‹ ŒuvresChapitre 95 sur 272 · XXIV, c. xvn {al · texte numérisé non relu

XXIV, c. xvn {al

ci). sont de mesme; soudain quilz voyent une ame enflam-

mée d'amour pour eux, ilz sont incontinent embrasés pour elle. J'en veux bien prendre, me dira quelqu'un, mais non pas fort avant. Helas, vous vous trompés, ce feu d'amour est plus actif et pénétrant qu'il ne vous semble; vous cuyderes n'en recevoir qu'une estincelle, et vous seres tout estonné de voir qu'en un moment il aura saysi tout vostre cœur , réduit en cendre toutes vos . resolutions et en fumée vostre réputation. Le Sage

impudence. L'herbe aproxis reçoit et conçoit le feu tout aussi tost qu'elle le void : nos cœurs sont comme cela, incontinent quilz voyent un'ame qui a conçu de l'amour pour eux, ilz en reçoivent soudainement ["en contrechange J pour elle. Que voules-vous donq faire, o hommes, o femmes ? Vous voules donner de l'amour ; saches que personne n'en donne qui n'en prenne réciproquement : vous en voules donq prendre. Ah, vous mettes un serpent dans vostre sein qui vous mordra et fera mourir de son venin. Il vous est advis que vous borneres et limiteres l'embrasement de ce feu, et que vous le contiendres dans l'enclos d'un simple passetems ; mais vous ne sçaves donq pas sa force. Vous seres tout estonnés qu'en moins de rien il aura réduit en cendre vostre cœur, vostr'entendement et vostr'honneur.

Ceux qui se mettent au jeu s'y mettent pour l'ordinaire avec intention de ne jouer que jusques a certaine somme, et seulement pour quelque tems ; mais petit a petit ilz s'y eschauffent si fort qu'ilz joueroyent ["l'éternité J leur propre cœur silz le pouvoyent arracher, et y passeroyent ["l'éternité si elle estoit a leur commandement, et quilz puissent tous-jours veiller. J volontier toute leur vie. Ainsy ceux qui entrent aux amourettes s'y engagent, ce leur semble, seulement par manière d'entretien et de jeu, mais soudain ilz s'acharnent et laissent tellement emporter leurs espritz Tque les jours leur semblent trop cours et...J quil ny a rien au monde qu'ilz ne mesprisent pour ce misérable amusement dans lequel ilz cherchent pour néant l'assovissement de leurs désirs ["et ne treuvansj puis qu'il n'y a pour tout que de la vanité. |~ilz abbayent perpétuellement contre leur ombre et dissipent leurs ames.J Le Sage nous a laissé un trait d'importance

Troisiesme Partie. Chapitre xviii. 201

s'escrie * : Qui aura compassion d'un enchanteur * EccJL, xn, 13.

piqué par le serpent ? Et je m'escrie après luy : o folz et

insensés , cuydes-vous charmer l'amour pour le pouvoir

manier a vostre gré ? Vous vous voules jouer avec luy,

il vous piquera et mordra mauvaisement ; et sçaves-vous

ce qu'on en dira ? chacun se moquera de vous et on rira

dequoy vous aves voulu enchanter l'amour, et que sur

une fause asseurance vous aves voulu mettre dedans

vostre sein une dangereuse coleuvre, qui vous a gasté

et perdu d'ame et d'honneur.

O Dieu, quel aveuglement est celuy ci, de jouer ainsy a crédit sur des gages si frivoles la principale pièce de nostre ame ! Ouy, Philothee, car Dieu ne veut l'homme que pour l'ame, ni l'ame que pour la volonté, ni la volonté que pour l'amour. Helas , nous n'avons pas d'amour a beaucoup près de ce que nous avons besoin ; je veux dire, il s'en faut infiniment que nous en ayons asses pour aymer Dieu, et cependant, misérables que nous sommes , nous le prodiguons et espanchons en choses sottes et vaynes et frivoles, comme si nous en avions de reste. Ah! ce grand Dieu qui s'estoit réservé le seul amour de nos âmes, en reconnoissance de leur création , conservation et rédemption , exigera un compte bien estroit de ces folles déduites que nous en faysons; que s'il doit faire un examen si exacte des parolles oyseuses* , qu'est ce qu'il fera des amitiés oyseuses, * Matt., xn, 36. impertinentes, folles et pernicieuses ?

pour ce regard : Qui aura, dit-il, compassion d'un enchanteur piqué par le serpent, et de tous ceux qui s'approchent des bestes ? O folz et insensés, vous voules charmer par amour les personnes, et ce mesme serpent vous mordra, vous en seres empoisonnés ; et chacun dira : son dam, il a tendu des pièges aux autres, il est bien juste quil y soit luy mesme surpris; il a voulu folastrer avec les lyons et les tigres, s'ilz l'ont offencé c'est sa faute. Sçaves vous ce que je veux dire ? Je veux dire quil ne faut jamais rfaire cette folie de vouloir... J s'exposer a cette folie d'amourettes.

Mais, mon Dieu, quelle rayson y a-il de jouer la principale pièce de son ame ? car l'amour est le roy de nos affections, c'est l'unique fjoyauj morceau du cœur que nostre Dieu se reserve pour sa bouche. Il ne veut l'homme que pour le cœur ni le cœur que pour l'amour ; et faire un jouet de ceste noble perle n'est ce pas un détraquement insupportable ? Il est

202 Introduction a la Vie Dévote

Le noyer nuit grandement aux vignes et aux champs esquelz il est planté, parce qu'estant si grand, il attire tout le suc de la terre, qui ne peut par après suffire a nourrir le reste des plantes; ses feuillages sont si touffus qu'ilz font un ombrage grand et espais, et en fin il attire les passans a soy, qui, pour abattre son fruit, gastent et foulent tout autour. Ces amourettes font les mesmes nuysances a l'ame, car elles l'occupent tellement et tirent si puissamment ses mouvemens qu'elle ne peut pas après suffire a aucune bonne œuvre ; les feuilles, c'est a dire les entretiens, amusemens et muguetteries sont si fréquentes qu'elles dissipent tout le loysir; et en fin elles attirent tant de tentations, distractions, soupçons et autres conséquences, que tout le cœur en est foulé et gasté. Bref, ces amourettes bannissent non seulement l 'amour céleste , mais encor la crainte de Dieu, énervent l'esprit, affoiblissent la réputation : c'est, en un mot, le jouet des cours, mais la peste des cœurs.

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