‹ ŒuvresChapitre 82 sur 272 · DE LA DOUCEUR ENVERS NOUS MESMES · texte numérisé non relu

DE LA DOUCEUR ENVERS NOUS MESMES

L'une des bonnes prattiques que nous sçaurions faire de la douceur, c'est celle de laquelle le sujet est en nous mesmes, ne despitant jamais contre nous mesmes ni contre nos imperfections ; car encor que la rayson veut que quand nous faysons des fautes nous en soyons desplaisans et marris, si faut-il néanmoins que nous nous empeschions d'en avoir une desplaisance aigre et chagrine, despiteuse et cholere. En quoy font une grande faute plusieurs qui, s'estans mis en cholere, se courroucent de s'estre courroucés, entrent en chagrin de s'estre chagrinés, et ont despit de s'estre despités ; car par ce moyen ilz tiennent leur cœur confit et détrempé en la cholere : et si bien il semble que la seconde cholere ruine la première, si est ce néanmoins qu'elle sert d'ouverture et de passage pour une nouvelle cholere, a la première occasion qui s'en présentera; outre (a) que ces choleres, despitz et aigreurs que l'on a contre soy mesme tendent a l'orgueil et n'ont origine que de l'amour propre, qui se trouble et s'inquiète de nous voir imparfaitz.

Il faut donq avoir un desplaysir de nos fautes qui soit paisible, rassis et ferme; car comme un(b) juge chastie bien mieux les meschans faysant ses sentences

(a) outre — ce, (Ms.-A-B-C)

(b) car — tout ainsy qu'un (Ms.-A-B-C

Troisiesme Partie. Chapitre ix. 167

par rayson et en esprit de tranquillité , que non pas quand il les fait par impétuosité et passion , d'autant que jugeant avec passion , il ne chastie pas les fautes selon qu'elles sont, mais selon qu'il est luy mesme ; ainsy nous nous chastions bien mieux nous mesmes par des repentances tranquilles et constantes, que non pas par des repentances aigres, empressées et choleres, d'autant que ces repentances faittes avec impétuosité ne se font pas selon la gravité de nos fautes, mais selon nos inclinations. Par exemple, celuy qui affectionne la chasteté se despitera avec une amertume nompareille de la moindre faute qu'il commettra contre icelle, et ne se fera que rire d'une grosse mesdisance qu'il aura commise. Au contraire, celuy qui hait la mesdisance se tourmentera d'avoir fait une légère murmuration, et ne tiendra nul conte d'une grosse faute commise contre la chasteté, et ainsy des autres ; ce qui n'arrive pour autre chose, sinon d'autant qu'ilz ne font pas le jugement de leur conscience par rayson, mais par passion.

Croyes moy , Philothee , comme les remonstrances d'un père faittes doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour le corriger que non pas les choleres et courroux ; ainsy, quand nostre cœur aura fait quelque faute, si nous le reprenons avec des remonstrances douces et tranquilles, ayans plus de compassion de luy que de passion contre luy, l'encourageans a l'amendement, la repentance qu'il en concevra entrera bien plus avant et le pénétrera mieux que ne feroit pas une repentance despiteuse , ireuse et tempestueuse.

Pour moy, si j'avois par exemple grande affection de ne point tomber au vice de la vanité, et que j'y fusse néanmoins tombé d'une grande cheute, je ne voudrois pas reprendre mon cœur en cette sorte : N'es-tu pas misérable et abominable , qu'après tant de resolutions tii t'es laissé emporter a la vanité ? meurs de honte , ne levé plus les yeux au ciel, aveugle, impudent, traistre et desloyal a ton Dieu, et semblables choses ; mais je voudrois le corriger raysonnablement et par voye de compassion : Or sus , mon pauvre cœur, nous voyla

tombés dans la fosse laquelle nous avions tant résolu d'eschapper ; ah, relevons-nous et quittons-la pour jamais, reclamons la miséricorde de Dieu et espérons en elle qu'elle nous assistera pour des-ormais estre plus fermes, et remettons -nous au chemin de l'humilité; courage , soyons meshui sur nos gardes , Dieu nous aydera, nous ferons prou. Et voudrois sur cette reprehension bastir une solide et ferme resolution de ne plus tomber (c) en la faute, prenant les moyens convenables a cela, et mesmement l'advis de mon directeur.

Que si néanmoins quelqu'un ne treuve pas que son cœur puisse estre asses esmeu par cette douce correction, il pourra employer le reproche et une reprehension dure et forte pour l'exciter a une profonde confusion, pourveu qu'après avoir rudement gourmande et courroucé son cœur, il finisse par un allégement, terminant tout son regret et courroux en (d) une douce et sainte confiance en Dieu, a l'imitation de ce grand pénitent qui voyant son ame affligée la relevoit en cette sorte : Pourquoy es-tu triste, o mon ame, et pourquoy me troubles-tu? Espère en Dieu, car je le beniray encor * Ps. xlii, 5. comme le salut de ma face et mon vray Dieu *.

Relevés donques vostre cœur quand il tombera, tout doucement, vous humiliant beaucoup devant Dieu pour la connoissance (e) de vostre misère, sans nullement vous estonner de vostre cheute, puisque ce n'est pas chose admirable que l'infirmité soit infirme, et la foiblesse foible, et la misère chetifve. Détestes néanmoins de toutes vos forces l'offence que Dieu a receuë de vous, et avec un grand courage et confiance en la miséricorde d'iceluy, remettes-vous au train de la vertu que vous avies abandonnée.

( c ) retomber (Ms.-A-B-C)

(d) par (Ms.-A)

( e ) devant Dieu — par la reconnoissance (Ms.-A-B)

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