VIE DOMESTIQUE
Les prcmiors fils qu’enfanta la mère des hommes eurent un très-grand avantage sur leurs parents ; ils furent élevés jiar des hommes. Tous les progrès que les parents avaient dû faire par eux-mémes, et, par conséquent, beaucoup plus lenlement, profitèrent à leurs enfants, et leur furent Iran.smis dès l’Age le plus tendre, en jouant, et par la tendre sollicitude d'un père et d’une mère. C’est donc avec le premier fils né de la femme que commence à devenir actif le grand instrument ]>ar lequel tout le genre humain a obtenu sa culture et continuera de l’obtenir, à savoir la tradition ou la transmission des idées.
Ici le témoignage mosaïque nous abandonne et franchit un intervalle de quinze ans et plus, pour nous amener les deux frères déjà grandis. Mais cet intervalle est important pour l’histoire de l’homme, et, si le document écrit nous abandonne, il faut que la raison comble la lacune.
La naissance d’un fils, sa nourriture, les soins qu’il réclama, son éducation, ajoutèrent aux connaissances, aux expériences et aux devoirs de l’homme un accroissement important qu’il nous faut noter avec soin.
C’est sans nul doute des animaux cpie la première mère apprit son devoir maternel le plus indispensable, comme ce fut vraisemblablement le besoin même qui lui enseigna les secours nécessaires pour l’accouchement. La sollicitude pour ses enfants la rendit attentive à mille petites commodités qui lui avaient été inconnues jusque-là; le nombre des objets dont elle apprit à faire usage s’augmenta, et l’amour maternel devint ingénieux à inventer.
L’homme et la femme, jusqu’à ce moment, n’avaient encore connu qu’une seule relation sociale, qu’un seul genre d’amour, parce que chacun d’eux n’avait devant soi, dans la personne de l’autre, qu’un seul objet. Maintenant, à la vue d’un nouvel objet, ils apprirent à connaître un nouveau genre d’amour, une nouvelle relation morale : l’amour palemel et maternel. Ce nouveau sentiment d’amour était d’une espèce plus pure que le
OPUSCULES IIISTOniQUEb.
premier ; il était entièrement désintéressé, tandis que le premier n’avait été fondé que sur le plaisir et sur le besoin mutuel de société.
Ils s’élevèrent donc, par cette nouvelle expérience, à un degré déji plus haut de moralité ; ils s’ennoblirent.
.Mais cet amour de parents, dans lequel ils s’unirent tous deux pour leur enfant, introduisit aussi un changement considérable dans les rapports où ils avaient été entre eux jusque-là I^s soins, la joie, le tendre intérêt dans lesquels ils se rencontraient pour le commun objet de leur amour nouèrent entre eux-mémes de nouveaux et plus beaux lions. Chacun d’eux découvrit cliez l’autre, à cette occasion, de nouveaux traits, moralement beaux, et chacune de ces découvertes rendit leur relation plus noble et plus douce. L’homme aima dans la femme la mère, la mère de son fils chéri. La femme honora et aima dans l’homme le père, le nourricier de son enfant. L’attachement purement sensuel qu’ils avaient l’un pour l’autre s’éleva à l’estime; de l’amour sexuel égoïste naquit le beau phénomène do l'amnur conjugal.
Bientôt ces expériences morales s’enrichirent d’autres encore. Les enfants gi-andirent et, peu à peu, entre eux aussi se noua un tendre lien. L’enfant rechercha de préférence l’enfant, parce que toute créature ne s’aime que dans son semblable. Des attaches délicates, imperceptibles, formèrent l'amour fraierncl : nouvelle expérience pour les premiers parents. Pour la première fois, en dehors d’eux, ils virent une image de sociabilité, de bienveillance; ils reconnurent leurs propres sentiments, réfléchis seulement dans do jilus jeunes âmes, comme dans un miroir.
Jusque-là ils n’avaient l’un et l’autre , tant qu’ils avaient été seuls, vécu que dans le présent et dans le passé; mais maintenant l’avenir commença aussi à leur montrer des joies dans le lointain. .\ mesure qu’ils voyaient croître auprès d’eux leurs enfants, dans lesquels chaque jour développait quelque nouvelle faculté, de riantes perspectives d’avenir s’ouvraient à leurs yeux, pour le temps où ces enfants deviendraient des hommes et semblables à eux ; dans leurs cœurs s’éveilla un nouveau sentiment. l'espérance. Mais quel domaine infini est ouvert à l’homme par l’espérance! Autrefois ils ne jouissaient de chaque plaisir
SUH LA PREMIÈRE SOCIÉTÉ HUMAINE. 433 qu’une fois et seulement dans le présent ; par l’attente, chaque joie future fut goûtée d’avance avec une jouissance mille fois répétée.
Et quand les enfants parvinrent réellement à l’àge adulte, quelle variété s’introduisit tout à coup dans cette première société humaine! Chaque idée que les parents leur avaient communiquée s’était façonnée diversement dans chaque ûme, et les surprenait maintenant par sa nouveauté. Alors la circulation des pensées s’anima, le sentiment moral s’e.xerça et par l’exercice se développa; la langue s’enrichit, commença à peindre avec plus de précision, se risqua à rendre des sentiments plus délicats. Ils font de nouvelles expériences dans la nature tout autour d’eux, de nouvelles applications des expériences déjà connues. Désormais c’est déjà l’homme qui occupe entièrement leur attention. Désormais il n’est plus à craindre qu’ils redescendent à l’imitation de la béte.