IN PRENANT POUR GUIDE LE TÉMOIGNAGE DE UUÏ
PASSAGE DE L’HOMMB A LA UBERTÉ ET A l’hUMANITÉ.
C’est à l’aide de l’instinct, par lequel elle guide encore maintenant l’animal sans raison, qu’il fallait que la Providence introduisit l’homme dans la vie, et, comme sa raison n’était pas encore développée, elle dut se tenir près de lui comme une nourrice vigilante. Par la faim et la soif se révéla à lui le besoin de la nourriture; ce qu’il lui fallait pour le satisfaire, elle l’avait placé en abondance autour de lui, et elle le guidait dans son choix par l’odorat et le goût, fille avait, par la douceur du climat, ménagé sa nudité, et assuré sa vie sans défense par la paix
1. Cette dissertation appartient, ainsi que les deux suivanlcs, au cours d’histoire universelle que l’auteur a professé à l'Université d’Iénn. Elle a paru d’abord dans le onzi>'‘me cahier de la Thalie^ {Note de l'édition allemande.) Dans la Thalie^ on lit, au bas de la page, la note suivante de l’auteur : « Il est sans doute fort peu de lecteurs qu’il soit besoin d’avertir que ces idées ont pris naissance h l’occasion d’un écrit de Kant inséré dans le journal mensuel (Jfona<> schrift) de Berlin. » Cet écrit de Kant, qui a pour litre : Commcnamcnl pr*uniab/p de l'histoire de Vhnmanité, a été réimprimé dans les Mélanges de Kant (Halle, 1799), t. III, et dans l'éd. de Hosenkr. et Schub., t. VH, a, p. 363-385. — Voyez, plus haut, la note de la p. 405.
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universelle qui l'entourait. Quant à la conservation de l’espèce, il y iHait pourvu par l'instinct sexuel. Comme plante et comme animal, l’homme était donc parfait. Sa raison aussi avait déjà de loin, commencé à s’épanouir. Comme en effet la nature pensait, veillait et agissait encore pour lui, ses facultés pouvaient d’autant plus aisément se diriger, sans empêchement, vers la tranquille contemplation ; sa raison , n’étant distraite encore par aucug soin, pouvait, sans obstacle, travailler à la construction de la langue, son instrument, et accorder le clavier délicat de la pensée. C’était encore avec bonheur qu’il promenait alors scs regards sur la création : son âme saisissait, avec une joie pure et désintéressée, tous les phénomènes, et les déposait, purs et sans mélange, dans une mémoire active. Le commencement de l’homme fut donc doux et riant, et cela devait être pour qu’il se fortifiât en vue de la lutte qui l’attendait.
Supposons donc que la Providence se fût arrêtée avec lui à ce premier degré ; l’homme serait devenu le plus heureux et le ])lus intelligent des animaux; mais il ne serait jamais sorti de la tutelle de l’instinct; jamais ses actes ne .seraient devenus libres ni, par conséquent, moraux ; jamais il n’aurait franchi les bornes de l’animalité. Il aurait passé dans un voluptueux repos une éternelle enfance, et le cercle dans lequel il se serait mû eût été aussi restreint qu’il est possible ; du désir à la jouissance, de la jouissance au repos, puis encore du repos au désir.
