LE JEU DU SOHT
le cachot, un ancien et digne colonel, remplace dans sa charge le commandant de la forteresse, mort en ce temps-là même,
consolation de s'apitoyer sur lui-même , et d'accuser le sort d'injustice, quelle que fût sa rigueur. Au sentiment physique de sa misère se joignait encore un furieux mépris de lui-même, et la douleur, qui pour les cœurs orgueilleux est de toutes la plus amére, de dépendre de la générosité d'un ennemi, pour qui lui-même n'en avait montre aucune.
Toutefois cet homme loyal était au-dessus d'une basse vengeance. La sévérité que ses instructions lui imposaient envers son prisonnier lui conta il infiniment: mais habitué, comme un vieux soldat, à suivre avec une fidélité aveugle la lettre de ses ordres, il était réduit à se contenter de le plaindre. Le malheureux trouva un secours plus efficace dans l'aumonier de la garnison du fort, qui, touché de la misère du captif, dont il n'eut connaissance que Lien lardet par des rumeurs vagues et incohérentes, prit aussitôt la terme résolution de faire quelque chose pour le soulager. Ce resprrlable ecclésiastique , dont je tais le nom à regret, crut qu'il ne pourrait jamais mieux remplir son ministère pastoral qu'en le consacrant au bien d'un malheureux qu'il n'était pins possible d'assister autrement.
Ne pouvant obtenir du commandant de la forteresse d'être admis auprès du prisonnier, il entreprit eu personne le voyage de la capitale, pour y adresser sa requête directement au prince. 11 se jeta a ses pieds, et implora sa pitié pour un infor-
l'abandon, et peut-être était prés du désespoir. Avec toute
accompli, il réclama uiî libre accès auprès du captif, qui lui appartenait comme sou pénitent, et de l'ame duquel il répondait nu ciel. La justice de sa cause le rendît éloquent; le temps d'ailleurs avait déjà affaibli la première indignation du prince. 11 lui accorda sa demande et lui permît de consoler le prisonnier par une pieuse visite.
Le premier visage d'homme que ie malheureux (i"* aperçut
îOtt MÉLANGES.
après un espace de seize mois, fut celui de son consolateur. Le seul ami qu'il eùl sur la terre, il le devait à son infortune : sa prospérité ne lui en avait donné aucun. La visite dit pasleuc
doucement, parce qu'il su voyait pleure par un être humain.
Un sentiment d'horreur avait saisi l'ecclésiastique lorsqu'il entra dans cette cavurne meurtrière. Sus yeux cherchaient un Ilhjmmh- — ri il vit im r-jiniiianlail hideux; ramper vers lui d'un
coin sonihre, qui rassemblai! plutôt a la tanière d'une hftc
de profonds sillons , une barbe et dos ongles qui avaient pris . par suite d'un si long manque de soin, un accroissement épouvantable, des vêlements à moifié pourris par le long usage, l'air empesté autour de lui par le complet défaut de propreté.... c'est dans cet état qu'il trouva le favori de la fortune, et sa sanlé de fer avait résisté a toutes ces épreuves! Hors de luimême a celle vue , le pasteur courut sur-le-champ chez le gouverneur, aûti d'obtenir pour lu pauvre malheureux un second bienfait, sans lequel le premier ne pouvait compter pour
Comme celui-ci s'evaise do nouveau sur la lettre expresse de sa consigne, l'aumônier se décide généreuse ment à Taire un second voyagea la capitale, alin d'implorer encore une fois la clémence du prince.
Il déclare qu'il ne pourra jamais, sans blesser la dignité du s u' r"< : 1 1' .] i [ i Si. 1 réMji.icliv à accomplir aucui.c nirlioii sainte avec le prisonnier, si on [le lui rend d'abord l'apparence humaine. Celte prière encore fiit exaucée, et ce n'est qu'a partir de ce jour que le captif recommença à vivre.
