SOLON
La législation de Solun à .\thènes était presque absolument le contraire de celle de Lycurgue à Sparte, et, comme les deux républiques de Sparte et d'Athènes jouent les rôles principaux dans l'histoire de la Grèce, c'est une intéressante étude de comparer leurs institutions politiques , et d’en peser parallèlement les défauts et les avantages.
Après la mort de Codrus, la dignité royale fut abolie à Athènès, et le pouvoir suprême transféré à vie à un magistrat qui portait le nom d'archonte. Dans un espace de plus de trois cents ans, treize de ces archontes gouvernèrent à Athènes, et l’histoire ne nous a rien conservé de mémorable de cette longue époque , au sujet de la nouvelle république. Mais l’esprit démocratique qui, dès le temps d’Homère, était propre aux Athéniens , se réveilla vers la fin de cette période, ün archontat i vie leur parut une image par trop vive du pouvoir royal , et peutêtre les précédents archontes avaient-ils abusé de leur grande et longue puissance. On réduisit donc la durée de l’archontat à dix ans. C’était un pas important vers la liberté future, car, en choisissant tous les dix ans un nouveau chef, le peuple renouvelait l’acte de sa souveraineté ; il reprenait tous les dix ans son pouvoir aliéné, pour en disposer de nouveau à son gré. Par là il conservait toujours présent à sa mémoire ce que les sujets des monarchies héréditaires finissent par oublier entièrement : à savoir qu’il est lui-méme la source du pouvoir suprême, que le prince n’est que la créature de la nation.
Le peuple athénien avait souffert au-dessus de lui , pendant trois cents ans, les archontes à vie; mais il fut las au bout de soixante-dix ans des archontes décennaux. Cela était fort naturel , car durant ce temps il avait renouvelé sept fois le choix des archontes; sept fois donc sa souveraineté lui av.iit été rappelée. L’esprit de liberté avait dù par conséquent s’éveiller bien
plus vivement, se développer bien plus rapidement, dans la seconde période que dans la première.
Le septième des archontes décennaux fut le dernier de ce genre. Le peuple voulut jouir tous les ans de sa souveraineté; il avait fait l'expérience qu’un pouvoir confié pour dix ans durait encore assez longtemps pour donner la tentation d’en abuser. La dignité d’archonte fut donc limitée désormais à une seule année, au bout de laquelle on devait procéder à une nouvelle élection. Il lit un pas de plus. Comme le pouvoir dans les mains d’un seul , quelque courte qu’en soit la durée , ressemble toujours beaucoup à la monarchie, il affaiblit ce pouvoir en le partageant entre neuf archontes qui gouvernaient ensemble.
Trois de ces neuf archontes avaient des prérogatives sur les six autres. Le premier archonte, nommé Éponymos, avait la présidence de l’assemblée; son nom ligurail sur les actes publics; c’était d’après lui qu’on nommait l’année. Le second, appelé Basikus ou roi, avait à veiller sur la religion et à prendre soin du culte divin : c’était un usage conservé des anciens temps, où la surveillance du culte avait été une attribution essentielle de la dignité royale. Le troisième, dit Polémarque, était chef.à la guerre. Les six autres portaient le nom de Thesmothètes, parce qiihls étaient chargés de conserver la constitution, de maintenir et d’expliquer les lois.
Les archontes étaient choisis dans les premières familles , et ce ne fut que dans des temps postérieurs que des personnes du peuple s’élevèrent aussi jusqu’à cette dignité. Le gouvernement était donc beaucoup plus voisin de l’aristocratie que de la démocratie , et le peuple n’avait pas beaucoup gagné au changement.
L’institution en vertu de laquelle on élisait chaque année neuf nouveaux archontes avait un bon côté sans doute, qui était d’empécher l’abus du pouvoir suprême, mais en même temps un autre fort mauvais : celui de produire des factions dans riîtat. Car il y avait ainsi beaucoup de citoyens dans la république qui avaient exercé, puis déposé l’autorité suprême. Mais, en déposant leur dignité, ils ne renonçaient pas si ai.sément à l’amour du pouvoir ni au plaisir de régner dont ils avaient une fois goûté. Us désiraient donc de redevenir ce qu’ils avaient
été ; ils se faisaient un parti , ils excitaient des tempêtes intérieures dans la république. En outre, la succession plus rapide et l’acfroissement du nombre des archontes donnaient l’espoir à tout Athénien riche et considéré d’arriver à l’archontal ; espoir qu’on ne concevait guère ou pas du tout autrefois, quand un seul homme exerçait cette dignité et n’en était pas dépouillé de sitôt. Celte espérance Unissait par dégénérer chez eux en impatience, et l’impatience les conduisait à de dangereux projets. .Ainsi les uns et les autres, ceux qui déjà avaient été archontes, comme ceux qui aspiraient à l’être, devinrent également funestes au repos public.
Ce qu’il y avait de pis, c’est que l’autorité du commandement, par son partage entre plusieurs et sa courte durée, se trouvait affaiblie plus qu’elle ne l’avait jamais été. 11 manquait une main ferme pour dompter les factions et tenir en bride les têtes séditieuses. Des citoyens puissants et audacieux portaient le désordre dans riütat et aspiraient à l’indépendance.
