LETTRE VII
■ La mystérieuse inroimiie rli: prince n rapprit! au marquis Civitella une apparition roinaiiesipic qui sV-lail ollli'le à lui-même quelque temps auparavant, et, pour distraire le prince, il s'est montré disposé a nous la raconter. Je vous la rapporterai avec ses propres expression:?. Mais naturelleitit'nt l'esprit enjoué dont il sait animer lous ses discours sera perdu dans mou récit.
• Le printemps dernier *, nous dit Civitclla, j'eus le malheur d'irriter contre moi l'ambassadeur d'Espagne, qui, à l'âge de soixante et dix ans. avail l'ait la lolie de. vouloir épouser pour lui ■■•>!:[ soûl u:ic l!i);u:u)ir (t.- ili\-!iuit nus. Sa \eiie.eanre : nu poursuivait, el mes amis me conseillèrent d'en prévenir les effets par une iu't>tii|>lr Tuile, jusiju'j ce <[iw la main de lanature ou un aecoNiinodeiiii nl amiable mVût délivré de ce dangereux ennemi. Mais , comme il m'en coûtait trop de renoncer tout li fait à Venise, je nie logeai dans Murano, où j'habitais, sous un
t. Voytt jur celle lellre, qui ue se trouve ptiini dans la premiers MiHon en ïuluuti,, h i.jirr. I <]« ;:, i :,(,■,. j; 3 CfM> ici que commence te fragment iiuûré nu a- câbler Je la TMi,.
Di ]it.;od t.-,- Ci
nom supposé, une maison solitaire, dans un quartier situé ù l'écart, nie louant carhé Jurant le jour et donnant la nuit à
• îles fenêtres avaient vue sur un jardin qui louchait, vers le couchant, au mur d'enceinte d'un cloitre, et. qui s'avançait, au levant, dans la lagune, comme une petite presqu'île. Le jardin était admirablement disposé, mais on le visitait peu. Le matin, quand mes amis me quittaient, j'avais l'habitude, avant d'aller nie coucher, de passer encore quelques moments â la fenêtre , de voir lever le soleil sur le golfe et de lui souhaiter ensuite une bonne nuit. Si vous ne vous éles.pas encore donné ce plaisir, monseigneur, je vous recommande col endroit, le nlieun situé peut-être dans tout Venise pour jouir de ce magnifique spectacle. Une nuit pourprée couvre l'étendue ; au bord de la lagune une vapeur dorée annonce de loin le soleil. Le ciel et la mer sont dans l'attente. Deux instants encore, et te voila dans [un te sa ejamieur, cl luiilri les vaincs s'embrasent....
que je n'en suis pas le seul témoin. Je crois entendre des voix humaines dans le jardin, et, me tournant i ers le bruit, j'aperçois du coté de l'eau une gurnleie qui aborde. Quelques moments après, je vois des personnes pnraitre dans le jardin, cl remonter l'allée il pas lents comme des promeneurs. Je reconnais qu'il y a un homme et une femme, qui ont avec eu* un petit nègre. La femme est vêtue de blanc, cl un diamant brille à sou doigt : le crépuscule ne mu permet pas enmre d'eu distinguer davantage.
. .Ma curiosité est éveillée. Assurément c'est un rendez-vous et un couple amours ta.... Hais dans ce lieu et à celte heure inaccoutumée!... car il était à peine trois heures, et tous les objets étaient encore enveloppés dans le voile du crépuscule. L'incident me parut nouveau, et fait 1 1 ou r donner matière à un roman. Je voulus attendre la fin.
• Je les perdis bientôt de vue sous les voûtes de feuillage du jardin, et ils lardèrent longtemps à repavai ire. Cependant un chant agréable remplissait lout 1:0 lieu. 11 venait du gondolier, qui abrégeait ainsi le temps a sa manière dans sa gondola : un
camarade lui répondait du voisin a.ee. C'étaient des stances du
Tasse; le lumps et le lieu élaicut avec elles en parfaite har-
saient distinguer plus nellement. Je cherche mes promeneurs.
