‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 17 sur 228 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

lit qui lui était marqué. L’esprit renaissant de liberté et d’examen, qui aurait dû s’arrêter dans les limites des questions religieuses , sonda aussi les droits des souverains. Après s’être borné à briser d’abord des chaînes de fer, on voulut à la fin rompre également les liens les plus légitimes et les plus nécessaires. Les livres saints, qui étaient désormais plus généralement répandus, fournirent des poisons au fanatisme le plus extravagant, aussi bien que des lumières et des aliments au plus sincère amour de la vérité. La bonne cause avait été réduite à choisir la mauvaise voie de la révolte, et alors arriva ce qui arrivera toujours , aussi longtemps que les hommes seront des hommes ; la mauvaise cause, qui n’avait rien de commun avec l’autre que le moyen illégal, rendue plus audacieuse par cette affinité, parut à ses côtés et fut confondue avec elle. Luther s’était élevé contre l’adoration des saints : tout effronté vaurien, qui envahissait les églises et les cloîtres et pillait les autels, se nomma dès lors luthérien. La sédition, le brigandage, l’égarement, l’impureté, s’habillèrent des couleurs du réformateur; tes plus monstrueux scélérats confessèrent devant les juges qu’ils étaient de sa secte. La réformation avait fait descendre l’évêque de Rome dans les rangs de la faillible humanité; une troupe furieuse, égarée par la faim, veut abolir toutes les dilférences de conditions. Certes une doctrine qui ne se présentait à ri'itat que par son côté funeste, ne pouvait se concilier un monarque qui avait déjà tant de motifs de l’extirper ; et il ne faut pas s’étonner qu’il employât contre elle les armes qu’elle lui avait elle-même mises de force à la main.

Charles-Quint devait déjà se considérer comme prince absolu dans les Pays-Bas, puisqu'il n’étendit pas à ces provinces la liberté de conscience qu’il concéda à l’Allemagne. Tandis que, forcé par la résistance énergique de nos princes, il assurait, dans ce dernier pays, à la nouvelle religion un paisible exercice, il la faisait poursuivre dans les Pays-Bas par les édits les plus cruels. La lecture des évangélistes et des apôtres, toutes les assemblées, publiques ou secrètes, auxquelles la religion, de quelque manière que ce fût, prêtait son nom, tous les entretiens sur ce sujet, en famille et à table, étaient défendus dans ces édits sous des peines sévères. Dans toutes les provinces du

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50 HISTOIRK DE LA RÉVOLTE DES PAYS-BAS. pays furent établis des tribunaux particuliers, pour veiller h l’exécution des édits. Quiconque professait des opinions erronées était, sans égard à son rang, dépouillé de son office. Quiconque était convaincu d’avoir propagé des doctrines hérétiques, ou seulement d’avoir assisté aux réunions secrètes des réformateurs, était condamné à mort : les hommes avaient la tête tranchée, les femmes étaient enterrées toutes vives. On livrait aux flammes les hérétiques relaps. Ces terribles arrêts ne pouvaient même être annulés par la rétractation du coupable. Qui abjurait ses erreurs ne gagnait à cela tout au plus qu’un genre de mort plus doux*.

Les fiefs d’un condamné étaient adjugés au fisc, contre tous les privilèges du pays, selon lesquels il était permis à l’héritier de les dégager moyennant une somme modique. .4u mépris d’une formelle et précieuse prérogative du citoyen hollandais, de n’être pas jugé hors de sa province, les coupables étaient transportés hors des limites de la juridiction paternelle et con-? damnés par des tribunaux étrangers. Il fallait que la religion prêtât ainsi son secours au despotisme, pour attenter, de sa main sacrée , sans péril et sans opposition , à des libertés qui étaient inviolables pour le bras séculier *.

Charles-Quint, enhardi par l’heureux succès de ses armes en Allemagne, crut alors pouvoir tout oser, et pensa sérieusement h transplanter dans les Pays-Bas l’inquisition espagnole. La seule terreur de ce nom arrêta soudain le commerce dans .Anvers. Les principaux négociants étrangers étaient sur le point de quitter la ville. On n’achetait, on ne vendait plus rien. La valeur des maisons tomba, les métiers s’arrêtèrent. L’argent disparut des mains du bourgeois. La ruine de cette ville de commerce si florissante était inévitable, si Charles-Quint, persuadé par les représentations de la gouvernante , n’avait laissé tomber ce dangereux projet. On recommanda en conséquence au tribunal les ménagements envers les négociants étrangers, et le nom d'inquisiteurs fut changé en la qualitication plus douce de juges ecclésiastiques. Mais dans les autres provinces ce tri-

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