‹ Œuvres de Schiller Mélanges de Schiller preécédés du Visionnaire. 7Chapitre 16 sur 95 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

10 Juillet '.

Ce Civilella est bien l'homme le plus obligeant du monde. L'autre jour, le prince m'avait à peine quitté que je reçus un billet du marquis où l'affaire m'était recommandée de la manière la plus pressante. Je lui envoyai aussitôt, au nom du prince, une obligation de six mille sequins; en moins d'une demi-heure, elle revenait avec le double de la somme, tant en lettres de change qu'en argent*. Le prince finit par consentir à cette augmentation de la somme, mais il fallut que le marquis acceptât l'obligation, qui n'était qu'à six semaines d'échéance.

Toute la semaine s'est passée en informations sur la mystérieuse Grecque. Biondello a fait jouer toutes ses machines; mais jusqu'à présent tout a été inutile. Il a trouvé, il est vrai, le gondolier; mais on n'a pu tirer autre chose de lui sinon qu'il a débarqué les deux dames à l'Ile Muxano, où les atten-

1. J'ai adopté la leçon de l'édilionde 1BÔ7, Dans Mm les autres telles que j'ai a m» disposition, il yijum, au lisu de JttfUrt, ce oui ne j'accorde pas av« lu ilatc .In la litlm présidente.

î. Dans la IJuHl et dans la premiers édition ; ■ En or. ■

liaient deux litières, il mis lesquelles elles sont montées. Il en

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père, et 'qu'elles l'avaient payé en or. Il ne connaît pas non plus l'homme qui les accompagnait; ce pourrait être, il lui semble, un fabricant de miroirs de Nurano. Nous savons du moins maintenant que nous ne devons pas la chercher dans la Oiudecca, et que, selon toute vraisemidaner, elle demeure dans l'île Murano : mais par malheur, la description que le prince faisait d'elle n'était nullement propre à la faire connaître à un tiers. L'attention passion net- avec laquelle il il uVvoré son image,

regards des autres hommes. ll'après ta deseription, on Était plutôt tenté de la chercher dans l'Arioste ou le Tasse ' que dans une Ile de Venise. Il fallait d'ailleurs que cette recherche se fit avec les plus grandes prêta tuions, jiulii- ne causer aucun fâcheux éclat*. Comme Biondello était avec le prince le seul qui l'eût vue, du moins a travers le voile, et qui par conséquent pût la reconnaître, il a cherché à être a la fois, autant qu'il est possible, dans tous les lieux où l'on pouvait supposer qu'elle se rencontrerait. La vie du pauvre homme n'a été, pendant toute cette semaine, qu'une course continuelle, dans toutes les rues de Venise. Ilans IVjdisc grecque particulièrement on n'a épargne' aucune ït.'i.-liercii'', omis toujours avee aussi peu de sucuès ; et il a fallu que le prince, dont l'impatience croissait à chaque attente trompée, finit pointant nui se résigner jusqu'au samedi suivant.

Son inquiétude était i (frayante- Rien ne pouvait le distraire, rien ne l'attachait. Toute sa personne était dans une fiévreuse agitation ; il était perdu pour toute société, et son mal croissait dans la solitude. Or, justement, il iiiï Ail jamais plus assiégé de visites que dans cette semaine. Son prochain départ était annoncé : tout le inonde affluait chez lui. Il fallait occuper les gens, pour détourner de lui leur attention soupçonneuse; il fallait l'occuper, lui, pour distraire son esprit. Dans cet erobar-

I. .Dans Ktianjus ou dan' le Tasse. • (Premiiire fdition et Thatic)

1. - l'uur ne pas DipDser ccun ikitue, 01 Le causeï, ele. ■ (PiEoliin! ,;J:tiL'n.

LE VISIONNAIRE. 1ST ras, Civilella proposa de jouer, et, pour écarter du moins la foule, il fallait jouer gros jeu, 11 espérait en même temps éveiller chez le prince un goût passager pour cet amusement, qui étoufferait bientôt cet élan romanesque de sa passion, et qu'on serait toujours maître de lui ôter ensuite. - Les cartes, disait Civitella, m'ont préservé de maintes folies que j'étais sur le point de faire, et en ont réparé d'autres qui étaient déjà fuites. Le repos, In raison, que de beaux yeux m'avaient ravis, je les ai souvent retrouvés au pharaon, et jamais les femmes, n'ont eu sur moi plus du pouvoir p lorsque l'argent m'a manqué pour jouer. .

Je ne décide pas jusqu'à quel point Civitella avait raison, mais le moyen auquel nous avons eu recours a bientôt commencé à devenir plus dangereux r[ii<; lu mal qu'il devait guérir. Le prince, qui ne savait trouver dans le jeu un attrait fugitif qu'en hasardant beaucoup, ne connut bientôt plus de bornes. Il était jeté hors de sa voie : tout ce qu'il faisait avait le caractère de la passion; il mettait dans tout la violence impatiente qui le dominait alors. Vous connaissez son indifférence pour l'argent : elle devint cette fois une insensibilité absolue. Les pièces d'or s'écoulaient entre ses mains comme des gouttes d'eau. 11 jimlit presque, sans res^, jiarec <[u'il .(■juall sans aucune attention, liperdit des sommes énormes, parce qu'il hasardait comme un joueur désespéré.... Très-cher 0", le cœur me bal, au moment où je t'écris ceci :en quatre jours, les douze mille sequins..,. et plus encore.... étaient perdus.

Ne me faites pas de reproches. Je m'accuse assez moi-même. Mais pouvais-je l'empêcher? Le prince m'écoutait-ilî pouvais-je tenter autre chose que des représentations 1 J'ai fait ce qui était en mon pouvoir ; je ne saurais nie trouver coupable.

Cii it-'lla a tait aussi îles perles (ajnsidéraides . j'ai ^ix- environ six cents sequins. Le malheur inouï du prince a fait sensation; il pouvait d'autant moins quitter le jeu. Civitella, qui est, on le voit, heureux de l'obliger, lui a fourni aussitôt la même somme 1 . Le vide est comblé; mais le prince doit au marquis vingt-quatre mille sequins. Oh 1 que je soupire après les

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