Ils remontent en ce moment une large allée, en se donnant la main , et ils s'arrêtent souvent, niais ils me tournent le dos , et leur dirn iioii les él. ligne de ma demeure. I.a noblesse de leur démarche nu; hit deviner di.'s personnes de condition , et une taille noble, an;.*eliqah' , m'aiiiioiiee une beauté extraordi naît e. Ils parbieni |jeti , à ce qu'il me parut, la dame toute- Ibis plus que son c.valier. Le lever du soleil , qui étalait en ce moment ao-dessitS d'eux sa plus grande pompe, ne semblait pas attirer le moins du monde leur attention.
■ Tambs que je prends ma lunette, et que je la braque pour approcher de moi, autant qu'il Était possible, celte singulièreapparition, soudain ils disparaissait Je nouveau dans une allÉe latérale, et il se passe un long temps avant que je les revoie. Le soleil est reaiuli ti.'u ! l'iul à l'ail leié : ils reparai-.-ent tout près, sous ma fenêtre, et se présentent en face.... Quelle ligure céleste j'aperçois I... Klait-ce le jeu de mon imagination'/ Était-ce la magie de la lumière? Je crus voir une créature divine, et mes yeux se détournèrent, éblouis par tant d'éclat,... Tant de gcàce avec tant de majesté I Tant de noblesse et d'esprit avec une si florissante jeunesse !... Je chercherais vainement à vous la il ri Tire. Avant n- i:,i>!iit'iit-!à , je ni' l'onnaissjis pas la
beauté.
• L'intérêt de la conversation l'arrête dans mon voisinage, et j'ai tout le loisir de m'absorber dans ce merveilleux spectacle. Mais à peine mes regards sont-ils tombés sur son cavalier, que cette beauté n'est plus elle-même capable de les en détourner. Il me parut être dans la rieur de l'âge, un peu mince, de grande et noble taille; mais je ne vis jamais sur aucun front humain rayonner autant d'esprit , de grandeur et de lumière divine. Moi-même . quoique assuré de n'être pas découvert, je ne pouvais soutenir ce regard perçant, qui lançait des éclairs ?ous d'épais sourcils. Autour de ses \eux régnait une calme et
LE VISIONNAIRE. 133 louchante mélancolie , et sur ses li'-i rcs une expression de bienveillance adoucissait l'air Iristc ci sérieu* qui couvrait comme
coupe de visage, qui n'était pas européenne, i'unte à un costume, composé, iivrr. un gunt uiiinila hl'', Siv>-Iku'(1 i m.'ul eî à l,i !'■.!> >-i très-heureusement, de ceus des pays les plus divers, lui donnait un air de singularité, qui ne relevait pas peu l'effet extraordinaire de toute sa personne. Quelque chose do vague
dans son regard poiivail (aire sndpr er un enthousiaste, mais
les gestes ctl'eitcrieur annonçaient un homme que le monde a forme. ■
A ce moment, '/'", qui dit , comme vous savez , tout ce qu'il pense, ne put se contenir davantage. • Notre Arménien! s'écria-l-il. (l'est tout notre Arménien, et nul autre que lui !
— Quel Arménien, si je puis le demander? reprit Civitella.
— Ne vous a-t -on pas encore raconté cette farce? dit le prince. Mais point d'interruption. Votre homme commence h m'inlérussur. l'oursuivez votre récit.
— Il y avait l|ih-Ii|iec- t-hw. d'iiM'vplieiihleilaris sa conduite. Ses regards se reposaient pur elle . plein* d'expression et d'amour, lorsqu'elle regardait ailleurs, et il les baissait tout à coup quand il rencontrait les siens. Cet homme a-t-il son bon sens? pensé-je. Je voudrais être là une cleruilé el ne contempler autre
■ Le bosquet me les déroba encore. J'attendis longtemps, longtemps, pour, les voir reparaître : ce lut inutile. Enlin je les découvre rie nouveau pnr- nue antre fenêtre.
