‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 213 sur 228 · LYCURGUE · texte numérisé non relu

LYCURGUE

Pour apprécier convenablement le plan de Lycurgue , il faut SC reporter à la situation politique de Sparte en ce tcmps-là , et apprendre à connaître la forme de gouvernement qu’il trouva à Lacédémone lorsqu’il mit au jour son organisation nouvelle. Deux rois, investis chacun d’un pouvoir égal , étaient à la tète de l’État ; jaloux l’un de l’autre, occupés chacun de se faire un parti et de limiter par li le pouvoir de leur royal auxiliaire. Cette rivalité s’était transmise héréditairement des deux premiers rois Proclès et Eurysthène à leurs lignées respectives, jusqu’à l’époque de Lycurgue, de façon que Sparte, durant ce long espace de temps, avait été continuellement agitée par des factions. Chaque roi cherchait à séduire le peujile par la concession de grandes libertés, et ces libertés amenèrent le læuple à l’insolence et finalement à la sédition. L’Etat flottait entre la monarchie et la démocratie, et passait, par un rapide échange, d'un extrême à l’autre. 11 n’y avait pas encore de limites tracées entre les droits du peuple et le pouvoir des rois. Les richesses

I. te leçons furent insérée.? dans lo onzième caiiior de la Thalic^ en 1791. (iVofe de VMilim allentande.)

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472 OPUSCULES IllSTOUlUUES.

affluaient dans un petit nombre de familles. Les citoyens riches tyrannisaient les pauvres, et le désespoir de ces derniers éclatait en révoltes.

Déchiré ]>nr la discorde intestine, le faible État ne pouvait manquer de devenir la proie de ses voisins belliqueux, ou de se diviser en plusieurs petites tyrannies. C’est dans cette situation que Lycurgue trouva Sparte ; pas de limites déterminées entre le pouvoir royal et le pouvoir du peuple, partage inégal des biens de la fortune entre les citoyens , absence d’esprit public et de concorde , et énervement politique absolu , tels étaient les maux qui s’offraient au législateur de la manière la plus pressante , et auxquels par conséquent il eut surtout égard dans ses lois.

Quand parut le jour où Lycurgue voulut promulguer ses lois , il ordonna à trente des principaux citoyens qu’il avait d’abord gagnés à .son projet, de se réunir en armes sur la place publique pour intimider ceux qui pourraient être tentés de faire résistance. 1^ roi Charilaüs , effrayé de ces mesures , se réfugia dans le temple de Minerve, parce qu’il croyait que toute l’entreprise était dirigée contre lui; mais on lui ôta cette crainte, et on l’amena même à soutenir en personne activement le plan de Lycurgue.

I.a première organisation eut pour objet le gouvernement. Pour empêclier à jamais dans la suite que la république fût ballottée entre la tyrannie royale et la démocratie anarchique , Lycurgue plaça entre deux, comme contre-poids, un troisième pouvoir ; il fonda le sénat. Les sénateurs, au nombre de vingthuit, de trente par conséquent avec les rois, devaient se ranger du côté du peuple quand les rois abuseraient de leur pouvoir, et, lorsque, au contraire, le pouvoir du peuple menacerait de devenir trop grand , protéger contre lui les rois : excellente institution qui sauva Sparte pour toujours de ces violents orages intestins qui l’avaient ébranlée jusque-là. Parla il devint impossible à chacun des deux partis de fouler l’autre aux pieds ; contre le sénat et le peuple réunis les rois ne pouvaient rien , et le peuple pouvait tout aussi peu prendre le dessus, quand le sénat faisait cause commune avec les rois.

.Mais il était un troisième cas auquel Lycurgue n’avait pas

I,A MvOISLATION I3K I.YCUUGUli ET DE SULUN. 473 obvié ; je veux dire celui où le sénat lui-méine abuserait de son pouvoir. Le sénat , comme membre intermédiaire, pouvait avec une égale facilité, sans danger pour le repos public , s'unir avec les rois et avec le peuple; mais les rois ne pouvaient pas, sans grand danger pour la république, s’unir au peuple contre le sénat. Ce dernier ne tarda donc pas à mettre à profit cet avantage de sa position, et à faire un usage excessif de son pouvoir, ce qui lui réussissait d'autant mieux que le petit nombre des sénateurs leur permettait aisi-ment de s’entendre. En conséquence, le successeur de Lycurgue combla cette lacune, et institua les éphores, qui mirent un frein au pouvoir du sénat.

