DIFFÉRENCE DES GENRES DE VIE
Le progrès de la civilisation se manifesta dès la première génération. .Adam cultiva la terre ; nous voyons un de ses fils adopter déjà un nouveau moyen d’alimentation, l’élève dos bestiaux. La race humaine se partage donc dès lors en deux conditions diverses, en agriculteurs et en pasteurs.
C’est à l’école de la nature que le premier homme se forma, et c’est d’elle qu’il apprit tous les arts utiles de la vie. Les lois d’après lesquelles les plantes se reproduisent ne pouvaient, pour peu qu’il observât attentivement, lui demeurer longtemps cachées. Il voyait la nature elle-même semer et arroser; son instinct d’imitation s’éveilla, et bientôt le besoin l’excita à prêter son bras à la nature et à aider artificiellement sa fécondité volontaire.
11 ne faut pas croire pourtant «pue la première culture ait été tout d’abord celle des céréales, pour laquelle il faut déjà de très-grands préparatifs : il est conforme à la marche de la nature d’avancer toujours du simple au composé. Le riz fut vraisemblablement une des premières plantes que l’homme cultiva; la nature l’y invitait, car le riz croit sauvage dans l’Inde, et les
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historiens les plus antiques parlent de la culture du riz comme d’un des genres d’agriculture les plus anciens. L’homme remarqua que, par l’inlluence d’une oi>iniâtre sécheresse, les plantes languissent, et qu’après une pluies elles se raniment promptement. 11 remarqua en outre que là où un fleuve débordé avait laissé .son limon, la fertilité élait plus grande. 11 mit à profit ces deux découvertes, il donna à ses plantations des pluies artilicielles, et porta du limon dans son champ quand il n’y avait dans le voisinage aucun cours d'eau qui pût l’en couvrir. Il apprit à fumer et à arroser.
Le pas qu’il eut à faire pour tirer parti des animaux, ]saratt avoir été plus difficile; mais ici, comme partout, il commença par ce qu’il y avait de plus natui'el et de plus innocent, et peutêtre se contenta-t-il, pendant de nombreux âges d’homme, du lait de la bête, avant d’attenter à sa vie. üe fut sans nul doute le lait de la mère qui l’invita h essayer de se servir du lait des animaux. Mais il n’eut pas plus tôt appris à connaître ce nouvel aliment, qu’il se l’assura à tout jamais. Pour avoir cette nourriture toujours prête et en provision, il ne pouvait pas s’en remettre au hasard de lui amener, juste au moment où il aurait faim, l’animal nourricier. Il imagina donc de réunir toujours autour de lui un certain nombre de ces animaux : il se procura un troupeau. Mais il lui fallut le chercher parmi les animaux qui vivent en .société, et les amener, de l’état de liberté sauvage, à l’état de servitude et de paisible repos, c’est-à-dire les apprivoiser. Mais, avant de s’essayer sur ceux qui étaient d’un naturel plus sauvage et qui avaient des armes et des forces supérieures aux siennes, il commença sa tentative par ceux auxquels il élait lui-même supérieur on force et qui étaient d’une nature moins sauvage. Il garda donc des brebis plutôt que des porcs, des boeufs et des chevaux.
Dès qu’il eut enlevé à ses bestiaux leur liberté, il se vit dans la nécessité de les nourrir eux-mêmes et de pourvoir à leurs besoins. Ainsi il devint pasteur, et, tant que la société fut peu nombreuse, la nature put offrir en abondance de la nourriture à son petit troupeau. Il n'avait d’autre peine que de chercher le pâturage, et, quand il élait épuisé, de le remplacer jjar un autre. La plus riche abondance le récompensait de cette facile occupa-
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lion, et le produit de son travail n’était soumis à aucun changeinent de saison ou de température. Une jouissance uniforme était le partage de la condition pastorale; la liberté et une joyeuse oisiveté, son caractère.
