‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 19 sur 228 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Philippe II, en tout ce qui est de l’homme, était l’opposé de son père. Ambitieux comme lui, mais connaissant moins les hommes et la dignité humaine, il s’était fait de la puissance royale un idéal d’après lequel U ne traitait les hommes que comme de serviles instruments de l'arbitraire, et voyait une offense dans toute manifestation de liberté. Né en Espagne, élevé sous la verge de fer du monachisme, il exigeait des autres la triste uniformité et la contrainte qui étaient devenues son caractère. La libre gaieté des Néerlandais ne révoltait pas moins son tempérament et son humeur, que leurs privilèges son ambition dominatrice. Il ne parlait aucune autre langue que l’espagnol, ne souffrait autour de sa personne que des Espagnols, et tenait obstinément à leurs usages. Vainement l’esprit inventif de toutes les villes flamandes par lesquelles il passa, célébra à l’envi sa présence par des fêtes somptueuses' ; l’œil de Philippe resta sombre ; toutes les profusions du luxe , tous les bruyants et chaleureux épanchements de l’allégresse la plus loyale, ne purent appeler sur son visage un sourire d’approbation*.

Charles-Ouint manqua tout à fait son but quand il présenta son fils aux Flamands. Ils auraient trouvé dans la suite son joug moins pesant, s’il n’avait jamais mis le pied dans leur pays. Mais son aspect leur annonça ce que serait ce joug ; son entrée à Bruxelles lui avait aliéné tous les cœurs. L’abandon amical de l’empereur envers ce peuple ne servit qu’à mettre en relief, comme d’autant plus choquante, l’orgueilleuse gravité de son fils*. Ils avaient lu sur son visage le funeste dessein qu’il roulait déjà dans son esprit contre leur liberté. Ils s’attendaient à trouver en lui un tyran, et ils étaient préparés à lui résister.

Le trône des Pays-Bas fut le premier d'où Charles-Qiiint descendit. Dans une assemblée solennelle, tenue à Bruxelles, il

dans )a première édition. Le premier de ces deux membres do phrase est placé le second, et le second le premier.

1. La ville d'Anvers, à elle seule, dépensa, dans cctle occasion, 260000 florins d’or. Melercn, 1" partie, t. I, 21 , 22. (AW de l'auteur,)

2. Hist. gén. des Prov.-ün., II, 512 (t. IV, p. f.27 , G28 de l'éd. franc.).

3. La première édition a ici quelques phrases de plus : « Ils avaient vu la créature de qui plus tard leur vinrent leurs souffrances. Ijq saint effroi dont le mystère et l’éloignement l’auraient entouré .s’était évanoui par l’efTel de sa présence. Leur mémoire le leur offrait homme comme eux et petit homme.

54 mSTOlHK DE I,.\ HÉVOLTE DES PAYS-ltAS. délia de leur serment les états généraux, et transmit la couronne au roi Philippe, son fils. « Si ma mort, lui dit-il en finissant, vous avait mis en possession de ces provinces, un legs si précieux me donnerait déjà de grands droits à votre reconnaissance; mais aujourd’hui que je vous les abandonne volontairement, que je me hâte de mourir pour vous en procurer plus tôt la jouissance, aujourd'hui, je vous demande de payer à ces peuples ce que vous croirez me devoir de plus pour cela. D'autres princes s’estiment heureux lorsqu’ils gratifient leurs enfants de la couronne que la mort leur redemande : cotte joie, je veux la goûter moi-méme avec vous , vous voir vivre et tVgner. Mon exemplo aura peu d’imitateurs, il a eu peu do modèles; mais mon action sera digne de louanges, si votre vie future justifie ma confiance, si vous ne déviez jamais de la sagesse que vous avez montrée jusqu’à présent, si vous persistez inébranlablement dans la pu-» reté de la foi, qui est la plus solide colonne de votre trône. J’ajoute encore un mot : Puisse le ciel vous avoir accordé, à vous aussi, un fils auquel vous puissiez abandonner l’autorité souve- . raine.... mais sans y être contraint! »

Après que l’empereur eut fini de parler, Philippe s’agenouilla devant lui, pressa de ses lèvres la main de son père, et reçut la bénédiction paternelle. Ses pleurs coulèrent pour la dernière fois. Tout ce qui l'entourait fondait en larmes. Ce fut une heure à jamais mémorable*.

A cette scène louchante en succéda bientôt une autre. Philippe reçut l’hommage des états assemblés; il prêta le serment, dont la formule lui fut présentée en ces termes : * .Moi, Philippe, par la grâce de Dieu, prince d’Espagne, des Dcux-Siciles, etc., je promets et je jure que je serai, dans les provinces, comtés, duchés, etc., un bon et juste seigneur; que je maintiendrai et ferai maintenir exactement ot fidèlement à tous les nobles, villes, communes et siyets, les privilèges et franchises qui leur ont été octroyés par mes prédécesseurs, ainsi que les coutumes, pratiques, usages et droits qu’ils ont et possèdent actuellement, soit en cohthiun, soit en particulier; qu’enlin je ferai tout ce

|. Btmiîs, dec. !, ïiv. I, 4, 5. — Hetercn, l. I, iiv. I, J8. — Tliuan.,

1** parue I liv. XVl , ÎG9.

Page 1