• Ils étaient debout an bord d'un bassin , à quelque distance l'un de l'autre ; tous dm» absorbés dans un profond silence. Ils pouvaient être déjà restés assez, longtemps dans cette situation. Elle l'interrogeait d'un regard tranquille, plein d'ame el de candeur, et semblait recueillir sur son front chaque pensée naissante. Lui, comme s'il ne se tilt pas senti le courage de la contempler etlc-memc , il cherchait furtivement sou image dans le miroir de l'onde , ou regard ail fixement le dauphin qui faisait jaillir l'eau dans le bassin. Qui sait combien de temps encore aurait duré ce jeu muet, si la dame avait pu le soutenir ï Avec
lu tjrûcu la plus aimable, la belle créature s'approcha de lui, et, lui passant unbras autour du cou, prit une de ses mains, qu'elle portasses lèvres, l'i-t linmNi" iV'ii'l la li'.is.-a l'aire paisiblement, et ne répondit point à sa caresse.
i Mais il y avait dans celle trèiu: quelque chose qui me louchait. tVftait surtout l'hommi' qui m 'occupait, ['ne passion violente semblait lutler dans son cœur : une puissance irrésistible l'attil'er vers cette femme, un bras invisible le retenir. Ce combat était muet, mais douloureux , et le danger si beau, si près de lui ! « Non! inr disais-je, il entreprend trop, il succombera, ■ et doit succomber. ■
« 11 fait secrètement un signe, et le petit nègre disparaît. J'attends alors une scène de sentiment, des excuses à genoux, une réconciliation scellée par mille baisers. Itien de tout cela L'huminr inexplicable tire d'un portefeuille un paquet cacheté et le remet «us mains de la ilame. A cette vue, la tristesse se répand sur son visage, et une larme brille dans ses yeux.
- Apres un court silence , ils partent. D'une allée latérale s'avance une dame âgée, qui, pendant tout le temps, s'était
semble; lui cepemlaul saisit l'un-asum de rester en arriére sans être observé. Irrésolu et le regard fixé sur elle, il s'arrête, marche, s'arrête encore. Tout à coup, il s'enfonce dans lé bosquet.
• Devant, on se retourne enfin ; on semble inquiet de ne plus
le pas. Mes yeux aident aussi h le chercher dans tout le jardin. 11 ne parait point ; il n'est nulle part.
« Tout «coup j'entends du bruit dans le canal, et une gondole se détache du bord. C'est lui ! et j'ai de la peine a m'empflcher de le crier à la jeune femme. Maintenant tout s'expliquait.... C'était une scène d'adieux.
« Ole sembla pressai ilir ce que moi, je .«avilis. D'un pas rapide, que sa compi^-n-j ne peut suivre, elle court au rivage. Il est trop lard. Prompte comme la flèche, la gondole fuit, etunmou-
choir blanc flotte encore bu loin dans l'air. Dienlol après je vois aussi les femmes passer l'eau.
« Quand je m'éveillai, après un court sommeil, je ne pus m 'empêcher île rire de mon illusion. Mon imaginai ion avait continué cette aventure en songe, et maintenant la vérité même se changeait pour moi en rêve. Une jeune fille, ravissante comme une houri, qui se promené, avant le point du jour, dans un jardin écarté , sous ma fenêtre , avec son amant ; un amant qui ne sait pas faire d'une heure pareille un meilleur usage : cela me semblait être une fiction que pouvait tout au plus risquer el eiCUSer l'imaginai iun d'un rèieur. M;iis le songe avait été trop beau, pour ne pas le renouveler le plus souvent possible; d'ailleurs le jardin m'était devenu plus cher, depuis que mon imagination l evait peuple 1 do si charmantes figures. Quelloi gnùrcnt de la fenêtre; In première belle mirée m'y rappela involontairement. Jugez de ma surprise, knv qu'après unecourte recherche la robe blanche de mon inconnue brilla devant moi.
C'éTait une réalité : c'tVt.Lit etle-mèine. y- n'ai nis pas rêvé.