Le second règlement que fit Lycurgue était plus dangereux et plus hardi. Il consistait à partager tout le pays par portions égales entre les citoyens et à supprimer à jamais la dill'érence entre les pauvres et les riches. Toute la Laconie fut divisée en trente mille champs; la campagne autour de Sparte ménte, en neuf mille, chacun as.sez grand pour subvenir abondamment aux besoins d’une famille. Sparte offrit alors un beau et ravissant spectacle, et Lycurgue put lui-méme repaître ses yeux de ce tableau quand plus tard il parcourut le pays. « Toute la Laconie, s’écria-t-il , ressemble à un seul champ que des frères ont partagé fraternellement entre eux. »

Lycurgue aurait volontiers partagé les biens meubles aussi, comme il avait fait les terres; mais d’insurmontables difficultés s’opposèrent à ce dessein. 11 tenta donc d’atteindre à ce but par des voies détournées et de faire tomber de soi-même ce qu’il ne pouvait abolir par un acte d’autorité.

Il commença par interdire toutes les monnaies d’or et d’argent, et par introduire à leur place des monnaies de fer. En même temps , il donna à un grand et lourd morceau de fer une très-petite valeur, de sorte qu’on avait besoin d’un grand espace pour garder une petite somme d’argent et de beaucoup de chevaux pour la transporter. Pour empêcher môme qu’on ne fût tenté d'estimer et d’accumuler cette monnaie en vue du fer, il fit préalablement éteindre et tremper tout rouge dans du vinaigre le fer qu’on employait, ce qui le rendait impropre à tout autre usage.

Qui donc aurait eu envie désormais de voler ou de se laisser

UPUSCin.ES IIISTÜHIOUHS.

klk

séiluire, ou il'ainnsscr dos ricliosses, quand les plus petits gains no pouvaient t'tre ni caducs ni mis à profit?

Ile cette laçon, Lycurgue n’enlevait pas seulement à ses concitoyens les moyens de luxe , il éloignait aussi de leurs yeux les objets qui auraient pu les séduire. Aucun marchand étranger lie pouvait tirer parti de la monnaie de fer des Spartiates, et ils n’en avaient pas d’autre à lui donner. Tous les artistes qui travaillaient pour le luxe disparurent dès lors de la Laconie ; aucun navire étranger ne se montra plus dans ses ports; nul aventurier ne vint chercher fortune dans ce pays; nul marchand ii’y parut pour mettre à contribution la vanité et la volupté, parce qu’ils n’en pouvaient rien emporter que des monnaies de fer qui étaient méprisées dans toutes les autres contrées. Le luxe cessa, car il n’y avait plus là personne qui pût l’alimenter.

Lycurgue travailla encore d’une autre manière contre le luxe. Il ordonna que tous les citoyens mangeassent en commun dans un lieu public et qu’ils partageassent tous ensemble la même nourriture prescrite. Il n’était pas permis de se livrer chez soi à la mollesse et de se faire préparer par des cuisiniers particuliers des mets de prix. Chacun était obligé de donner mensuellement une certaine quantité de come,stibles pour les repas publics, et, en retour, il était nourri par l’État. D’ordinaire, quinze personnes mangeaient ensemble à une table , et chaque convive , pour y être admis, devait avoir les suffrages de tous les autres. Aucun ne pouvait s’absenter sans une excuse valable. Cette prescription était observée si rigoureusement qu’Agis lui-mème, un des rois qui suivirent, revenant à Sparte après une guerre glorieusement conduite, et voulant dîner seul avec sa femme, n’en put obtenir la permission des éphores. Parmi les mets des Spartiates, le plus fameux est le brouet noir, ce mets à l’éloge duquel ou a dit qu’à Sparte il faisait bon être brave, parce que c'était un moindre mal de mourir que de manger leur brouet noir. Ils assaisonnaient leurs repas de gaieté et de badinage, car Lycurgue lui-même était si ami de la joie commune qu’il éleva uii autel dans sa maison au dieu du rire.

