‹ Œuvres de Schiller Mélanges de Schiller preécédés du Visionnaire. 7Chapitre 30 sur 95 · FRAGMENT D'USE HISTOIRE TÉRITABÎ-E · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'USE HISTOIRE TÉRITABÎ-E

Aloysius de G*" avait pour père un homme de la haute bourgeoisie au service de "*, et les germes de son heureux nature! furent développés de bonne heure par une éducation libérale. Encore très-jeune, mais pourvu de solides connaissances, il entra au service dans l'armée de son souverain, a qui un jeune homme de grand mérite comme lui, et de plus grande espérance encore, ne demeura pas longtemps caché. G""" était dans tout le feu de la jeunesse, le prince également; G"' était vif, entreprenant; le prince, qui l'était aussi, aimait de tels caractères. Par une riche veine d'esprit, et une grande variété de connaissances, G"" savait animer toutes ses relations, égayer, par un enjouement toujours égal, les cercles auxquels il semblait, répandre sur tout ce qui s'offrait 1 lui du charme et de la vie ; et le prince était tout disposé à estimer des qualités que luimême possédait i un haut degré. Tout ce que G"" entreprenait et jusqu'à ses jeux même, avait une teinte de grandeur. Les obstacles ne l'effrayaient pas; aucun échec ne triomphait de sa persévérance. Le prix de ces qualités était rehaussé par un extérieur avantageux , par une riche apparence de santé florissante et de force herculéenne , animée par le jeu éloquent d*une vive intelligence. Joignez-y une majesté naturelle et

1. Ce rteit a paru d'ahonl dm- 1» Kcreure allemand, «hier de janiier 1TR9 p. M-71. Dam Ia table des mjuiSr» du Mercure le lilrs eat : Jeu du mi

innée qui régnait, tempérée par une noble modestie, doua son regard, sa démarche el loule sa personne. Si le prince était enchanté do l'esprit do son jeune compagnon , cet extérieur séduisant subjuguait ses sens d'une manière irrésistible. La reiil'onililé des ibes, l'h.i i l- nmii- des peuclnuls t-I îles cir.irlères établiront bientôt entre eux une liaison qui réunissait a toute la force de l'amitié tout le feu, toute la vivacité d'un amour passionné. G"" volait do «rade en grade; mais ces marques extérieures semblaient rester m'en au-dessous de ce qu'il était en réalité pour son souverain. Sa fortune s'élevait avec une étonnante rapidité, parce qu'elle avait pour auteur son ami passionné, sou adorateur. Avant fage de vingt-deux ans, il ae voyait parvenu à Une hauteur que les plus heureux n'atteignent qu'à la tin de leur (arrière. Mais son esprit actif no pouvait longtemps se reposer au sein d'une oisive frivolité, ni se contenter des brillants dolinrs d'une Grandeur dont il se sentait le courage el la force de faire un emploi réel et solide. Pendant que le prince courait aux réunions joyeuses, le jeune favori s'enterrait parmi les dossiers et 1rs livres, et se consacrait, avec une diligence infatigable, aux allaires, qu'il finit par posséder si habilement et si pleinement qu'il n'en était aucune, pour peu qu'elle eût d'importance, qui ne passif par ses mains. De compagnon des plaisirs du souverain, il devint bientôt son premier conseiller, son ministre, et enfin son maître. Uientot il n'y eut pour arriver au prince d'autre chemin que de passer par lui. il conférait toutes les charges, toutes les dignités. C'était sa main qui distribuait toutes les récompenses.

G'" était parvenu trop jeune et d'un pas trop rapide a cette grandeur pour en jouir avec modération. La hauteur où il se voyait donna le vertige à son ambition. Sa modestie l'abandonna, dès qu'il eut atteint le dernier but de ses désirs. La suiiriiission pleine 'l'Iimnililé que lui tf'-iinii-riiriii>:it les premiers personnages du pays, tous ceux qui, par leur naissance, leur rang, leurs richesses, lui étaient si supérieurs , les vieillards mémo , tout jeune qu'il était . enivra son orgueil , et la puissance absolue dont il avait pris, possession , rendit bientôt sensible, dans toute sa conduite, une certaine dureté qui avait été de tout temps un des traits de son caractère, et qui lui resta

L IJ ! ZJj L'y C.