La même dame était encore avec elle, et conduisait un petit garçon; maïs la jeune femme était pensive et marchait a l'écart. Elle visita toutes les places que s. m cavalier, à la précédente visite avait rendues remarquables pour elle. Elle s'arrêta surtout longtemps auprès du bassin, et son cei) fixe et immobile semblait chercher vainement l'image chérie.
> Si la première fois cette rare beauté m'avait subjugué, elle fit sur moi ce jour-là une impression plus douce, mais non moins forte. J'avais maintenant la pleine liberté de contempler celle ligure céleste ; l'élunuenieut de la première vue faisait 1 place insensiblement à une deuce émotion. L'auréole qui la couronnait s'évanouit, et je ne vois plus en elle que la plus belle de toutes les femmes, qui embrase mes sens. A l'instant ma résolution est prise : il faut qu'elle m'appartienne.
• Tandis que je délibère si je dois descendre et m'approcher d'elle, ou si, avant de risquer évite démarche, je dois recueillir des informations, une petite porte s'ouvre dans le mur, et un moine carme en sort. Au bruit qu'il fait, la dame quitte sa place, et je la vois marcher à lui vivement. Il tire un papier de son
sein, elle avance avidement la main pour le saisir, et un éclair île joie brille sur son visage.
- A cet instant même, mes visites ordinaires du soir me font
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que je ne veux céder à nul mitre celle conquête. 11 faut que je' souffre une heure entière àm" retlr «■ ri n.-l 1 1- impatience, jusqu'au moment où je réussis enfin à éloigner ces importuns. Je cours à ma fenêtre, mais tout a disparu.
■ Le jardin est entièrement désert lorsque j'y descends. Plus de gondole sur le canal. Nulle part de traces d'un être vivant. Je ne sais ni d'où elle est venue, ni où elle est allée. Tandis que j'avance, en portant nies rcpirds de tous Ciïtés, je vois de loin briller quelque chose de blanc sur le sable. J 'Approche, et je vois un papier plié en forme de lettre. iju'cst-ce que cela pouvait être,
rendra le maître de sa destinée.
<• La lettre était scellée d'un sphinx, sans adresse, et écrite en chiffre ; mais cela ne me découragea point, parce que je m'eni-ii i t. ■ lullr- .... i.l J. I.» ■ ,.f-i.' I ii i. ut-, .*.ir il filial > attendre qu'elle s'apercevrait bientôt de sa perte et reviendrait chercher la lettre. Si elle ne la trouvait plus, c'était pour elle
une preuve que le jardin était fréquenté jmr d'au très personnes, et cette découverte pouvait facilement l'en éloigner pour toujours. Que pourrait-il arriver de plus fâcheui pour mes espérances!
. V.i: que j'avais soupçon né arriva. J'avais ;'i peine tiTudii'- m; : .
copie, qu'elle reparut avecsaeompagne : toutes deux cherchent avec inquiétude. Je tive la lettre à une ardoise enlevée du toit, et je la laisse tomber à une pla,cc où elle doit passer. Sa joie charmante, quand elle la retrouve, me récompense de ma générosité. Elle l'examine de tous cotés avec un regard scrutateur et perçant, comme si elle cherchait à découvrir la main profane qui a pu y toucher ; mais l'air satisfait avec lequel elle mit la lettre dans son sein prouva qu'elle était tout à fait sans soupçon. Elle s'éloigna, et par un dernier regard qu'elle jeta en arrière, elle salua avec reconnaissance les dieux protecteurs du jjnlni, qui avaient ftirdé si lid.'ilen;e:il le sirrc! de son cœur.
■ Maintenant je me hâtai de déchiffrer la lettre. J'essayai en plusieurs langues enfin je réussis avec l'anglais. J'en ai trouvé le contenu si remarquable, que je l'ai retenu par cœur.... »
Je suis interrompu, la suite une autre fois '.
1, Celle phrase manque dan> la ThadV. où M trouve, au-desMUl ds la derniers ligue, la promesse minuta : • La tuile procbnuonieDl. .
LE BARON DE F" AU COMTE D'O"