en tems vous regarderés a Dieu, comme font ceux qui navigent en mer lesquelz, pour aller a la terre qu'ilz désirent, regardent plus en haut au ciel que non pas en bas ou ilz voguent. Ains}^ Dieu travaillera avec vous, en vous et pour vous, et vostre travail sera suivi de consolation.

(g) et (Ms.)

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