A la fin, pour mettre un terme à ces troubles, on jeta les yeux sur un citoyen irréprochable et craint de tous, pour le charger de la révision des lois, qui jusque-là ne consistaient qu’en traditions fort imparfaites. Ce citoyen redouté se nommait Dracon. C’était un homme à qui manquait le sentiment humain, qui n’attendait rien de bon de la nature humaine, qui ne voyait les actions des autres que dans le terne miroir de son âme sombre, et qui n’avait nul ménagement pour les faiblesses de l’humanité : mauvais philosophe et encore plus mauvais appréciateur des hommes, ayant le cœur froid , la tête étroite , et inflexible dans ses préjugés. Un tel homme était excellent pour l’exécution des lois; mais pour en donner on ne pouvait faire un plus mauvais clioix.
11 nous est resté peu de chose des lois de Dracon ; mais ce peu nous peint l’homme et l’esprit de sa législation. 11 punissait de mort tous les méfaits sans distinction : l’oisiveté comme le meurtre, le vol d’un chou ou d’une brebis comme la haute trahison et l’incendie. Comme après cela on lui demandait pourquoi il châtiait les plus petites transgressions aussi sévèrement que les plus grands crimes, il répondait ; « Les plus petits méfaits sout dignes de mort; pour les plus grands, je ne connais
pas d'autre peine que la mort : voilà pourquoi il me les faut traiter de la même manière. »
Les lois de Dracon sont l'essai, d’un commençant dans l'art de gouverner les hommes. La terreur est le seul mobile par lequel il agit. Il ne punit que le mal déjà fait; il ne prévient pas le mal; il ne s’inquiète pas d’en fermer les sources, ni d’améliorer les hommes. Retrancher un homme du nombre des vivants pour avoir fait une action coupable , c’est la même chose qu’abattre un arbre parce qu’un de ses fruits est pourri.
Ses lois sont doublement à blâmer, parce que non-seulement elles ont contre elles les sentiments et les droits sacrés de l’humanité, mais que de plus elles n’étaient pas appropriées au peuple à qui il les donnait. Si un peuple au monde était inhabile à prospérer sous de telles lois, c’était le peuple athénien. Les esclaves des Pharaons ou du roi des rois s’y seraient peutêtre habitués à la longue , mais comment des Athéniens auraient-ils pu se plier sous un tel joug?
Aussi restèrent-elles à peine un demi-siècle en vigueur, bien qu’il leur eût donné le titre peu mode.ste d’immuables.
Dracon avait donc fort mal rempli son mandat , et , au lieu d’être utiles, ses lois étaient funestes. Comme elles ne pouvaient être exécutées et qu’il n’y en avait pas d’autres qui fussent là toutes prêtes pour les remplacer, c’était comme si Athènes n’eùt pas eu de lois du tout, et la plus triste anarchie fit irruption dans l’État.
La situation du peuple athénien était en ce temps-là on ne peut plus déplorable. Une classe de citoyens possédait tout , et l’autre, au contraire, absolument rien; les riches opprimaient et pillaient les pauvres de la manière la plus impitoyable. 11 s’éleva entre eux une barrière immense. Le besoin forçait les citoyens pauvres à recourir aux riches, à ces sangsues mêmes qui les avaient épuisés; mais ils ne trouvaient auprès d’eux qu’un cruel secours. Pour les sommes qu’ils empruntaient, ils étaient obligés de payer des intérêts exorbitants , et , quand ils ne s’acquittaient pas au terme fixé, d’abandonner leurs terres même à leurs créanciers. Ouand ils n’avaient plus rien à donner, comme il fallait pourtant vivre, ils étaient réduits à vendre leurs enfants comme esclaves, et enfin, quand cette ressource aussi
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LA LIÎGISLATION I)E LYCUKOUE ET DE SOLON. 489
était épuisée, ils empruntaient sur leur propre personne, et il fallait qu’ils se résignassent à se laisser vendre comme esclaves * par ceux à qui ils devaient. Il n'avait pas encore été porté de loi dans l’Attique contre cet abominable trafic d’hommes, et rien ne mettait des bornes à la cruelle avidité des citoyens riches. Telle était l’horrible situation d’.Atbènes. Pour préserver .l’État de sa ruine, il fallait rétablir d’une manière violente l’équilibre détruit des fortunes.
Pour cette fin il s’était élevé trois factions parmi le peuple. La première, à laquelle se joignirent principalement les citoyens pauvres, demandait une démocratie et un partage égal des terres, comme celui que Lycurgue avait introduit à Sparte; la seconde, composée des riches, militait en faveur de l'aristocratie.
La troisième voulait qu’on réunit les deux formes de gouvernement , et s’opposait aux deux autres, de façon qu’aucune d’elles ne pouvait l’emporter.
Il n’y avait nul espoir d’arranger le différend à l’amiable, tant qu’on ne trouverait pas un homme auquel les trois factions se soumissent également et qu’elles reconnussent pour*arbitre entre elles.