G""' demeura encore dans la forteresse plusieurs années, mais sa position devient bien plus supportable quand le court printemps du nouveau i'.n uri fut passé, et que d'autres lui succédèrent, ou plus humains, ou qui n'avaient du moins aucune vengeance à assouvir. Kntin, après une captivité de dix années, brilla le jour de la délivrance... mais il fut élargi sans enquête
jiiiliriniiv ni acqu i!leiu.:-t 1 1 1 i 1 1 1 ■ 1 . 11 rvni! ia liii vu comme un don i)cs mains de h clémence ; en même temps il lui fui ordonné de quillcr \m\ir toujours le pays.
Ici m'aliando ml les hifurmatiiiiis que j'ai ]>u recueillir sur
son histoire pur des communications purement orales, et je, me vois forcé de sauter un espace de viiijii Minée*. Pendant ce temps, G"* recoin me rira à ['étranger sa carrière militaire, qui là aussi finit par l'élever de nouveau à ce faite brillant, d'où il avait été précipité si allreuscmcnt dans sa patrie. Enfin le (emps , l'aini îles mal heureux . ijiii exerce une lente, niais immanquable justice , se chargea aussi de sa première cause.
L'flge des passions était écoulé pour le prince , et l'humanité ivi m it iei ";ul r.en j pei; j ,.e. [i ii"- — ï i- quel que pris s-- y \\\ , à mesure i[iie -es cte-vein blanHiiwii'.'ii:. Au K'nl de [a tuiniie. un violent désir s'éveilla en lui de revoir le favori de sa jeunesse. Pour dédommager, autant qu'il le pouvait, le vieillard des chagrins qu'il avait entasses sur l'homme mûr, il invita amicalement l'exilé à revenir dans sa patrie, après laquelle aussi le eteur de G"* soupirail depuis longtemps en silence. L'entrevue fut touchante, l'accueil chaleureux et fait pour donner le change : on eût dit qu'on ne s'était séparé que la veille. Le prince arrêta un regard pensif sur ce visage qui lui était si connu, et pourtant si étranger : il semblait vouloir complerles rides que lui-même y avait creusées. 11 s'elforçait de reconnaître sur la figure du vieillard les traits aimés du jeune homme; mais ce qu'il cherchait, il ne le trouvait plus. On se forçait ile pari et d'autre ,'t ai;.' inliinilé ^la' iale. .. l,;i honte et la crainte avaient a tout jamais séparé ces deux cœurs. Une vue qui lui rappelait sa précipitation cruelle, ne pouvait faire plaisir au prince. G*" ne pouvait plus aimer l'auteur de son infortune. Pourtant il regardait dans le passe - , le cœur consolé el [taisilile . comme on se réjoui! (i'ôtre délivré d'un rêve
accablant.
Bientôt on vit G'" rentrer en pleine possession de toutes ses anciennes dignités, et le prince fit violence à son aversion secrète, pour lui olfrir une éclatante réparation du passé. Mais pouvait-il lui rendre aussi ce cœur qu'il avait à jamais flétri et rendu incapable de jouir de la vie? Pouvait-il lui rendre les
années de l'espérance, ou imaginer pour le vieillard décrépit un bonheur qui compensai, même faiblement, le vol qu'il avait fait à l'homme mur!
G"" jouit encore dix-neuf ans de ce soir serein de sa vie. Ni les événements, ni les années ii';iv:iii'iit pu éteindre en lui le l'eu de la passion, ni entièrement assombrir l'enjouement de son esprit. Uans sa soixante-dixième année il courait encore après l'ombre d'un bonheur, qu'à vingt ans il avait réellement' possédé. Il mourut enfin.... commandant île ta forteresse de"", où l'on gardait des prisonniers d'Klal. On croit sans doute qu'il montra envers eux une humanité dont il avait du apprendre par son expérience à priser la valeur; non, 'il les traita durement et avec caprice , et un accès de colère contre l'un d'eux le mil au cercueil dans sa quatre- vingtième année.