‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 219 sur 228 · L’EUROPE AU TEMPS DE LA 1” CROISADE. 5S · texte numérisé non relu

L’EUROPE AU TEMPS DE LA 1” CROISADE. 5S

parce que la nation conserva toujours son organisation guerrière. 11 institua donc dans les provinces des préposés, dont l’oflice était en même temps de conduire à la guerre les troupes que la province mettait en campagne ; et, comme, pour rendre la Justice et terminer les querelles, il ne pouvait être partout pré.scnt à la fois, il fallut qu’il se multipliât, c’est-à-dire, qu’il se fît représenter dans les dilTérents districts par des fondés de pouvoir qui y exerçaient en son nom la suprême autorité judiciaire. Ainsi, il mit des ducs à la tête des provinces; des margraves (ou marquis) dans les provinces frontières; des comtes dans les cantons; des centeniers dans les districts moins importants, etc., et ces dignités furent conférées par une investiture féodale, semblable à celle des terres. Elles n’étaient pas plus héréditaires que les fiefs, et, comme les’ fiefs, le suzerain pouvait les faire pas.ser de l’un à l’autre. De même que les dignités tenues en fief, de même certains revenus étaient conférés à titre de bénéfices, par exemple des amendes, des péages, et autres de semblable nature.

De que le roi faisait dans le royaume, le haut clergé le faisait dans ses domaines. La possession de la terre lui imposait des services militaires et judiciaires, qui ne paraissaient pas fort compatibles avec la dignité et la sainteté de son ministère. 11 était donc contraint de lais.ser ces soins à d’autres , auxquels il abandonnait , comme compensation , l’usufruit de certains domaines, le casuel de la judicature, et d’autres revenus ; ou , pour parler le langage de ces temps, il fallait qu’il leur donnât ces charges à titre de fiefs. Un archevêque, un évêque ou un abbé était donc, dans son domaine, ce qu’était le roi dans tout l’État. Il avait des avocats ou baillis, des officiers et des feudataires, des tribunaux et un fisc. Les rois eux-mêmes ne regardaient pas comme au-dessous de leur dignité de devenir les feudataires de leurs évêques et de leurs prélats, ce que ceux-ci n’ont pas manqué de faire valoir comme un signe de la prééminence appartenant au clergé sur les laïques. Rien de surprenant que les papes se soient ensuite avisés d’honorer du titre de leur prévôt celui qu’ils avaient fait empereur. En gardant toujours présente à la pensée cette double relation des rois, comme barons et comme souverains de leur

royaume, on s’expliquera aisément ces apparentes contradictions.

Les ducs, les margraves, les comtes, que le roi plaçait comme chefs militaires ou comme juges à la tête des provinces, avaient besoin d’une certaine force pour suffire à la défense au dehors, maintenir leur autorité contre la turbulence des barons, assurer l’exécution de leurs arrêts, et, en cas de résistance, se faire obéir les armes à la main. Mais avec la dignité même on ne leur donnait aucune force; les officiers royaux devaient savoir s’en créer une eux-mêmes. Par là, ces fonctions se trouvèrent fermées à tous les hommes libres trop peu puissants, et devinrent le privilège du petit nombre des hauts barons qui étaient assez riches en alleux , et pouvaient mettre en campagne assez de vassaux pour se maintenir par leurs propres forces. Cela fut surtout nécessaire dans les provinces où vivait une noblesse puissante et guerrière, et tout à fait indispensable sur les frontières. Cette nécessité devint plus grande d’un siècle à l’autre, à mesure que la décadence de l’autorité royale amenait l’anarchie , que les guerres privées éclataient, et que l’impunité encourageait le brigandage. C’est aussi pour cela que le clergé, qui était particulièrement exposé à ces violences, choisissait parmi les plus puissants barons ses défenseurs et ses vassaux.

Les grands vassaux de la couronne étaient donc en même temps d’opulents barons ou seigneurs, et avaient eux-mêmes sous eux des vassaux dont le bras était à leurs ordres. Ils étaient à la fois vassaux de la couronne , et suzerains de leurs inférieurs. Par l’un de ces titres ils étaient dépendants , tandis que l’autre nourrissait en eux l’esprit de domination arbitraire. Dans leurs domaines c’étaient des princes absolus , dans leurs fiefs ils avaient les mains liées ; leurs domaines se transmettaient de père en fils; les fiefs, après leur mort, retombaient aux mains du suzerain. Une situation aussi contradictoire ne pouvait être de longue durée. Le puissant vassal de la couronne manifesta bientôt la prétention d’assimiler le fief à l’alleu , d’être absolu dans l’un comme dans l’autre, et d’assurer l’un comme l’autre à ses descendants. Au lieu de représenter le roi dans le duché ou dans le comté, il se voulut représenter lui-même, et il avait dans les mains pour cela de dangereux moyens. I.k;s ressources