Heureusement il se rencontra un tel homme, et les services qu’il avait rendus à la république , son caractère doux et équitable et sa réputation de sagesse avaient attiré sur lui depuis longtemps les yeux de la nation. Cet homme était Solon, issu, comme Lycurgue, de sang royal, car il comptait Codrus parmi ses ancêtres. Le père de Solon avait été très-riche; mais, par sa ■ bienfaisance, il avait diminué sa fortune, et le jeune Solon, dans ses premières années, fut contraint de pratiquer le commerce. Par les voyages auxquels ce genre de vie l’obligeait et par ses rapports avec les nations étrangères, son esprit s’enrichit, et son génie se développa par la fréquentation des sages des autres pays. 11 s'était livré de bonne heure à la poésie, et le talent qu’il y acquit lui fut dans la suite très-utile pour revêtir de cette forme attrayante les vérités morales et les règles politiques. Son cœur était ouvert à la joie et à l’amour; quelques faiblesses de sa jeunesse le rendirent d’autant plus indulgent envers l'humanité, et donnèrent à .ses lois cette empreinte de mansuétude et de douceur qui les distingue d’une si belle façon de celles de
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Dracon et de Lycurgue. En outre, il avait été un vaillant général; il avait acquis à 1a république la possession de l'tle de Salamine et lui avait rendu d’autres services de guerre importants. Alors ’ l'étude de la sagesse n'était jms encore, comme aujourd’hui, séparée de l’activité politique et guerrière; le sage était le meilleur homme d'Ëtat, le général le plus expérimenté, le plus brave soldat : sa sagesse se répandait sur tous les actes de sa vie civile. I..a renommée de Solon avait retenti dans toute la Grèce , et il avait dans les aflaires générales du Péloponnèse une très-grande influence.
Solon était également cher à tous les partis à Athènes. Les riches fondaient sur lui de grandes espérances, parce qu’il était lui-méme un homme riche. Les pauvres avaient conGance en lui , parce qu’il était un honnête homme. La partie sensée des Athéniens le désirait pour chef, parce que la monarchie leur paraissait le plus sûr moyen d’étouffer les factions ; ses parents s’associaient b ce désir, mais dans des vues intéressées, pour partager le pouvoir avec lui. Solon repoussa ce conseil : « La monarcliie, disait-il, est un beau logis, mais qui n’a pas d’issue. >
11 se contenta de se faire nommer archonte et législateur, et il se chargea de cette grande mission à contre-cœur et uniquement en considération du bien public.
La première chose par laquelle il commença son œuvre fut le célèbre édit appelé Scisachtiieia, ou abolition des charges, qui supprimait toutes les dettes et en même temps défendait qu’à l’avenir un homme prêtât à un autre sur un engagement corporel. Cet édit fut sans doute une atteinte violente à la propriété, mais l’extrémité où le pays était réduit rendait cette violence nécessaire. C’était de deux maux le moindre, car la partie du peuple qui en souffrait était beaucoup moins nombreuse que celle dont cette mesure assura le bien-être.
Par cet édit bienfaisant il enleva d’un seul coup les lourds fardeaux qui, depuis des siècles, écrasaient la classe pauvre; mais par là il ne rendait pas les riches misérables , car il leur laissa ce qu’ils avaient; il leur ôta seulement les moyens d’être injustes. Néanmoins il récolta aussi peu de reconnaissance chez les pauvres que chez les riches. Les pauvres avaient compté sur
un partage complètement égal des terres, dont l’exemple avait été donné à Sparte, et ils murmuraient contre lui parce qu’il avait trompé leur attente. Ils oubliaient que le législateur doit justice aux riches aussi bien qu’aux pauvres, et que le règlement de Lycurgue ne méritait pas d’étre imité, par cette raison-là même qu’il reposait sur une iniquité qu’il eût pu et dû éviter.
L’ingratitude du peuple arracha au législateur cette plainte modérée ; « Autrefois des louanges résonnaient de toutes parts à mes oreilles; maintenant tous me regardent de travers avec des yeux hostiles. • .Mais bientôt se montrèrent dans l'Attique les suites salutaires de son ordonnance. La terre, auparavant soumise à des corvées serviles, était désormais libre; le citoyen cultivait maintenant, comme sa propriété , le champ que naguère il avait cultivé, comme mercenaire, pour son créancier. De nombreux Athéniens vendus à l’étranger, qui avaient déjà commencé à désapprendre leur langue maternelle, revirent leur patrie comme hommes libres.
La confiance au législateur revint. On le chargea de toute la réforme de l’État, et on lui donna un pouvoir illimité de régler ce qui touchait la propriété et les droits des citoyens. Le premier usage qu’il fit de ce pouvoir, fut d’abolir toutes les lois de Dracon , excepté celles qui étaient dirigées contre le meurtre et l’adultère.
Après cela, il entreprit la grande œuvre de donner à la république gne constitution nouvelle.
Tous les citoyens d’Athènes durent se soumettre à une nouvelle évaluation de leurs fortunes, et, d’après cette évaluation , ils furent divisés en quatre classes ou tribus.
La première comprenait ceux qui avaient un revenu annuel de cinq cents mesures de produits secs et liquides.
La seconde renfermait ceux qui avaient trois cents mesures de produits, et qui pouvaient entretenir un cheval.
I.a troisième, ceux qui n’avaient que la moitié du revenu de ces derniers, de manière qu’ils étaient obligés de se réunir à deux pour parfaire cette somme de trois cents mesures. On les nommait pour cette raison « attelés deux à deux*. »
1. Ce n'est pas ainsi qu’on explique ordinairement le terme ZeuYÎTai comme
Dans la quatrième étaient ceux qui ne possédaient point de biens-fonds et qui ne vivaient que du travail de leurs mains: les manouvriers, les mercenaires, les artisans.