Par l’introduction de ces repas en commun, Lycurgue gagna beaucoup pour son but. Tout luxe de vaisselle précieuse disparut, parce qu’on n’en pouvait faire usage à la table publique. La

di'liauche fut à jamais réprimée ; la santé , la vigueur du corps, furent le résultat de la tempérance et de la régularité , et des pères sains et robustes donnèrent à l’État de robustes enfants. La nourriture commune habitua les citoyens à vivre ensemble et à se considérer comme membres du même corps politique, sans parler de cet autre avantage, qu’une telle similitude dans le genre de vie devait exercer son influence sur la similitude des dispositions morales.

Une autre loi ordonna que nulle maison ne pût avoir de toit qui n’eùt été construit avec la hache , ni de porte qui n’eût été faite avec le seul secours de la scie. Dans des maisons si simples, personne ne pouvait avoir l’idée de se procurer des meubles de prix : il fallait que tout fût en harmonie avec l’ensemble.

Lycurgue comprit que ce n’était pas le tout de faire des lois pour ses concitoyens : il fallait encore qu’il créât des citoyens pour ses lois. C’était dans les Ames des Spartiates qu’il fallait garantir l’éternelle durée à sa constitution; c’était elles qu’il fallait fermer à toute impression étrangère.

La partie la plus grave de sa législation était donc l’éducation, et par elle il ferma en quelque sorte le cercle dans lequel l’État lacédémonien devait se mouvoir autour de lui-même. L’éducation fut donc une œuvre importante de l’État, et l’État une œuvre continuelle de cette éducation.

Sa sollicitude pour les enfants s’étendit jusqu’aux sources de la procréation. Les corps des jeunes tilles étaient endurcis par des exercices gy'mnastiques , pour qu’elles pussent enfanter facilement des enfants bien portants. Elles allaient même sans vêtements, pour endurer toutes les intempéries des saisons. I.es fiancés étaient obligés de les enlever, et encore ne pouvaient-ils ensuite les visiter que de nuit et à la dérobée. De la sorte, tes deux époux, dans les premières années du mariage, continuaient de rester étrangers l’un à l’autre, et leur amour se conservait toujours nouveau et plein d’ardeur.

Du mariage même toute jalousie était bannie. Le législateur subordonna tout, jusqu’à la pudeur même, à son but principal. Il sacritia la fidélité de la femme, pour procurer à l’État des enfants vigoureux.

Aussitôt que l’enfant était né, il appartenait à l’État. 11 était

OPUSCULES mSTüHIQUES.

perdu pour son père et sa mère. On le soumettait à l’inspection des anciens; s’il était fort et bien conformé, on le donnait à une nourrice; s’il était faible et dilforme, on le jetait dans un précipice du mont Taygète.

Iz-s nourrices Spartiates étaient célèbres dans toute la Grèce pour la dure éducation qu’elles donnaient aux enfants, et l’on en faisait venir dans les pays les plus éloignés. Dès qu’un garçon avait atteint sa septième année, on le leur prenait et on l’élevait, le nourrissait et l’instruisait en commun avec d’autres enfants de son ûge. De bonne heure on lui apprenait à braver les fatigues, et, par les exercices du corps, à devenir maître de ses membres. Parvenus aux années de la jeunesse, les plus nobles d’entre eux avaient l’espoir de trouver des amis parmi les adultes, qui s’attachaient à eux avec un amour exalté. Les anciens a.ssistaient à leurs jeux , observaient le génie naissant et excitaient l’amour de la gloire par l’éloge ou le blâme. Quand ils voulaient satisfaire leur faim, il leur fallait voler pour cela les aliments, et celui qui se laissait prendre devait s’attendre à une dure correction et à la honte. Lycurgue choisit ce moyen de les habituer de bonne heure à la ruse et à l’astuce, qualités qu’il croyait aussi importantes pour la gtierre, en vue de laquelle il les élevait , que la force du corps et le courage. Nous avons déjà vu plus haut combien Lycurgue était peu scrupuleux à l’égard des mœurs, quand il s’agissait de poursuivre son but politique. II faut au reste tenir ici compte de celte considération, que ni la profanation du mariage, ni ces vols prescrits ne pouvaient entrainer à Sparte le dommage politique qui en eût été la suite partout ailleurs. Comme l’Ktat se chargeait de l’éducation des enfants, elle était indépendante du bonheur et de la pureté des mariages; comme à Sparte la propriété avait peu de valeur et que presque tous les biens étaient communs, la sûreté de la propriété n’était pas un point si important, et un attentat contre elle, surtout quand l’Ktat le dirigeait et atteignait par là à ses lins, n’était pas un crime civil.