Mais l’homme était destiné à tout autre chose, et les facultés déposées en lui l’appelaient à une tout autre félicité. Ce dont la nature s’était cliargée à sa place, pendant qu’il était au berceau, il fallait que désormais, une fois majeur, il le fit pour luimême. Il devait devenir lui-même le créateur de sa félicité, et la part qu’il y aurait en devait déterminer le degré. L’état d’innocence qu’il perdait alors, il devait apprendre à le recouvrer par sa raison, et revenir, comme esprit libre et raisonnable, au point d’où il était parti comme plante et comme créature de pur instinct. D’un paradis d’ignorance et de servitude, il devait, ne fût-ce qu’après de longs milliers d’années, s’élever laborieusement à un paradis de connaissance et de liberté, je veux dire à une condition où il obéirait à la loi morale, au dedans de son cœur, aussi invariablement qu’il s’était, dans le principe, soumis
SUR UA PREMIÈRE SOCIÉTÉ HUMAINE. 429 à l'iRstinct, comme la plante et les animaux y sont soumis encore. Quelle chose donc ('■tait int'vitable? Que devait-il arriver pour (lu'il approchit de ce but lointain? Dès que sa raison eut essayé scs premières forces, la nature le repoussa de ses bras maternels, ou, pour parler plus exactement, lui-mème, obihssant à une impulsion qu’il ne connaissait pas encore et sans savoir ce qu'à ce moment il faisait de grand, lui-mème s'arracha à la lisière qui le guidait, et , avec sa raison faible encore, accompagné seulement de loin par l'instinct, il .se jeta dans le Jeu orageux de la vie, il se hasarda dans la route dangereuse de la liberté morale. Si donc nous transformons cette voix de Dieu dans l'Kden, qui lui interdit l’arbre de la connaissance, en une voix de son instinct qui le retenait loin de cet arbre, cette désobéissance prétendue à cet ordre de Dieu n’est autre chose qu’un acte de défection envers l’instinct, par conséquent une première manifestation de son activité propre, un premier essai risqué par sa rai.son, un premier commencement de son existence morale. Cette défection de l’homme envers l’instinct, qui porta, il est vrai, le mal moral dans la création, mais seulement pour y rendre possible le bien moral, est incontestablement le plus heureux et le plus grand événement de l’iiistoirc de l’homme ; c’est de ce moment que date sa liberté, c’est alors que fut posée, pour un lointain avenir, la première pierre fondamentale de sa moralité.
Celui qui enseigne le peuple a raison de considérer cet événement comme une chute de l’homme, et d’en tirer, si faire se peut, d'utiles leçons morales; mais le philosophe n’a pas moins raison de féliciter la nature humaine en général de ce pas important vers la perfection. Le premier a raison de l’appeler une chute, car l’homme, de créature innocente, devint créature coupable; d’élève parfait de la nature, être moral imparfait; d'instrument utile, artiste malheureux. De son côté, le philosophe a raison de le nommer un pas gigantesque de l’humanité; car l’homme devint par là, d’esclave de l’instinct qu’il était, une créature librement active; d’automate, un être moral ; et ce pas, le premier, le plaça sur l’échelle qui, après bien des milliers d’années, doit le conduire à cette indépendance où il sera lui-mème son maître. A partir de ce moment, le chemin
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par lequel il arrivait à la jouissance s’allongea. Au commencement, il n’avait qu’à dtendre la main pour faire aussitôt succéder la satisfaction au désir : désormais il lui fallut n^tlécliir et placer le travail et la peine entre le désir et sa satisfaction. La paix fut rompue entre lui et les animaux. Le besoin les poussa contre ses plantations, contre lui-même, et, à l’aide de la raison, il dut se procurer la sécurité, et, artificiellement, une supériorité de force que la nature lui avait refusée ; il dut inventer des armes et, au moyen de solides habitations, protéger son sommeil contre ces ennemis. Mais là déjà la nature le dédommagea par des plaisirs de l’esprit de ce qu'elle lui avait ôté de jouissances propres à la vie végétale. lie légume qu’il avait planté lui-même le surprit par une saveur que jusque-là il n’avait point appris à connaître; le sommeil, après la fatigue du travail et sous le toit construit de ses mains, l'assoupit plus agréablement que dans l’inerte repos de son paradis. Dans le combat contre le tigre qui l’attaquait, il se réjouit en découvrant la force de ses membres et son habileté, et, à chaque danger surmonté, il put se savoir gré à lui-même du don de sa vie.
Arrivé là , il était déjà trop noble pour le paradis et il se méconnaissait lui-même lorsque, dans la contrainte du besoin et sous le fardeau des soucis, il désirait d’y rentrer. Au dedans de lui un instinct impatient, l’instinct désormais éveillé de l’activité propre, l’eût bientôt poursuivi dans son oisive félicité et l’aurait dégoûté des joies qu’il ne se serait pas procurées lui-méme. Il aurait diangé le paradis en désert, pour faire ensuite de ce désert un i>aradis. Mais heureuse la race humaine si elle n’eût eu de pires ennemis à combattre que la paresse du sol , la fureur des l)êtes sauvages et une nature orageuse ! I..e besoin assaillit l’homme, les passions s’éveillèrent, et bientôt l’armèrent contre son semblable. 11 lui fallut, pour son existence, lutter avec l’homme : lutte longue, pleine de crimes, non encore terminée aujourd’hui; mais dans cette lutte seulement il pouvait développer sa raison et sa moralité.
sua LA PaEMIÈRE SOCIÉTÉ HUMAINE.