Les trois premières classes pouvaient occuper les emplois publics; ceux de la dernière en étaient exclus. Cependant ils avaient leur voix dans l’assemblée nationale aussi bien que les autres, ce qui suffisait pour leur donner une grande part au gouvernement. Devant l'assemblée nationale, nommée Ecclesia, étaient portées toutes les grandes affaires, et c’était elle qui les décidait ; à savoir l’élection des magistrats, la nomination aux emplois, les contestations judiciaires importantes, les finances, la guerre et la paix. Comme, en outre, les lois de Solon étaient entourées d’une certaine obscurité, il fallait, dans tous les cas où le juge avait des doutes sur une loi qu’il devait Interpréter, en appeler à V Ecclesia , qui alors prononçait en dernière instance comment il fallait entendre la loi. De fous les tribunaux on pouvait appeler au peuple. Avant l’âge de trente ans, personne n’était admis à l’assemblée nationale; mais, dès qu’on avait l’âge requis, on ne pouvait s’en absenter impunément, car Solon ne baissait èt ne combattait rien tant que la tiédeur pour l'intérêt public.
De cette façon, la constitution d’Athènes se trouvait changée en une parfaite démocratie. Iæ peuple était souverain dans la plus rigoureuse acception du mot, et il gouvernait non pas seulement par ses représentants, mais encore en personne et par lui-même.
Mais bientôt se montrèrent les conséquences fâcheuses de cette institution. Le peuple était devenu puissant d’une manière trop soudaine pour user avec modération de sa prérogative ; la passion s’introduisit dans l’assemblée publique, et le tumulte qu’excitait une si grande multitude, ne permettait pas toujours de délibérer mûrement et de décider avec sagesse. Pour obvier à ce mal, Solon créa un sénat, pour la formation duquel on prenait cent membres de chacune des quatre classes. Ce sénat
dénomination de la troisième classe. Le sens adopté par Schiller ne viendrait-il pas d’une interprétation inexacte du mot owaptpotipMv contenu dans U phrase de Plutarque qui est relative aux
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avait à délibérer préalablement sur les points qui devaient être soumis à VEcclesia. Rien ne pouvait être porté devant le peuple qui n’eùt été d’abord examiné par le sénat, mais au peuple seul restait la décision. Lorsqu’une affaire avait été exposée au peuple par le sénat, les orateurs prenaient la parole pour diriger les votes de l’assemblée. Cette classe d’hommes s’est acquis à Athènes une grande importance, et, par l’abus qu’ils faisaient de leur art et de l’humeur mobile des Athéniens , ils ont fait autant de mal îi la république qu’ils auraient pu lui faire de bien, si, purs de toutes vues d’intérêt privé, ils avaient toujours eu devant les yeux l’intérêt de l'État. L’orateur mettait en œuvre tous les artilices de l'éloquence pour faire agréer au peuple le côté de l'affaire vers lequel il eût voulu le faire pencher, et, s’il entendait son art, tous les cœurs étaient dans ses mains. Ces orateurs enchaînaient le peuple d’une douce et légitime chaîne. Ils régnaient par la persuasion , et leur pouvoir, pour laisser quelque chose au libre choix, n’en était pas moins grand. Le peuple gardait une entière liberté d’adopter et de rejeter ; mais, par l’art avec lequel on savait lui présenter les choses, on dirigeait cette liberté : institution excellente, si les fonctions d’orateur fussent toujours restées dans des mains pures et fidèles. Mais bientôt ces orateurs devinrent des sophistes qui mettaient leur gloire à faire du mal le bien et du bien le mal.
Au milieu d’Athènes était une grande place publique, entourée de statues de dieux et de héros, et nommée le Prytanée. Dans cette place s’assemblait le sénat, et les sénateurs tirèrent de là le nom de Prytanes. On exigeait d’un Prytane une vie irréprochable. .Un dissipateur, un homme qui aurait manqué de respect à son père, qui se serait enivré, ne fût-ce qu’une fois, ne pouvait concevoir la pensée de prétendre à cette dignité.
Lorsque, par la suite, la population d’Athènes s’accrut, et qu’au lieu des quatre tribus que Solon avait établies, l’on fit dix tribus, le nombre des Prytanes fut aussi porté de quatre cents à mille. Mais de ces mille Prytanes il n’y en avait que cinq cents en fonction dans une année, et encore n’y étaient-ils pas tous simultanément. Cinquante d’entre eux gouvernaient pendant cinq semaines, et de telle façon qu’il n’y en avait que dix qui exerçassent le pouvoir chaque semaine. Il leur était ainsi tout h.
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fait impossible d'agir arbitrairement, car chacun d’eux avait autant de témoins du ses actions et de surveillants qu'il avait de collègues, et le successeur avait toujours le droit de contrôler l'administration de son prédécesseur. Toutes les cinq semaines on tenait quatre assemblées du peuple, sans com]>ter les extraordinaires; par cet arrangement, il devenait impossible qu'une question restât longtemps indécise et que la marclie des affaires traînât.
Outre le sénat des Prytanes, qu’il créa, Solon remit encore en honneur l’aréopage, que Dracon avait abaissé parçe qu’il lui trouvait des sentiments trop humains. 11 en fit l’inspecteur suprême et le génie protecteur des lois, et, comme dit Plutarque, c’est à CCS deux tribunaux, le sénat et l’aréopage, qu’il attacha, comme à deux ancres, la république.
Ces deux cours de justice étaient instituées pour veiller au maintien de l’État et de ses lois. Dix autres tribunaux s’occupaient de l'application des lois et de l’administration de la justice. Quatre connaissaient des atfaires de meurtre, le Palladium, le Delphinium, la Phreatiys et VHetiæa. Solon ne fit que confirmer les deux premiers, ils existaient déjà sous les rois. Les meurtres non prémédités étaient jugés par le Palladium. Devant le Delphinium comparaissaient ceux qui déclaraient avoir commis un meurtre réputé légitime. La juridiction nommée Phreatiijs fut établie pour informer contre ceux qui étaient accusés d’un meurtre prémédité, après qu’ils s’étaient déjà expatriés pour un homicide non prémédité. L’accusé paraissait sur un vaisseau, et ses juges se tenaient sur le rivage. S’il était innoœnt, il retournait paisiblement au lieu de son exil, avec l’heureux espoir de revenir un jour dans sa patrie. S’il était reconnu coupable, il retournait également sain et sauf, mais la patrie était à janiais perdue pour lui.