11 était défendu aux jeunes Spartiates de se parer, excepté quand ils allaient au combat ou à quelque autre grand danger. Alors on leur jærmeltait d’arranger élégamment leur chevelure, d’orner leurs vêtements et de porter des décorations sur ieurs

LA LÉGISLATION LE LYCURGUE ET DE SOLON. 477 armes. « La chevelure, disait Lycurgue, rend les beaux plus beaux et les laids terribles. • C’était certainement un habile artifice du législateur, de joindre quelque chose de riant et une idée de fête aux occasions de danger, et de leur ôter ainsi ce qu’elles avaient d’effrayant. Il alla encore plus loin. A la guerre, il relûcha quelque chose de la sévère discipline ; le genre de vie était alors plus libre et les infractions à lâ règle moins durement punies. De là vint que, pour les Spartiates, la guerre était seule une sorte de récréation , et qu’ils l’attendaient gaiement comme un événement joyeux. Quand l’ennemi avançait , le roi faisait entonner l'hymne de Castor; les soldats marchaient en rangs serrés, au son des flûtes, et allaient, contents et intrépides, réglant leur pas sur la musique, au-devant du danger.

C’était un elTet du plan de Lycurgue que rattachement à la propriété fût absolument subordonné à l’amour de la patrie, et que les âmes, n’étant distraites par aucun soin privé, ne vécussent que pour l’État. C’est pour cela qu’il trouva bon et nécessaire d’épargner aussi à ses concitoyens les occupations de la vie ordinaire et d’en charger des étrangers, afin que l’application au travail et le plaisir même qu’on prend aux affaires domestiques ne détournassent pas les esprits des intérêts de la patrie. Le soin des champs et du ménage était, en conséquence, confié aux esclaves, qui, aux jeux des .Spartiates, étaient au niveau de la bête. On les nomma Hélotes (Ilotes), parce que les premiers esclaves de Sparte furent les habitants de la ville d’Hélos en Laconie, qu’ils avaient combattus et faits prisonniers. Dans la suite, tous les esclaves dont ils s’emparèrent comme d’un butin de guerre, tirèrent leur nom de ces Hélotes.

Horrible était l’usage qu’on faisait à Sparte de ces malheureux hommes. On les considérait comme un meuble dont on pouvait, dans des vues politiques, faire l’emploi que l’on voulait, et l’humanité était outragée dans leur personne d’une manière vraiment révoltante. Pour offrir à la jeunesse Spartiate une image repoussante de l’intempérance de la boisson, on forçait ces Hélotes de s’enivrer, et, dans cet état, on les exposait publiquement en spectacle. On leur faisait chanter des chansons infâmes et danser des danses ridicules; les danses des hommes libres leur étaient interdites.

ÜPUSCULIOS HISÏÜlUüUKS.