LE JEU OU SOltT. SOI à travers toutes les vicissitudes de sa fortune. Il n'y avait point de si'nici', <\ pénilde >'t si jjrnml qu'il fitt, qui; ses amis ne pussent se promettre l I < ' lu! ; mais ses ennemis avaient lieu de trembler; car autant d'une part il exagérait la bienveillance, autant de l'autre il mettait peu de mesure dans sa vengeance. 1! se servait de son autorité, moins pour s'enrichir lui-même , que pour faire beaucoup d'heureux, afin qu'ils lui rendissent hommage, comme à l'artisan de leur fortune. Mais c'était sa fantaisie, non la justice, qui choisissait les objets de ses faveurs. Par ses manières hautaines et impérieuses il s'aliénait le cœur de ceux même qu'il avait le plus obligés, tandis qu'il se faisait de tous ses rivaux et de ses envieux cachés autant d'ennemis irréconciliables.

Parmi ceux qui épiaient toutes ses démarches avec les yeux dt: la rivalité et de l'envie, et qui déjà préparaient en silence les instruments de sa ruine, était un comte piémontais, Joseph Marltnengo, de la suite du prince, que G"* lui-même avait glissé dans ce poste, comme une créature i us i gui liante et dévouée à sa personne . pour lui faire remplir dans les divertissements du souverain la place don! il ninimcmjait hu-méine à se lasser, et qu'il écJianseait vulmitiers contre une occupation plus sérieuse. Considérant cet homme comme une œuvre de ses mains, qu'il pourrait, dés qu'il lui en prendrait fantaisie, rejeter dans le néant d'où il l'avait tiré , il se croyait assuré île lui par la crainte aussi bien que par la reconnaissance , et il tomba ainsi dans la même faute précisément que commit Richelieu, lorsqu'il donna, comme un jouet, à Louis XIII le jeune Cinq-Mars 1 . Mais, sans avoir le génie de Richelieu pour

celui qu'avait eu à combattre le ministre franeais. Au lieu de se prévaloir de sa faveur, et de faire sentir à son bienfaiteur qu'il n'avait plus besoin de lui, Hartinengo s'efforçait avec le plus grand soin d'entretenir le semblant de cette dépendance, el de s'attacher de plus en plus, avec une feinte humilité, à l'au-

teur de sa fortune. Vais, en m'me temps, il ne négligea pas de mettre a profit de son mieux l'occasion que lui procurait son poste, d'être fréquemment auprès du prince, et de lui devenir peu à peu nécessaire et indispensable. Kii peu' de tennis il sut par cœur le caractère de son mattre, découvrît tous les chemin? qui menaient à sa confiance, et s'insinua furtivement dans ses bonnes grâces. Tous er s a i l i lices, dont un noble orgueil et une élévation d'âme innée avaient enseigné le mépris au ministre, furent mis en usage i ar l'Italien , qui, pour atteindre son but, ne dédaignait pas les mojens les plus vils. Sachant parfaitement que nulle part l'homme n'a plus besoin d'un

îiiiFil.' H il'iin ci]i:i]i:iL.-iinii ((!!!■ sur le chemin (lu vire, et que rien n'autorise mieux les familiarités hardies que 1a complicité de faiblesses tenues secrètes, il éveilla chez le prince des passions qui jusqu'alors avaient sommeillé , et s'imposa à lui comme confident et auxiliaire. I! l'entraîna dans ces sortes d'excès qui supportent le moins de témoins et d'affiliés, et par lu l'habitua insensiblement à fui confier des secrets dont tout tiers était exclu. C'est ainsi qu'il réussit enfin a fonder sur la dépravation du prince l'infâme édifice île sa fortune, et précisément parce que le secret était pour cela un moyen essentiel , le cœur du prince lui appartint avant même que G"" se doutât qu'un autre le partageait avec lut.