Il en était tout autrement de l'agriculteur. Celui-ci était attaché servilement au sol qu’il avait ensemencé, et, en adoptant ce genre de vie, il avait renoncé à toute liberté quant à son séjour. 11 fallait qu’il se réglât soigneusiunent sur la nature délicate de la plante qu’il élevait, qu’il en favorisât la croissance par l’art et le travail, tandis que le pâtre abandonnait son troui)eau à lui-même. Le manque d’instruments lui rendait, dans le princi[)e, tout travail plus diflicile, et c’était à peine s’il y pouvait suflire avec .ses deux mains. Oue son genre de vie dut être pénible avant que la charrue le lui facilitât, avant qu’il eût contraint le taureau dompté à partager son travail !
Déchirer et ouvrir le sol, ensemencer, arroser, récolter même, combien tout cela n’exigeait-il pas de travaux! et que de travail encore après la récolte, jusqu’à ce que le fruit de sa diligence fût amené à l’état où il s’en pouvait nourrir! Que de fois ne dut-il pas défendre ses plantations contre les bêtes sauvages qui les attaquaient, les garder ou les entourer d'un rempart, souvent môme combattre pour elles au péril de sa vie! Et, malgré cela, combien peu assuré était encore le produit de son travail, exposé aux injures de la saison et de la température! Le débordement d’une rivière, une grêle, suffisaient pour le lui ravir lorsqu’il touchait au but, et pour l’exposer aux plus rudes privations. 1.0 sort du laboureur était donc dur, inégal et incertain, en comparaison de la vie commode et paisible du pasteur; et, dans un corps endurci par Jant de travaux, son âme nécessairement devenait farouche.
S'il songeait à comparer son rude destin avec la vie heureuse du pasteur, il était inévitable que la dilTérence le choquât; il devait, d’après ses idées toutes matérielles, tenir celui-ci pour un favori privilégié du ciel.
L’envie s’éveilla dans son sein; cette malheureuse passion ne pouvait manquer de s’éveiller à l’occasion de la première inégalité entre les hommes. Il regarda d’un œil louche le sort béni du pasteur qui, assis à l’ombre vis-à-vis de lui, gardait paisi-
lilcnipnt son troui)cau, pondant que le soleil le piquait lui-même do ses traits de fou , et que le travail faisait rnis.selor la sueur de son front. La gaieté insouciante du pâtre le blessa. Il le prit en haine à cause de son bonheur et en mépris pour son oisiveté. 11 nourrit ainsi contre lui dans son cœur une malveillaiice .secrète, qui devait, à la première occasion, éclater en violence. Cette occasion ne pouvait se faire attendre longtemps; les droits de chacun n’avaient pas encore en ce temps de limites déterminées, et il n’y avait point de lois pour distinguer le mien et le tien. Tous se croyaient encore un droit égal sur la terre entière; car la division en pro])riétés ne pouvait être amenée que par des collisions venant à s’élever. Or, supposons que le pasteur eût, avec ses troupeaux, épuisé tous les pâturages d’alentour, et qu’il n’cùt cependant aucune envie d’aller se perdre, quittant sa famille, dans des contrées éloignées.... Que dut-il faire? quelle idée dut naturellement lui venir? Il mena son troupeau dans les champs ensemencés par l’agriculteur, ou le laissa du moins en prendre lui-môme le chemin. Il y avait là une riche pâture pour ses brebis, et nulle loi n’existait pour l’empêclier'. Tout ce qu’il pouvait atteindre était à lui : ainsi raisonnait l’humanité dans son enfance.
Alors donc, pour la première fois, l’homme entre en collision avec l’homme : à la place des hôtes sauvages , auxquelles seules le laboureur avait eu affaire jusque-là, se présenta l’honTine. Celui-ci parut dès lors à ses yeux tel qu’une bête de proie, son ennemi, qui voulait ravager ses plantations. Il n’est pas étonnant qu’il le reçût comme il avait reçu la bête sauvage, que l'homme maintenant imitait. La haine qu’il avait portée, durant de longues années, dans so« sein, contribua encore à l’aigrir, et un coup meurtrier de sa massue le vengea une bonne fois de la longue félicité de son voisin envié.
Telle fut la triste fin du premier différend entre les hommes*.