On les employait à un usage bien plus inhumain encore. Il importait à l’iîtat de mettre îi de diflicilcs Épreuves le courage de sa jeunesse la plus hardie et de la préparer à la guerre par de sanglants préludes. Le sénat, dans cette vue, envoyait de temps en temps un certain nombre de ces jeunes gens dans la campagne; on ne leur donnait, pour leur expédition, rien autre chose qu'un poignard et un peu de nourriture. 11 leur était enjoint de se tenir cachés pendant le jour; mais la nuit ils se portaient sur les routes et tuaient les llélotes qui tomhaient entre leurs mains. On nommait cette institution la ciyptia ou l’embuscade. Que Lycurgue en soit l'autour, c’est ce qui demeure douteux; mais au moins est-elle bien conforme à son principe. A me.sure que la république lacédémonienne était heureuse dans ses guerres, le nombre de ces llélotes s’accroissait, de sorte qu’ils commencèrent à devenir même dangereux pour la république, et, pous.sés en eiïet au désespoir par un traitement si barbare, ils tramèrent des révoltes. Le sénat prit alors une ré.sülution inhumaine, qu’il crut justiliée parla nécessité. Un jour, pendant la guerre du Péloponnèse, on rassembla, sous prétexte de leur donner la liberté, deux mille des plus braves llélotes, et, parés de guirlandes, on les conduisit, en procession solennelle, aux temples; mais là ils disparurent tout à coup, et personne n’apprit ce qu’ils étaient devenus. Ce qu’il y a de certain, et ce qui était passé en proverbe dans la Grèce, c’est que les esclaves Spartiates étaient les, plus malheureux des esclaves, et les citoyens Spartiates libres, les plus libres des citoyens.

Comme ces derniers étaient remplacés par les llélotes dans tous les travaux, ils passaient toute leur vie dans l’oisiveté. La jeunesse s’exerçait dans des jeux guerriers et d’adresse, et les anciens a.ssistaient, comme témoins et comme juges, à ces exercices. C’était une honte à un vieillard Spartiate de se tenir éloigné du lieu où l’on élevait la jeunesse. II arrivait ainsi que tout .Spartiate vivait de la vie de l’État, et de la sorte toutes les actions devenaient des actions publiques. C’était à la vue de la nation que la jeunesse fleurissait, que la vieillesse se flétris.sait. Sparte était sans cesse devant les yeux du Spartiate, et le Spartiate devant les yeux de Sparte. L’amour de la gloire trouvait

des aiguillons toujours nouveaux, l’esprit national de perpétuels aliments; l’idée de la patrie et de l’intérél de la patrie s’enlaçait et se conlondait intimement avec la vie de tous ses citoyens. Les solennités publiques, qui, dans l’oisive Lacédémone, étaient très-nombreuses, olTraient encore d’autres occasions d’enllammer ces sentiments. On y chantait des chants populaires belliqueux, qui avaient d’ordinaire pour sujet la gloire des citoyens morts pour la patrie ou l’encouragement à la bravoure. Les Spartiates paraissaient dans ces fêtes, [lartagés en trois chœurs, selon l’ége. Le chœur des anciens commençait à chanter : « Dans le passé, nous fûmes des héros. » Le chœur des hommes répondait ; « Nous sommes des héros maintenant. Vienne l’éprouver qui voudra ! • Le troisième chœur, celui des adolescents, reprenait ; « Nous serons un jour des héros, et nous vous éclipserons par nos hauts faits. »

Si nous ne jetons qu’un rapide coup d’œil sur la législation de l.ycurgue, nous sommes réellement frappés d’un agréable étonnement. Parmi toutes les institutions semblables de l'antiquilé, elle est incontestablement la plus parfaite, la législation mosaïque exceptée, à laciuelle elle re.ssemble en plusieurs points, et particulièrement dans le principe sur lequel elle se fonde. Elle est réellement complète en elle-même, ’i’out y est d’accord. Un principe y maintient toutes les règles, toutes les règles un principe. Lycurgue n’eût pu assurément choisir de meilleurs moyens pour atteindre au but qu’il avait devant les yeux : à savoir de fonder un Etat qui , isolé de tous les autres, se suffît i lui- même et fût capable de se conserver par une force vitale propre et un mouvement de circulation intérieure. Jamais législateur n’a donné à un Etat cette unité, cet intérêt national, cet esi)iit de communauté, que Lycurgue donna au sien. Et comment Lycurgue est-il parvenu à cette lin? En concentrant toute l’activité de ses concitoyens dans l’Etat, et en leur fermant toutes les routes qui auraient pu les en distraire.

