‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 211 sur 228 · LA PHEUIHRE DIFFÉRENCE DES CONDITIONS · texte numérisé non relu

LA PHEUIHRE DIFFÉRENCE DES CONDITIONS

I,e riche devint plus riche par le travail du pauvre; |H)ur augmenter sa richesse , il augmenta donc le nombre de ses valets ;

suit I.A PREMIÈHE SOCIÉTÉ HUMAINE, il vit donc autour de lui beaucoup d’hommes moins heureux que lui ; beaucoup d’hommes dépendirent donc de lui. I>c riche sentit ce qu’il était et devint orgueilleux. 11 commença à changer les instruments de sa prospérité en instruments de sa volonté. Le travail d’un grand nombre tourna à son profit , au profit d’un seul; il en conclut que ce grand nombre existait pour un seul : il n’avait qu’un petit pas à faire pour être un despote. •

Le fils du riche commença à se figurer qu’il valait mieux que les fils des valets de son père. Le ciel l’avait favorisé plus qu’eux; il était donc plus cher au ciel. Il se nomma le fils du ciel, comme nous appelons les favoris de la fortune enfants de la fortune. Auprès de lui , fils du ciel , le valet n’était qu’un fils de l’homme. De là, dans la CenèM, cette différence entre les enfants d’Llohim et les enfants des hommes.

La prospérité conduisit le riche à l’oisiveté; l’oisiveté le conduisit à la convoitise et enfin au vice. Pour remplir sa vie , il fallut qu’il augmentât le nombre de ses jouissances : déjà la mesure ordinaire de la nature ne suffisait plus à satisfaire le voluptueux, qui, dans son lâche repos , songeait à se créer des divertissements.

Il fallut qu’il eût tout meilleur et en plus grande abondance que le valet. Le valet se contentait toujours d’une seule épouse. Il se permit plusieurs femmes. Mais la jouissance continuelle émousse et lasse. Il fallut qu’il pensât aux moyens de la relever par des stimulants artificiels. Ce fut un pas de plus. Désormais il ne se contenta pas de ce qui no faisait que satisfaire l’instinct do ses sens; il voulut mettre dans une jouissance des plaisirs plus variés et plus délicats. Les joies permises ne le rassasiaient plus; ses appétits en imaginèrent de secrètes. La femme, en tant que femme, n’avait plus de charme pour lui; maintenant il exigeait d’elle la beauté.

Parmi les filles de ses valets , il découvrit de belles femmes. I.a prospérité l’avait rendu orgueilleux. L’orgueil et l’assurance le rendirent arrogant. Il se persuada ai.sément que tout ce qui appartenait à ses valets était à lui. Comme on lui passait tout, il se permettait tout. La fille de son valet était trop au-dessous de lui pour être son épouse; mais elle était bonne cependant

OPUSCULES IlISTORIOUES.

pour l'assouvissement de ses désirs : nouveau pas important du raflindment à la corniption.

L’exemple une fois donné, la corruption des mœurs dut bientét devenir universelle. Moins elle rencontrait de lois répressives qui eu.ssent pu l’arrêter, et plus la société dans laquelle cette immoralité naissait était encore voisine de l'état d’innocence , ])lus elle dut faire de violents progrès.

Le droit du plus fort s’établit, la puissance autorisa l’oppression , et pour la première fois paraissent des tyrans. ,

lie récit mosaïque les présente comme des fils de la joie, comme des bitards engendrés dans d’illégitimes unions. S’il faut prendre cela à la lettre , il y a dans ce trait une finesse qu’on n’a pas encore signalée , que je saclie. Ces fils bâtards héritèrent de l’orgueil de leur père, mais non de ses biens. Peut-être leur père les aimait-il et eut-il pour eux des préférences pendant sa vie; mais ils furent exclus par ses héritiers légitimes, et chassés aussitôt après sa mort. Repoussés d’une famille dans laquelle ils étaient entrés, comme intrus, par une voie illégitime , ils se virent abandonnés et seuls dans ce vaste monde; ils n’appartenaient è personne, et rien ne leur ai)parlenait. Or, dans ce temps-là , il n’y avait pas d’autre manière de vivre sur la terre que d’être ou maître soi-même ou valet d’un maître.

Sans être maîtres, ils se trouvaient trop fiers pour être valets ; d ailleurs ils avaient été élevés dans une trop grande aisance pour apprendre à servir. Que pouvaient-ils donc faire ? L’orgueil de leur naissance et des membres vigoureu.x étaient tout ce qui leur était resté. Le souvenir d’une opulence antérieure et un cœur aigri contre la société les accompagnaient seuls dans leur misère. La faim en fit des brigands ; le succès de leurs brigandages , des aventuriers , et même , à la fin , des héros.

Bientôt ils devinrent redoutables au paisible agriculteur , au pâtre sans défense, et, par leurs exactions , tirèrent d’eux ce qu’ils voulurent. Leur bonheur et leurs faits d’armes victorieux les rendirent fameux au loin dans les environs, et la commode abondance de ce nouveau genre de vie dut amener plus d’une recrue à leur bande. Ainsi ils devinrent des hommes puissants, comme dit l’Écriture , et célèbres.

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Ce désordre croissant dans la société primitive aurait fini vraisemblablement par aboutir à l’ordre, et l’abolition de l’égalité parmi les hommes les eût amenés du régime patriarcal à des monarchies. Un de ces aventuriers , plus puissant et plus hardi que les autres , se serait imposé à eux comme leur maître . aurait béti une ville forte et fondé le premier État ; mais , aux yeux de l’être qui gouverne le destin du monde , ce changement était encore prématuré , et un terrible événement naturel vint tout à coup arrêter tous les pas que le genre humain était sur le point de faire dans la voie de la civilisation.

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