La quatrième cour criminelle était l’Iklùea, qui tirait son nom du soleil {Helios), parce qu’elle avait coutume de s’assembler aussitôt après le lever du soleil et dans un lieu qu’il frappait de ses rayons. L’IIeliæa était une commission extraordinaire des autres grands tribunaux; ses membres étaient à la fois juges et magistrats. Ils n’avaient pas seulement à appliquer et à exécuter les lois, mais encore à les améliorer et à en déterminer le sens.
Leur réunion était solennelle, et un serment redoutable les obligeait à la vérité.
Dès qu’un arrêt de mort était prononcé, et que le condamné ne s’y était pas soustrait par un bannissement volontaire, on le livrait aux onze. C’était le nom d’une commission pour laquelle chacune des dix tribus fournissait un homme, ce qui, avec le bourreau, formait le nombre onze. Ces onze avaient la surveillance des prisons et exécutaient les arrêts de mort. Les genres de mort qu’on appliquait aux criminels, à Athènes, étaient au nombre de trois. Ou bien on les précipitait dans un goulfre, parfois aussi dans la mer, ou bien on les frappait du glaive, ou on leur faisait boire la ciguë.
Immédiatement après la peine de mort venait le bannissement. Ce châtiment est terrible dans les pays heureux : il est des États d’où ce n’est point un malheur d’être banni. Placer le bannissement immédiatement après la peine de mort, et même, quand il était perpétuel, au niveau de celle-ci, c’était, chez le peuple athénien, un beau sentiment de sa valeur. L’Atliénien qui avait perdu sa patrie ne pouvait, dans tout le reste du monde, retrouver une autre Athènes.
Le bannissement, à l’exception du seul ostracisme, entraînait la confiscation de tous les biens.
Des citoyens qui , par leurs mérites extraordinaires ou par leur fortune, avaient acquis une influence et une autorité plus grande que ne le comportait l’égalité républicaine, et qui, par conséquent, commençaient à devenir dangereux pour la liberté civile, étaient parfois bannis avant d’avoir mérité le bannissement. Pour sauver l’État, on se montrait injuste envers un citoyen en particulier. L’idée qui est la base de cet usage est louable en soi; mais le moyen qu’on employait atteste une politique puérile. On nommait cette sorte de bannissement ostracisme, pai’cc que les votes s’écrivaient sur des écailles. Six mille voix étaient nécessaires pour condamner un citoyen à cette peine. L’ostracisme devait, de sa nature, frapper le plus souvent le citoyen qui avait le plus de mérite; il honorait donc plutôt qu’il ne flétri-ssait; mais il n’en était pas moins injuste et cruel, car il enlevait au plus digne ce qu’il avait de plus cher, la patrie. Un quatrième genre de peine pour les transgressions
criminelles, était la colonne d'infamie. La faute du coupable était inscrite sur une colonne, ce qui lui ôtait l'honneur, à lui et k toute sa race.
Pour juger les affaires civiles, moins considérables, six tribunaux avaient été établis, mais qui ne devinrent jamais importants, parce que le condamné pouvait appeler de tous aux tribunaux supérieurs et à VEcclesia. Chacun, plaidait soi-même sa cause, excepté les femmes, les enfants et les esclaves. Une clepsydre fixait la durée du plaidoyer du défendeur et de celui du demandeur. Les affaires civiles les plus importantes devaient être décidées en vingt-quatre heures.
Voilà ce que j’avais à dire des institutions civiles et politiques de Solon; mais ce législateur ne se borna pas là. Un avantage que les anciens législateurs ont sur les modernes, c'est qu’ils forment les hommes pour les lois qu’ils leur donnent, qu’ils embrassent aussi la moralité, le caractère, le commerce de la vie sociale, et qu’ils ne séparent jamais, comme nous, le citoyen de l’homme. Chez nous, il n’est pas rare que les lois soient en opposition directe avec les mœurs. Chez les anciens, les lois et les mœurs étaient dans une bien plus belle harmonie, .\ussi le corps politique avait-il chez eux une chaleur de vie qui, chez nous, lui manque entièrement; l’État était gravé en traits ineffaçables dans les âmes des citoyens.
Toutefois, il faut ici même être très-circonspect dans l’éloge de l’antiquité. On peut presque généralement soutenir que les vues des anciens législateurs étaient sages et louables, mais qu’ils péchaient dans le choix des moyens. Ces moyens témoignent souvent d’idées fausses et d’une manière de voir étroite. Où nous restons en arrière, ils allaient trop loin. Si nos législateurs ont eu tort de négliger entièrement les devoirs moraux et les mœurs, les législateurs grecs ont eu le tort contraire d’imposer les devoirs moraux par la contrainte des lois. Pour la beauté morale des actions, la première condition est la liberté de la volonté, et cette liberté disparait dès qu’on veut forcer à la vertu morale par des châtiments légaux. Le plus noble privilège de la nature humaine est de se déterminer soi-même et de faire le bien pour le bien. Nulle loi civile ne doit ordonner coactivement la fidélité envers l’ami, la générosité envers l’ennemi, la
LA LÉGISLATION DE LYCUUGUE ET DE SOLON. 497 reconnaissance envers le père et la mère; car, en faisant cela, elle cliange un sentiment moral libre en un effet de la crainte, en un mouvement servile.