Par sa législation, il avait éloigné tout ce qui enchaîne les cœurs des hommes et enflamme les passions, tout, hormis l’intérêt politique. La richesse et les voluptés, la science et l’art n’avaient nul accès dans les fîmes des Spartiates. Par une égale et commune pauvreté disparaissait la comparaison des for-

480 OPUSCUr.ES HISTORIQUES.

tunos, qui, dans la plupart des hommes, allume la cupidité; le désir des possessions tombait de lui-méme, avec l’occasion de les montrer et de les mettre à profit. Par la profonde ignorance dans les arts et les sciences, qui, à Sparte, obscurcissait uniformément toutes les intelligences, Lycurgue prévenait tes empiétements qu’un esprit éclairé aurait faits sur la constitution; cette même ignorance, jointe à la rude fierté nationale qui était propre à tous les Spartiates, était un perpétuel obstacle à leur mélange avec les autres peuples de la Grèce. Dès le berceau ils recevaient leur empreinte de Spartiates, et plus ils contrastaient avec les autres nations, plus ils devaient adhérer étroitement à leur centre. La patrie était le premier spectacle qui s’offrait à l’enfant Spartiate, quand il s’éveillait à la pensée. Il s’éveillait au sein de l’Ktat; tout ce qui l’entourait était nation, État et patrie. C’était la première impression de son cerveau, et toute sa vie était un renouvellement continuel de cette impression.

A la maison, le Spartiate ne trouvait rien qui eût pu l’attacher; le législateur avait dérobé à ses yeux toutes les séductions. Ce n’était qu’au sein de l’Etat qu’il trouvait de l’occupation, de l’amusement, de l’honneur, des récompenses ; tous ses instincts, toutes ses passions, étaient dirigés vers ce point central. L’État réunissait donc en lui l’entière énergie, la force de chacun de ses citoyens, et l’esprit national de chaque citoyen en particulier ne pouvait manquer de s’allumer à cet esprit de communauté qui les enflammait tous ensemble. Après cela il n’est point étonnant que le patriotisme Spartiate atteignît un degré de force qui nous doit paraître incroyable. De là venait que, chez un citoyen de cette république, nul doute ne pouvait s’élever quand il s’agissait de choisir entre sa propre conservation et le salut de la patrie.

C’est ainsi qu’il devient concevable que le roi de Sparte Léonidas, avec ses trois cents héros, ait pu mériter cette épitaphe, la plus belle en son genre, le monument le plus sublime de la vertu politique; « Raconte, voyageur, quand tu iras à Sparte, que, dociles à ses lois, nous sommes tombés ici. »

Il faut donc convenir qu’il ne peut y avoir rien de plus mûrement pesé, de plus approprié à son but, que cette constitution politique; qu’elle présente en son genre une œuvre d’art par-

LA LÉGISLATION DE LYCURGUE ET DE SOLON. 4SI faite, et qu’observée dans toute sa rigueur, elle eût trouvé nécessairement en elle-même ses conditions de durée. Mais, si ma description finissait ici, je me serais rendu coupable d’une trèsgrande erreur. Cette admirable constitution est condamnable au plus haut degré, et le plus grand malheur pour l'humanité, ce serait que tous les États eussent été fondés d'après ce modèle. Il ne nous sera pas diflicilc de nous convaincre de cette proposition.

