DE LA DIFFERENCE DES VRAYES ET DES VAINES AMITIÉS
Voyci donq le grand advertissement , ma Philothee. Videsup., p. 195. Le miel d'Heraclee*, qui est si vénéneux, ressemble a l'autre qui est si salutaire : il y a grand danger de prendre l'un pour l'autre ou de les prendre meslés, car la bonté de l'un n'empescheroit pas la nuysance de l'autre. Il faut estre sur sa garde pour n'estre point trompé en ces amitiés, notamment quand elles se contractent entre personnes de divers sexe, sous quel prétexte que ce soit, car bien souvent Satan donne le change a ceux qui ayment. On commence par l'amour vertueux, mais si on n'est fort sage l'amour frivole se meslera , puis l'amour sensuel, puis l'amour charnel ; ouy mesme il y a danger en l'amour spirituel si on n'est fort sur sa garde (a), bien qu'en celuy cy il soit plus difficile de prendre le change, parce que sa pureté et blancheur rendent plus connoissables les souïlleures que Satan y veut mesler : c'est pourquoy quand il l'entreprend il fait cela plus finement, et essaye de glisser les impuretés presque insensiblement.
Vous connoistrés l'amitié mondaine d'avec la sainte et vertueuse, comme l'on connoist le miel d'Heraclee d'avec l'autre : le miel d'Heraclee est plus doux a la langue que le miel ordinaire, a rayson de l'acoi-
(a) si on n'est — bien sage (Ms.-A)
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qui(b) luy donne un surcroist de douceur, et l'amitié mondaine produit ordinairement un grand amas de paroles emmiellées, une cajolerie de petitz motz passionnés et de louanges tirées de la beauté, de la grâce et des qualités sensuelles ; mais l'amitié sacrée a un langage simple et franc, ne peut louer que la vertu et grâce de Dieu, unique fondement sur lequel elle subsiste. Le miel d'Heraclee estant avalé excite un tournoyement de teste, et la fause amitié provoque un tournoyement d'esprit qui fait chanceler la personne en la chasteté et dévotion, la portant a des regards affectés, mignards et immodérés , a des caresses sensuelles , a des souspirs desordonnés, a des petites plaintes de n'estre pas aymee, a des petites, mais recherchées, mais attrayantes contenances, galanterie, poursuitte des baysers, et autres privautés et faveurs inciviles, présages certains et indubitables d'une prochaine ruine de l'honnesteté ; mais l'amitié sainte n'a des yeux que simples et pudiques, ni des caresses que pures et franches, ni des souspirs que pour le Ciel, ni des privautés que pour l'esprit, ni des plaintes sinon quand Dieu n'est pas aymé, marques infallibles de l'honnesteté. Le miel d'Heraclee trouble la veuë, et cette amitié mondaine trouble le jugement, en sorte que ceux qui en sont atteins pensent bien faire en mal faisant, et cuydent que leurs excuses, prétextes et paroles soyent des vrayes raysons ; ilz craignent la lumière et ayment les ténèbres, mais l'amitié sainte a les yeux clairvoyans et ne se cache point, ains paroist volontier devant les gens de bien. En fin le miel d'Heraclee donne une grande amertume en la bouche : ainsy les fauses amitiés se convertissent et terminent en paroles et demandes charnelles et puantes, ou, en cas de refus, a des injures, calomnies, impostures, tristesses, confusions et jalousies qui aboutissent bien souvent en abrutissement et forcenerie ; mais la chaste amitié est tous-jours également honneste, civile et
(b) qui — faccroist la douceur ordinaire du mielj (Ms.}
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amiable, et jamais ne se convertit qu'en une plus parfaitte et pure union d'espritz, image vive de l'amitié bienheureuse que l'on exerce au Ciel.
* Ubi supra {ff. Saint Grégoire Nazianzene dit* que le paon faisant
son cri lhors qu'il fait sa roue et pavonnade excite grandement les femelles qui l'escoutent a la lubricité : quand on voit un homme pavonner, se parer et venir comme cela cajoler, chuchoter et barguigner aux oreilles d'une femme ou d'une fille, sans prétention d'un juste mariage, ha ! sans doute ce n'est que pour la provoquer a quelque impudicité ; et la femme d'honneur bouchera ses oreilles pour ne point ouïr le cri de ce paon et la voix de V enchanteur qui la veut enchanter fine-
* Ps. lvii, 5. ment * : que si elle escoute , o Dieu , quel mauvais
augure de la future perte de son cœur !
Les jeunes gens qui font des contenances, grimaces et caresses, ou disent des parolles esqu elles ilz ne voudroient pas estre surprins par leurs pères, mères, maris, femmes ou confesseurs tesmoignent en cela qu'ilz traittent d'autre chose que de l'honneur et de la conscience. Nostre Dame se trouble voyant un Ange en forme humaine, parce qu'elle estoit seule et qu'il luy donnoit des extrêmes, quoy que célestes louanges : o Sauveur du monde , la pureté craint un Ange en forme humaine, et pourquoy donq l'impureté ne craindra-elle un homme, encor qu'il fust en figure d'Ange, quand il la loue des louanges sensuelles et humaines ?
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