Mais revenons à Solon.
Une de ses lois voulait que tout citoyen regardât l’offense faite à un autre comme faite à lui-méine, et qu’il n’eût pas de repos que l’offenseur n’en fût puni. La loi est excellente si l’on considère l'intention qu’il eut en la portant. Cette intention était d’inspirer à chaque citoyen une vive sympathie pour tous les autres, et de les habituer tous ensemble à se considérer comme membres d’un tout bien uni. Que nous serions agréablement surpris si nous arrivions dans un pays où le premier passant nous prendrait spontanément sous sa protection contre un agresseur! Mais combien notre plaisir diminuerait si nous apprenions en même temps qu’il a été contraint de tenir cette belle conduite!
Une autre loi portée par Solon déclare infime celui qui dans une sédition demeure neutre. Cette loi aussi se fondait sur une bonne intention, qu’il est impossible de méconnaître. L’objet du législateur était d’inspirer à ses citoyens le plus profond intérêt pour le bien de l’État. La froideur pour la patrie était à ses yeux ce qu’il pouvait y avoir de plus haïssable dans un citoyen. Souvent la neutralité peut être la suite de cette froideur ; mais il oubliait que .souvent aussi le plus ardent intérêt pour le bien de la patrie peut commander cette neutralité ; par exemple, quand les deux partis ont tort, et que la patrie a également à perdre au triomphe de l’un et de l’autre.
Une autre loi de Solon défend de mal parler des morts; une autre de médire des vivants dans des lieux publics, tels que les tribunaux, les temples, les spectacles. Il dispense les bâtards des devoirs filiaux, parce que le père, dit-il, s'est déjà payé par le plaisir sensuel dont il a joui. De même il dispensait le fils du devpir de nourrir son père , quand celui-ci ne lui avait pas fait apprendre un état. Il permettait de faire des testaments et de disposer de ses biens à son gré, parce que des amis qu’on s’est choisis valent mieux, disait-il, que’ de simples parents. H abolit les dots, parce qu’il voulait que ce fût l’amour, et non l’intérét, qui fit les mariages. C’est encore un beau trait de la mansuétude
sciiiLLF.n. — msT. I 32
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de son caraclt're d’avoir adouci le nom de certaines choses odieuses. Iæs impositions se nommèrent contributions; les garnisons, gardes de la ville; les prisons, chambres, et l’abolition des dettes, soulagement. Il modéra par de sages règlements la dépense, pour laquelle l’esprit des Athéniens avait tant de penchant. Des lois sévères veillaient sur les mœurs des femmes, sur le commerce des deux sexes et sur la sainteté du mariage.
Il voulut que toutes ces lois ne fussent valables que pourcent ans. Combien il voyait plus loin que Lycurgue! Il comprenait que les lois ne sont que les instruments de la civilisation ; que les nations, dans leur âge viril, ont besoin d’une autre direction que dans leur enfance. Lycurgue éternisait l’enfance intellectuelle des Spartiates, pour éterniser ainsi chez eux ses lois; mais son État a disparu avec elles. Solon, au contraire, ne promettait aux siennes qu’une durée de cent ans, et encore aujourd’hui plusieurs d’entre elles sont en vigueur dans le droit romain. Le temps est un juge équitable de tous les mérites.
On a re|)roché à Solon d’avoir donné un trop grand pouvoir au peuple, et ce reproche n’est pas sans fondement. En voulant trop éviter un écueil, l’oligarchie, il s’est trop approché d’un autre, qui est l’anarchie; toutefois, il ne s’en est qu’approché, car le sénat des Prytanes et le tribunal de l’aréopage étaient des freins puissants du pouvoir démocratique. Les maux qui sont inséparables d’une démocratie ; les décisions tumultueuses et passionnées, et l’esprit de faction, ne pouvaient sans doute pas être évités à Athènes; mais ces maux sont plutôt imputables à la forme qu’il adopta qu’à l’essence même de la démocratie. Il fit une grande faute en voulant que le peuple décidât, non par des représentants, mais en personne ; ce qui, vu la grande multitude des votants, ne pouvait se passer sans confusion et sans tumulte, ni toujours sans corruption, à cause de la supériorité de nombre des citoyens sans avoir. L’ostracisme , qui exigeait au moins six mille voix, peut nous faire juger du tumulte orageux qui devait régner dans de telles assemblées populaires. Mais, d’un autre côté, si l’on considère combien le plus humble des Athéniens était initié aux affaires publiques, avec quelle force l’esprit national agissait en lui, avec quel soin le législateur avait travaillé à élever la patrie au-dessus de tout aux yeux du citoyen.
on se formera une plus liautc icl^e de l’intelligence politique de la plèbe atliénienne, on se gardera du moins de conclure précipitamment de notre populace à celle-là. Toute grande assemblée entraîne avec elle une certaine anarchie ; mais toutes les petites ont peine à se préserver complètement du despotisme aristocratique. Trouver un juste milieu entre les deux est le plus diflicile des problèmes dont la solution est résen'ée aux siècles futurs. Il n’en demeure pas moins admirable à mes yeux, ce sage esprit qui anima Solon dans sa législation : l'esprit de la saine et vraie politiijiie, qui ne perd jamais de vue le principe fondamental sur lequel tous les Etats doivent reposer, celui de se donner à soi-même les lois auxquelles on doit obéir, et de rctnplir les devoirs de citoyen par une conviction éclairée et par amour de la patrie, non par une crainte servile du châtiment, et une aveugle et molle soumission à la volonté d’un supérieur.