Considérée par rapport à son propre but, la législation de Lycurgue est un chef-d’œuvre de la politique et de la connaissance des hommes. 11 voulait un État puissant, reposant sur sa propre base, indc.structible; la force politique et la durée étaient le but où il tendait, et ce but, il l’a atteint, autant que cela était possible dans les circonstances où il se trouvait. Mais, si l’on compare la tin que se proposait Lycurgue à la fin de l’humanité, une sévère improbation succède à l’admiration que nous a inspirée un premier et rapide coup d’œil. Tout peut être sacrifié au bien de l’État, excepté ce à quoi l’État lui-même ne sert que comme moyen. L’État même n’est jamais le but; il n’a d’importance que comme condition, comme voie, pour atteindre à la fin de l’humanité, et cette fin de l’humanité n’est autre chose que le développement de toutes les forces de l’homme, le progrès. Si une constitution politique empêche que toutes les forces qui sont dans l’homme se développent; si elle empêche le progrès de l’esprit, elle est condamnable et nuisible, quelque bien conçue du reste, quelque parfaite qu’elle soit en son genre. Les qualités mêmes qui assurent sa durée deviennent en ce cas un sujet de blâme plutôt que de gloire; elle n’est alors qu’un mal prolongé; plus elle se maintient, plus elle est nuisible.

Nous pouvons, en général, dans l’appréciation des institutions politiques, établir cette règle, qu’elles ne sont bonnes et louables qu’autant qu’elles amènent à leur développement toutes les forces qui sont dans l’homme; qu’autant qu’elles favorisent le progrès de la culture, ou du moins ne l’entravent pas. Ceci s’applique aux lois religieuses comme aux lois politiques : les unes et les autres sont blâmables si elles enchaînent une des forces de l’esprit humain, si, en quoi que ce soit, elles le condamnent à rester stationnaire. Une loi, par exemple, qui oblisciriLLKn. — msT. i . 31

gérait une nation ù s’en tenir constamment à la profession de foi qui, à une certaine époque, lui a paru la meilleure, une telle loi serait un attentat contre l'humanité, et nulle bonne intention, quelque spécieuse qu’elle fût, ne la saurait justifier. Elle serait directement opposée au plus haut bien , à la plus haute fin de la société.

Munis de cette règle générale, nous ne pouvons hésiter longtemps sur le jugement que nous devons porter de la constitution de Lycurgue.

Une seule vertu était pratiquée à Sparte, au détriment de toutes les autres, l’amour de la patrie.

A cet instinct artificiel étaient sacrifiés les sentiments les plus naturels, les plus beaux, de l’humanité.

Le mérite politique s’acquérait, et l’aptitude à ce mérite se développait, aux dépens de tous les sentiments moraux. A Sparte, il n’y avait point d’amour conjugal, d’amour maternel, d’amour filial, d'amitié : il n’y avait que les citoyens, que la vertu civique. On a longtemps admiré cette mère Spartiate qui repousse avec indignation son fils échappé au combat, et court au temple remercier les dieux pour son autre fils qui a péri. On n'aurait pas dù féliciter l’humanité d’une force d’esprit si peu conforme à la nature. Une tendre mère est, dans le monde moral, un phénomène bien plus beau qu’une hermaphrodite héroïque qui renie les sentiments naturels pour satisfaire à un devoir artificiel.

Combien est plus beau le spectacle que nous offre le rude guerrier Cn. Marcius dans son camp devant Rome, lorsqu’il sacrifie sa vengeance et sa victoire, parce qu’il ne peut voir couler les larmes de sa mère!

Par cela môme que l’État devenait père de l’enfant, son père naturel cessait de l’être. L’enfant n’apprenait jamais à aimer sa mère ni son père, parce que, arraché à ses parents dès l’âge le plus tendre, il ne les connaissait point par leurs bienfaits, mais seulement par ouï-dire.

Le sentiment commun de l’humanité était étouffé à Sparte d’une manière encore plus révoltante, et l’âme de tous les devoirs, le respect de ses semblables, st; perdait irréparablement. Une loi de l’État faisait un devoir aux Spartiates de l’inhumanité envers leurs esclaves : dans ces malheureuses victimes, l’huma-

LA LÉGISLATION DE LYCURGUE ET DE SOLON. 483 nité était outragée et maltraitée. Dans le code même de I.acédémone était prêché le dangereux principe de considérer les hommes comme moyen et non comme fin : par là les bases du droit naturel et de la morale étaient légalement renversées. Toute la moralité était sacrifiée pour atteindre à une fin qui pourtant ne peut avoir de prix que comme moyen de tendre à cette moralité.