L’EUROPE AU TEMPS DE LA 1" CROISADE. 5ï0 mf'mcs qu’il tirait de ses nombreux alleux, cette armée belliqueuse qu’il pouvait recruter parmi ses vassaux, et qui le mettait en état d’être utile à la couronne dans le poste où elle le plaçait, faisaient précisément de lui un instrument aussi dangereux pour elle qu’il était peu silr. Possédait-il beaucoup d’alleux dans la province qu’il tenait en fief, ou dans laquelle il était revêtu d’une charge de judicature {et c’était justement la raison qui la lui avait fait confier de préférence), alors la plus grande partie des hommes libres qui résidaient dans cette province , étaient d’ordinaire dans sa dépendance. Ou bien ils tenaient de lui leurs biens à titre de fiefs, ou bien ils devaient, en tout cas, ménager en lui un voisin puissant, qui pouvait leur devenir nuisible. Comme juge de leurs procès, il avait souvent aussi leur fortune dans les mains, et, comme lieutenant du roi, il pouvait les opprimer et les exempter. Les rois négligeaientils de se rappeler par de fréquentes tournées dans les provinces, par l’exercice de leur suprême autorité judiciaire, ou par d’autres moyens semblables, au souvenir du peuple (et sous ce nom il faut toujours entendre les guerriers libres et les petits propriétaires); ou en étaient-ils empêchés par des entreprises extérieures ; en ce cas, les hauts barons devaient finir par être, aux yeux des hommes libres d’un rang inférieur, la dernière et plus haute juridiction, d’où venaient pour eux les vexations, d’où découlaient les bienfaits ; et, comme, en général, dans tout système de subordination, l’oppression la plus immédiate e.st toujours la plus sensible , la haute noblesse dut bientôt exercer sur la noblesse inférieure une influence qui mit à sa disposition toute la force de celle-ci. Survenait-il donc une querelle entre le roi et son vassal , le dernier pouvait compter bien plus que le premier sur l’assistance de ses feudataires, et cela le mettait en état de braver la couronne. 11 était alors trop * tard, et aussi trop périlleux, de vouloir lui enlever le fief, à lui ou à son héritier ; il aurait pu s’y maintenir, en cas de nécessité, avec les forces réunies de la province. Le monarque était ainsi réduit à se montrer satisfait si son vassal, devenu trop puissant, voulait bien lui accorder encore l’ombre de la suzeraineté suprême , et daignait s’abaisser à recevoir l'investiture d’un domaine qu’il s’était arbitrairement adjugé. Ce que l’on

scniLLSK. — msT. i

OPUSCDLES mSTORIOUES.

vient de dire des vassaux de la couronne, s’applique également aux ofliciers et feudataires du haut clergé, qui avait cela de commun avec les rois , que c’étaient de puissants barons qui tenaient de lui des iiefs.

C’est ainsi qu’insensiblement des dignités prêtées, des possessions reçues à titre de fiefs, se convertirent en biens héréditaires, et que lus vassaux devinrent de véritables seigneurs, qui ne gardèrent plus de la vassalité que l’apparence. Beaucoup de fiefs ou de charges devinrent aussi héréditaires par ce motif, que la même cause qui avait fait conférer le bénéfice au père, subsistait en faveur du fils et du petit-fils. Le roi de Germanie, par exemple, investissait-il du duclié de Saxe un seigneur saxon, parce que celui-ci était déji riche en alleux dans ce pays et se trouvait ainsi le plus capable de le défendre, cette raison avait la même valeur pour le fils de ce seigneur , qui héritait de ces alleux; et, quand cette transmission s’était ainsi plusieurs fois accomplie , elle devenait une coutume qui ne se pouvait plus abolir sans un motif extraordinaire et une puissante contrainte. Il ne manque pas, il est vrai, même dans des temps plus rapprochés, d'exemples de liefs ainsi repris; mais les historiens les mentionnent de manière à faire facilement reconnaître que c’étaient des exceptions à la règle. Au reste, il faut encore rappeler ici que ce changement eut lieu plus tôt ou plus tard, d’une façon plus ou moins générale, dans les divers pays.

Une fois les fiefs convertis en possessions héréditaires, un grand changement dut bientôt se manifester dans les rapports du souverain avec sa noblesse. Tant que le souverain reprenait le fief vacant, pour le conférer de nouveau à son gré, le souvenir du trône était encore souvent rappelé à la noblesse inférieure, et le lien qui la rattachait A son suzerain immédiat était moins fortement noué, parce que le bon plaisir du monarque et la mort de chaque tenancier venaient de nouveau le rompre. Mais , dès que ce fut une chose convenue que le fils succédât à son père dans le fief aussi bien que dans l’alleu, alors le vassal sut qu’il travaillait pour sa postérité en se montrant dévoué à son seigneur immédiat. Ainsi , autant l’hérédité des fiefs relâchait le lien entre la couronne et les grands vassaux, autant

L’EUnOPE AU TEMPS DE LA 1” CnOISADE. 531

elle le resserrait entre ceux-ci et leurs arrière-vassaux. A la fin les gi'ands fiefs ne tinrent plus à la couronne que par la personne même du vassal de cette couronne, lequel se faisait très-longtemps prier pour lui rendre les services auxquels sa dignité l’obligeait

•1. Dans la première édition, c'est -i^ dire dans le tome I de la première partie des historiques, on lit, au-dessous de la dernière ligne : die For t-

setzktig im 2tm'frn fiamtr ( a la suite au tome II ■). CVst, comme nous l’avons dit, une promesse que l’auteur n’a pas tenue.

•• '•*/. a-îÇft Kv.i

■>, vyimf^ L'i'-*â7T ,'

Page 1