On serait en droit de s'étonner qu'un changement si important échappât â l'a lie rit ion de ce dernier; ruais G"' était trop sûr

de son propre mérite pour soupçonner seulement un rival dans un homme comme Marlinengo, el celui-ci s'observait trop luimême, se tenait trop bien surses gardes, pour tirer, par quelque étourderie, son adversaire de cette orgueilleuse sécurité. Ce qui en avait fait trébucher mille autres avant G"" sur le terrain glissant de la faveur des princes , la trop grande confiance en soi-même, fut aussi ce qui causa sa chute. L'intimité secrète de Marlinengo et de son mattre ne lui donnait pas d'inquiétude. Il n'enviait pas à un parvenu un bonheur que lui-même méprisait au fond de son creur, et qui n'avait jamais été le but de .ses efforts. C'est parce que seule elle pouvait lui frayer la route au faite de la puissance , que l'amitié du prince avait eu du charme pour lui. et il laissa étourdiment tomber l'échelle

LE JEU DO SORT. £03 derrière lui . dès qu'elle l'eut aidf 1 à parvenir à la hauteur où il

Martinengo n'étart pas homme à se contenter d'un rôle aussi subalterne, A chaque pas en avant qu'il faisait dans la faveur de son jnaflrc, ses désirs Je venaient plus hardis, et son ambition commençait à tendre à' une satisfaction plus solide . Le rôle artificiel de soumission qu'il avait toujours jusqu'alors joué envers son bienfaiteur, lui devenait chaque jour plus pesant, à mesure que l'accroissement de son crédit éveillait son arrogance. Homme, dans la conduite du minisire envers lui, les égards n'augmentaient pas à raison de .'es rapides progrèsdans les bonnes grâces du prince, comme souvent, au contraire, cette conduite paraissait tendre à rabattre son orgueil croissant, parun retour saliii.iire sur son origine-, ces rrlatioiisconlraintes, et alors si choquantes, finirent par lui peser a un tel point, qu'il forma sérieusement le projet d'y mettre un terme tout d'un coup par In ruine de son rival. Il couva et mûrit son plan sous le voile de la plus impénétrable dissimulation. Il n'osait pas risquer encore de se mesurer arec G"" dans une lutte ouverte;

ear lien ijiie la fivenr de eettti-d ne lïst pins dans sa fleur première, cependant elle datait de trop loin , et avait jeté de trop profondes racines dans l'âme du jeune prince , pour en être si vile extirpée. La plus pMilc rirconstance pouvait lui rendre son ancienne force : aussi Martinengo comprit-il bien que le coup qu'il voulait lui porter devrait être un coup mortel. Ce que G"" avait peut-être perdu dans l'amourdu prince, il l'avait gagné dans son respect. Plus le prince se dérobait aux affaires du gouvernement, moins il pouvait se passer de l'homme qui soignait ses intérêts, même aux dépens du pays, avec le dévouement le plus scrupuleux et la plus grande (idélilé : autant il lui avait été cher autrefois comme ami , autant il lui était précieux maintenant comme ministre.

Quel fut proprement le moyen par lequel l'Italien parvint à son but, cela est demeuré un secret entre le petit nombre de reux qui portèrent et reçurent le coup, fin conjecture qu'il mit soui les yeux du prince les originaux d'une correspondance

1 Au lieu da ilrrbfn, . Isndro (i. ■ la Mirent/ s dirilm. . unir «oif de. .

SIÉLANGBS.

mystérieuse et très-suspecte que G"" aurait entretenue avec une cour \ lisirir : èlau nl-ils iHillii'riîiqyos ou ,-uj i [n '- Les ai is sont partages à cet égard. Unoi qu'il eu soit, son dessein eut le succès le plus épouvantable. G"" parut aux yeux du prince le plus ingrat et le plus noir des traîtres, et son crime fut considère comme tellement hors de dôme , qu'on crut pouvoir, sans autre information, proi-édiT aussiiùt contre lui. Tout fut arrangé dans le plus profond mystère euln: Marlinengo et son maitre , de façon q Ue fi-— ne vit p as même de loin venir l'orage qui s'amassait au-dessus de sa lêle. Il demeura diins celte sécurité funeste jusqu'au moment terrible où il devait devenir, d'un objet d'admiration universelle et d'envie, l'objet de la plus grande pitié.