Peut-il y avoir rien de plus contradictoire, et quelle contradiction peut avoir des suites plus terribles que celle-ci? Non content d’avoir fondé son État sur les ruines de la moralité, Lycurgue travaillait encore d’une autre manière contre la plus haute fin de l’humanité, en arrêtant et fixant à jamais les esprits de ses Spartiates, par son profond système politique, au point où il les avait trouvés, et en entravant pour toujours tout progrès.

Toute industrie était bannie de Sparte; toutes les sciences étaient négligées; tout commerce avec les peuples étrangers, interdit; tout ce qui pouvait venir du dehors, exclu. Par là étaient fermés tous les canaux par lesquels les lumières auraient pu avoir accès chez sa nation : l’État lacédémonien devait, dans une éternelle uniformité, dans un triste égoïsme, se mouvoir éternellement autour de lui-même.

L’unique affaire de tous ses citoyens réunis était de conserver ce qu’ils possédaient, de demeurer ce qu’ils étaient, de ne rien acquérir de nouveau, de ne pas s’élever à un degré supérieur. Des lois inexorables veillaient à ce qu’aucune innovation ne se glissât dans le mécanisme de l’État, que le progrès même du temps ne changeât rien à la forme des lois. Pour rendre durable cette constitution locale et temporaire, il fallait arrêter l’esprit du peuple au point où il se trouvait lors de son établissement.

Or nous avons vu que le progrès de l’esprit doit être le but de l’État.

L’État de Lycurgue ne pouvait durer qu’à cette seule condition, que l’esprit du peuple demeurât stationnaire : il ne pouvait donc se maintenir qu’en allant contre le but suprême , le but unique d’un État. L’éloge qu’on a cru faire de Lycurgue en disant que Sparte ne fleurirait qu’aussi longtemps qu’elle suivrait la lettre de sa loi , est donc ce qu’on pouvait dire de pis de son œuvre. Par cela même que Sparte ne pouvait renoncer

à la forme de gouvernement que Lycurgue lui avait donnée , sans s’exposer à une ruine totale; qu’il fallait qu’elle restât ce qu’elle était, qu’elle demeurât où un seul homme l’avait jetée : par cela même , Sparte était un malheureux État, et son législateur ne pouvait lui faire un plus triste présent que cette durée éternelle, si vantée, d’une constitution qui, à un tel point, faisait obstacle à sa vraie grandeur et à sa félicité.

Si nous résumons tout ceci, nous voyons disparaître ce faux éclat i>ar lequel le seul côté saillant de la constitution lacédémonienne éblouit un œil inexpérimenté; nous ne trouvons plus qu’un imparfait essai d’écolier, la première tentative d'un monde jeune encore, qui manquait d’expérience et de lumières pour reconnaître les vrais rapports des choses. Quelque défectueux qu’ait été, en fin de compte, ce premier essai, il demeurera toujours très-remarquable pour qui étudie en philosophe l’histoire de l’humanité. Ce n’en était pas moins un pas de géant de l’esprit humain, de traiter comme œuvre d’art ce qui jusquelà avait été abandonné au hasard et à la passion. Le premier essai dans le plus difficile de tous les arts devait être nécessairement imparfait, mais il reste toujours estimable, parce qu’il a été tenté dans l’art le plus important. Les sculpteurs ont commencé par des Hermès , avant de s’élever à la forme parfaite d’un Antinoüs, d’un Apollon du A'atican; après Lycurgue, les législateurs s’exerceront longtemps encore à de grossiers essais, jusqu’à ce que l’heureux équilibre des forces sociales se présente à eux de lui-même.

La pierre cède patiemment au ciseau qui la façonne , et les cordes que frappe le musicien lui répondent sans résister à ses doigts.

' Le législateur seul travaille une matière spontanément active et résistante , la liberté humaine. 11 ne peut accomplir qu’imparfaitement l’idéal., quelque pur qu’il soit, qu’il a conçu dans son cerveau; mais ici le seul essai mérite toute louange , lorsqu’il est entrepris avec une bienveillance désintéressée, et exécuté conformément au but.

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