C’était une belle et excellente disposition chez Solon de respecter la nature humaine, de ne jamais sacrifier l’homme a l’État, le but au moyen, mais de faire servir l’État à l’homme. Ses lois étaient de flottantes attaches, au bout desquelles le citoyen pouvait se mouvoir avec aisance et liberté dans toutes les directions, sans jamais sentir qu’elles le guidassent. Ixs lois de Lycurgue étaient des chaînes de fer dont le frottement blessait , étouffait le hardi courage, et dont le poids écrasant accablait les esprits. Le législateur d’.Vthènes ouvrait toutes les carrières possibles au génie et à l’industrie de scs citoyens : celui de Sparte les murait toutes devant les siens, une seule exceptée , le service de l’Etat. Lycurgue prescrivit l’oisiveté par des lois; Solon la punit sévèrement. Aussi toutes les vertus mûrirent à Athènes, tous les métiers et tous les arts y fleurirent, l'industrie y lit jouer tous ses ressorts, tous les champs de la science y furent cultivés. Où trouve-t on à Sparte un Socrate, un Thucydide, un Sophocle et un Platon? Sparte ne pouvait produire que des gouvernants et des guerriers , point d’artistes, de poètes, de penseurs, de citoyens du monde. Tous deux, Solon comme Lycurgue, étaient des grands hommes, tous deux des hommes honnêtes; mais que leur influence a été différente, parce qu’ils partaient de principes opposés! Autour du
législateur athénien se rangent la liberté et la joie, l'industrie, l’abondance, tous les arls et toutes les vertus, toutes les Grâces et les Muses, levant sur lui des yeux reconnaissants et le nommant leur père et leur créateur. Autour de Lycurgue on ne voit que la tyrannie et son épouvantable contraire, la servitude qui secoue ses chaînes et maudit l’auteur de ses maux.
Le caractère de tout un peuple est la plus fidèle expression de scs lois, et par conséquent aussi le juge le plus sOr de leur mérite et de leurs défauts. La tète du Spartiate était bornée et son cœur insensible. 11 était orgueilleux et hautain avec ses confédérés, dur envers les vaincus, inhumain envers scs esclaves, servile envers ses supérieurs; dans les négociations il n’apportait ni foi ni conscience; il était despotique dans ses décisions, et sa grandeur, sa vertu même, manquaient de cette grâce attrayante qui seule gagne les cœurs. L’Athénien, au contraire, était doux et tendre dans le commerce de la vie, poli, vif dans la conversation, affable envers les petits, hospitalier et prévenant envers l’étranger. 11 aimait, il est vrai, la mollesse et la parure; mais cela ne l’empêchait pas, dans l’action, de combattre comme un lion. Vêtu de pourpre et parfumé d’essences, il faisait trembler également les millions d'hommes de Xerxès et les plus rudes Spartiates. 11 aimait les plaisirs de la table et ne pouvait résister qu’avec peine aux charmes de la volupté ; mais l’intempérance et une conduite impudente déshonoraient à Athènes. La délicatesse et la mansuétude ne furent poussées aussi loin chez aucun peuple de l’antiquité que chez celui-ci. Dans une guerre avec Philippe de Macédoine, les Athéniens avaient intercepté quelques lettres de ce roi, parmi lesquelles il s’en trouvait une adressée à sa femme. Toutes les autres furent ouvertes, mais ils renvoyèrent celle-ci intacte. L’Athénien était généreux dans la prospérité; il était constant dans le malheur: aucun sacrifice alors ne lui coûtait pour la pairie. Il se montrait humain envers ses esclaves; l’esclave maltraité avait le droit d’accuser son tyran. Les animaux mêmes éprouvaient la générosité de ce peuple. Après la construction du temple llécatompédon, il fut ordonné de laisser libres toutes les bêtes de somme qui y avaient été employées, et de les nourrir sans rien faire tout le reste de leur vie dans les meilleurs pâturages. Un de ces
I,A LÉGISLATION UE LYCURGUE ET DE SOLON. 501 animaux retourna plus tard do lui-mônie au travail et courut machinalement devant les autres bétes qui portaient des fardeaux. Ce spectacle toucha tellement les Athéniens qu’ils or* donnèrent de nourrir désormais cet animal, à part, aux frais de l’État.