d'années, ii rriu: de colonel ; r[ encore iv pnsle n'é!aït-il qu'un titre modeste pour la charge de ministre, qu'il exerçait en réalité, et qui l'élevait au-dessus des premiers du pays. La place de la parade était le lieu ordinaire où son orgueil recevait l'hommage de tous, où il jouissait , durant une heure rapide,

tout le jour sons le poids (tes alliiin's. l.'i les plus hauts personnages ne s'approchaient de lui qu'avec une timidité respectueuse ; et ceux qui ne se savaient pas très-sûrs de sa bienveillance, avec tremblement. Le prince lui-même, si parfois il venait a In parade, se voyait négligé à côté de son vizir, parce qu'il était bien plus dangereux de déplaire à ce dernier, que prolilalile d'avoir ie premier pour ami. Et c'est précisément ce

ll>>U 1 ■ Hl'lll f-n....l r-i.tr i- .-i .

un Dieu, qui eu ce moment était cfnisi pour élre le terrible ih.Vdre Je sor, ahaissement.

qui, ignorant tout autant que lui-même ce qui devait arriver, s'ouvrit respectueusement devant lui, alors comme toujours, attendant ses ordres. l'eu de temps npres parut Martinengo, accompagné de deux adjudants , non plus le souple courtisan , humblement courbé, souriant.... mais insolent, grossièrement orgueilleux, comme un laquais devenu maître, il s'avance vers

G- la lui présente avec un regard de muette consternation; Marlinengo n|i|inii> contre terre l;i hune nui 1 , In brise en deux d'un coup de pied . et en laisse innilier Jus fragments aux pieds de G"". A ce siRii.il , les dcti* adjudants se jettent sur lui: l'un lui arrache sa plaque de ia poitrine, l'autre détache ses deux épauletlcs, tes revers de son uniforme, le cordon et le plumet du son chapeau. Pendant cette terrible opération, qui s'accomplit avec unu rapidité incroyable, on n'entend pas un son, pas un souille, dans celte million de plus de cinq cents hommes , qui se pressent alentour. Le visage pale, le cœur palpitant, glacée d'effroi et comme inanimée, la foule se tient eu cercle autour de cet homme, qui durant cette scène singulière de dégradation (spectacle étrange, à la fois plaisant et horrible !) passe par un de ces moments n'hvux dont ri<-n ri 'approche que les angoisses de l'échal/mil. Mille autres i sa place, dans le premier saisissement de terreur, seraient tombés à terre, privés de sentiment; mais la forte trempe de ses nerfs et son âme énergique iï'>is(ètvut à cette allrense situation, et lui permirent d'en épuiser toute l'horreur.

L'opération à peine terminée, on le conduit, à travers les rangs d'innombrables spectateurs, a l'extrémité de la place de ia parade, où nue voiture emmené l'attend, t'n geste muet lui ordonne d'y monter; une escorte de hussards l'accompagne. Cependant le bruit de cet Événement s'est répandu dans toute la résidence; toutes les fenêtres s'ouvrent, toutes les rues sont remplies de curieux, qui suivent le convoi en criant, et répètent son nom avec des acclamations successives de raillerie, de joie maligne, et de pitié bien plus blessante encore. Enlin il se voit en pleine campagne, mais là une nouvelle frayeur l'attend. Quittant la grande route , la voiture prend un chemin peu fréquenté, alors désert, le chemin qui mène au gibet, vers lequel, d'après l'ordre exprès du prince, on le conduit lentement. Après lui avoir fait éprouver en ce lieu toutes les angoisses de In mort, on regagne une route fréquentée. Sous le feu brûlant du jour, sans aucun rafraîchissement, sans entendre uue voix humaine qui s'adresse a lui , il passe sept heures Épouvantables

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