1. U y a ici, dans la Thalie, une phrase de plus ; « Le sentiment naturel de l’équité aurait sans doute dû suffire jiour l’en détourner; mais ce sentimcnl-là mémo, il lui fallait, pour so développer dans le soin de l'homme, de l’excrcice, dos occasions, et sa voix était encore trop faible pour résister au puissant appel du liesoin. »
2. Dans la Thalie, ce paragraplie sc termine par ces mots ; « Ainsi eut ücu le premier meurtre dans la société. >
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l’égalité des conditions abolie.
De quelques mots des livres de Moïse on peut conclure que la polygamie était dans ces premiers temps quelque chose de rare, et que, par conséquent, c’était déjà la coutume de se contenir dans les bornes du mariage et de se contenter d’une seule épouse. Cependant des mariages réguliers paraissent indiquer d(^à une certaine moralité et un rafïinement qu’on peut à peine attendre de cette époque primitive. Ce sont le plus souvent les suites du désordre qui amènent les hommes à l’ordre, et c’est l’anarchie qui donne naissance aux lois.
Cette introduction de mariages réguliers a donc dù, ce semble, reposer sur une coutume transmise plutôt que sur des lois. Le premier homme ne pouvait vivre autrement que dans le mariage, et l’exemple du premier avait déjà pour le second comme une force de loi. I.a race humaine avait commencé par un seul couple : la nature avait donc en quelque sorte, par cet exemple, proclamé sa volonté.
Si l’on admet que, dans les temps tout à fait primitifs, le rapport du nombre a été égal entre les deux sexes, il s’ensuit que la nature alors réglait elle-même ce que l’homme n’aurait point réglé. Chacun ne prenait qu’une femme, parce qu’il n’en restait qu’une pour lui.
Si ensuite une disproportion sensible se montra dans le nombre des deux sexes, et s’il y eut lieu de choisir, le premier ordre était déjà établi par l’usage, et personne ne se serait hasardé légèrement à violer par une innovation la coutume de ses pères.
De môme que l’ordre des mariages, un certain gouvernement naturel s’établit aussi de lui-même dans la société. Li nature avait fondé l’autorité paternelle, parce qu’elle rendait le faible enfant dépendant de son père, et qu’elle l’habituait, dès l’àge le plus tendre, à respecter sa volonté. Le fils devait conserver ce sentiment durant toute sa vie. Quand il devenait père à son tour, son tils à lui ne pouvait considérer sans vénération celui qu’il voyait traité si respectueusement par son père, et il dut
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tacitement reconnaître au père de son père une autorité supérieure. Cette autorité du chef du la race dut s’accroître en proportion de l’accroissement de sa famille et de son tige, et son expérience j)lus grande, fruit d’une si longue vie, ne pouvait manquer d'ailleurs de lui donner une supériorité naturelle sur tous ceux qui étaient plus jeunes. Dans tonte contestation , c’était donc le chef de la race qui prononçait en dernier ressort, et, par la longue observance de cette coutume, il finit par s’établir une douce suprématie naturelle', celle du gouvernement patriarcal; mais cette suprématie, loin d’abolir l’égalité commune, la consolida plutôt.
Cependant cette égalité ne pouvait toujours durer. Quelquesuns étaient moins laborieux; quelques-uns moins favorisés par la fortune ou par le sol qu’ils cultivaient; quelques-uns nés plus faibles que les autres ; il y eut donc des forts et des faibles, des courageux et des timides, des riches et des pauvres. Le faible et le pauvre durent demander; le riche put donner et refuser. La dépendance des hommes vis-à-vis d’autres hommes commença donc.
La nature des choses avait nécessairement introduit la coutume, que l’âge avancé dispensât du travail, et que le jeune homme se chargeât de la besogne pour le vieillard , le fils pour son père à cheveux blancs. Bientôt ce devoir de la nature fut imité par l’art. L’idée dut venir à plus d’un de réunir le commode repos du vieillard aux jouissances du jeune homme , et de SC procurer quelqu’un qui remplit à son égard les devoirs d'un fils. Scs yeux tombèrent sur le pauvre ou sur le plus faible qui réclamait sa protection ou voulait avoir part à son abondance. L’homme pauvre et faible avait besoin de son a.ssistance; lui , avait besoin du travail du pauvre. L’un devint donc la condition de l’autre. Le pauvre , le faible, servit et reçut; le fort , le riche, donna et resta oisif.