Je dois cependant à la justice de ne pas taire les défauts des Athéniens, car l’histoire ne doit pas être un panégyrique. Ce peuple que nous avons admiré pour la politesse de ses mœurs, sa douceur et sa sagesse, se déshonoVa fréquemment par la plus honteuse ingratitude envers ses plus grands hommes, et par sa cruauté envers ses ennemis vaincus. Cité par les flatteries de ses orateurs, insolemment fier de sa liberté, et vain de tant de brillants avantages, il opprimait souvent ses alliés et ses voisins avec un intolérable orgueil, et se laissait entraîner, dans les délibérations publiques, par un frivole esprit de vertige qui rendait vains les efforts de scs hommes d’État les plus sages, et amenait l’État au bord d’u'h abîme. Chaque Athénien en particulier était doux et facile à diriger; mais dans les assemblées publiques il n’était plus le même homme. Aussi .Aristophane nous peint-il ses compatriotes comme des vieillards raisonnables à la maison et des fous à l’assemblée. L’amour de la gloire et la soif de la nouveauté les dominaient à l’excès : à la gloire l’Athénien sacrifiait souvent sa fortune, sa vie, parfois jusqu’à sa vertu. Une couronne d’olivier, une inscription sur une colonne, qui proclamait son mérite, lui étaient un plus ardent aiguillon pour le pousser aux grandes actions , que ne l’eussent été pour le Perse tous les trésors du grand roi. Autant le peuple athénien outrait l’ingratitude , autant il se montrait excessif dans sa reconnaissance. Être accompagné en triomphe , au sortir de l’assemblée, par un tel peuple; l’occuper, ne fùt-ce qu’un jour, était une bien plus haute jouissance pour l’ambition de l’Athénien, et en même temps une jouissance plus réelle, que toutes celles qu’un monarque peut procurer au plus cher de ses esclaves; car émouvoir tout un peuple fier et sensible est tout autre chose que de plaire à un seul homme. Il fallait que l’Athénien fût toujours en mouvement; son Ame aspirait sans cesse à de nouvelles émotions, à de nouvelles jouissances. 11 fallait fournir chaque jour un nouvel aliment à cet amour de la nou-
OPUSCUI.KS lIISTOlUUUKS.
vernit^, si l’on voulait qu’il ne se tournât pas contre l’fitat môme. Ainsi, plus d’une fois, un spectacle, donnô au moment opportun, sftuva le repos public, que menaçait la rôvolte; ainsi un usurpateur souvent arrivait à ses lins, pourvu qu’il sacrifiât à ce penchant du peuple par une suite de divertissements. Mais aussi, malheur au citoyen du plus grand mérite, s'il n’entendait pas l’art d’ôtre chaque jour nouveau et de rajeunir son mérite!
Le soir de la vie de Solon ne fut pas aussi serein que sa vie l’eût mérité. Pour échapper aux importunités des Athéniens, qili journellement le tourmentaient par des questions et des propositions, il lit, dès que ses lois eurent cours , un voyage en Asie Mineure, aux îles et en Égypte, dans lequel il eut des entretiens avec les hommes les plus sages de son temps , et visita la cour du roi Crésus, en Lydie, et celle de .Sais, en Égypte. Ce qu’on raconte de son entrevue avec Thalès de Milet et avec Crésus est trop connu pour que je le rappelle ici. A son retour à Athènes, il trouva la république déchirée par trois partis, qui avaient h leur tête deux hommes dangereux, Mégaclès et Pisistrate. Mégaclès se rendait puissant et redoutable par sa richesse; Pisistrate, par son habileté politique et son génie. Ce Pisistrate, l’ancien favori de Solon et le Jules César d’Athènes, parut un jour devant l’assemblée du peuple, tout pâle, étendu sur son char, arrosé du sang d’une blessure qu’il s’était ouverte lui-même dans le bras. « C’est ainsi, dit-il, que mes ennemis m’ont maltraité h cause de vous. Ma vie est dans un continuel danger si vous ne prenez des mesures pour la protéger. » Alors ses amis, d’après les instructions qu’il leur avait données, demandèrent qu’on lui entretint une garde du corps qui l’accompagnerait toutes les fois qu’il paraîtrait en public. La proposition passa : Pisistrate eut une garde du corps, et à peine se vit-il à sa tête qu’il s’empara de la citadelle d’Athènes.^ ce moment, le voile tomba des yeux du peuple; mais il était trop tard. La terreur saisit la cité; .Mégaclès et ses partisans s’échappèrent de la ville, et l’abandoimèrent à l’usurpateur. Solon, qui seul ne s’était pas laissé tromper, fut aussi le seul qui ne perdit pas courage. Autant il s’était elforcé de retenir ses concitoyens dans leur précipitation lorsqu’il en était encore temps, autant il s’efforça
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LA I.ÉGISLATIÜN DE LYCUUGUE ET DE SOLOX. 503
maintenant de ranimer leur courage abattu. Ne trouvant accès nulle part, il retourna chez lui, plaça scs armes devant la porte de sa maison, et s’écria : * J’ai fait ce que j’ai pu pour le bien de ma patrie. » 11 ne songea pas à fuir, mais continua de bMmer vivement la folie du peuple et la mauvaise foi du tyran. Comme ses amis lui demandaient ce qui lui inspirait tant d’audace pour braver le puissant, il répondit : c Mon âge me donne cette hardiesse. » Il mourut, et ses derniers regards ne virent point sa patrie libre.
Mais Athènes n’était pas tombée entre les mains d’un barbare. Pisistrate avait l’ârae noble, et il honorait les lois de Solon. Lorsque, dans la suite, après avoir été deux fois e.xpulsé par son rival et s’être deux fois de nouveau rendu maître de la ville, il demeura enfin en paisible possession de son pouvoir, il fit oublier son usurpation par les services réels qu’il rendit à l’IÜtat, et par de brillantes vertus. Personne sous lui ne s’apercevait qu’Atliènes ne fût plus libre, tant son gouvernement était facile et doux : ce n’était pas lui, mais les lois de Solon qui régnaient. Pisistrate ouvrit l’âge d’or d’Athènes ; sous lui se leva la belle aurore des arts de la Grèce. Il mourut regretté comme un père.
L’œuvre commencée par lui fut continuée par ses fils, Hipparque et Hippias. Les deux frères régnèrent avec concorde, et un égal amour des sciences les animait l’un et l’autre. Sous eux fleurirent déjà Simonide et Anacréon ; l’Académie fut fondée. Tout hatait la venue de la magnifique époque de Périclès.
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