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AU TEMPS DE U PREMIÈRE CROISADE

( FBAGHENT.)

L’Europe occidentale, quoique morcelée en un grand nombre d'États, présente, au onzième siècle, un aspect très-uniforme. Occupée généralement par des nations qui, au moment de leur établissement, étaient à peu près au même degré de culture sociale; qui avaient, à tout prendre, le môme caractère d’origine, et se trouvaient, lors de la prise de possession du pays, dans un état identique, il eût fallu qu’elle offrît à ses nouveaux habitants des séjours notablement différents, pour que, dans la suite du temps, il se fût manifesté entre eux d’importantes différences.

Mais l’égale fureur de dévastation, dont ces nations accompagnèrent leur conquête , rendit semblables les uns aux autres, quelle que fût la différence des habitants et de la culture, les pays qui en furent le théâtre ; car elle foulait aux pieds et détruisait partout de la même manière tout ce qui s’y trouvait, et

I. Cæ morceau parut dans le premier volume (de la première partie) des Uimnirn historiques ; mais il ne fut pas continué è causa d'une maladie de l'auteur. (.Vote de l’édition allemande.) — Voyez, plus haut, la note des pages et :)08.

OPUSCULES HISTÜUIC'UES.

brisait |)rcsque tout lien entre le nouvel t^tat de ces contrées et celui <iui l’avait précédé. En admettant même que le climat, la nature du sol, le voisinage, la situation géographique, dussent entretenir une diversité sensible; que les vestiges de la civilisation romaine au midi, l’inlluence de la civilisation des Arabes dans les régions du sud-ouest , le siège de la puissance pontificale en Italie, et les relations plus fréquentes avec les Grecs dans cette péninsule, ne pussent être sans conséquences pour les habiUants de ces pays ; l’clTet de ces influences était trop peu marqué, trop lent et trop faible, pour effacer ou changer notablement la forte empreinte originaire que toutes ces nations avaient apportée avec elles dans leurs nouvelles demeures. De là vient que l’iiistorien, aux extrémités les plus opposées de l'Europe, en Sicile et en Angleterre, sur les bords du Danube et de l’Eider, de l'Èbre comme de l’Elbe, observe, en général, une grande uniformité de mœurs et d’organisation, qui l’étonne d’autant plus quelle se trouve jointe à la plus grande indépendance de ces États entre eux, et à un manque presque absolu de relations mutuelles. En dépit des siècles qui ont passé sur ces peuples, quelques changements que la nouveauté de la situation géographique, de la religion, des langues, des arts, des objets de convoitise, des commodités et des jouissances de la vie, eussent dû produire dans le fond même de leur condition et y eussent produits en effet, on voit encore néanmoins subsister en somme le même édifice politique que leurs ancêtres avaient construit. Alors encore ils vivent, comme dans leur patrie scythique,dans une sauvage indépendance, armés pour l’attaque et pour la défense, éparpillés dans les districts de l’Europe, comme dans un immense camp; même sur cette plus vaste scène politique ils ont transplanté leur droit public barbare; jusque dans les profondeurs du christianisme ils ont importé leurs superstitions du Nord.

Les monarchies sur le modèle de Rome ou des empires asiatiques, et les républiques à la manière des Grecs, ont également disparu de cette scène nouvelle. A leur place sont venues des aristocraties militaires, des monarchies sans obéissance, des républiques sans sûreté et même sans liberté, de grands Etats morcelés en mille petits États, sans harmouie à l’intérieur, au

L’KURÜl*!-: AU TEMPS UE LA 1" CHÜISAUE. Jj‘23 dehors sans solidité et sans défense, mal constitués individuellement, encore plus mal unis les uns avec les autres. On trouve des rois, mélange contradictoire de chefs barbares et d’empereurs romains : un d'eux porte même le titre de ces derniers, mais sans posséder leur puissance absolue; des grands, qui partout sont les mêmes, par la puissance réelle comme par les prétentions, bien qu’ils aient des noms divers dans les divers pays; des prêtres, (nû commandent avec le glaive temporel; une milice de l’État, que l’État n’a point en son pouvoir et qu’il ne solde pas; enlin, des cultivateurs , qui appartiennent au sol, lequel ne leur appartient pas; une noblesse et un clergé, des hommes à demi libres et des serfs. Les communes urbaines et les citoyens sont encore à naître.

Pour expliquer cette transformation des États européens, il est nécessaire de remonter à des temps plus éloignés et de rechercher les traces de leur origine.

Quand les nations du Nord prirent possession de la Germanie et de l’empire romain, elles ne se composaient que d’hommes libres, associés spontanément à la ligue qui partait pour faire des conquêtes. Prenant une égale part aux travaux et aux dangers de la guerre, ils avaient un égal droit aux pays qui étaient le prix de cette expédition. Chaque bande obéissait aux ordres d’un chef : beaucoup de ces chefs, avec leurs bandes, se réunissaient sous le commandement d’un général ou d’un prince, qui conduisait l’armée. Il y avait donc, la liberté de tous étant égale, trois diiïérents ordres ou conditions, et c’était d’après cette distinction, peut-être aussi d’après la bravoure que l’on avait déployée, que les lots étaient déterminés lors du partage du butin, des hommes et des terres. Chaque homme libre recevait sa part; le chef de bande en avait une plus grande; le chef de l’armée la plus grande de toutes; mais les terres étaient libres, comme la personne de leurs propriétaires, et ce qui était adjugé à un guerrier devenait à Jamais son bien, dans une entière indépendance. C’était le prix de son travail , et le service qui y donnait droit n’était pas à rendre, mais déjà rendu.

L’épée dut défendre ce que l’épéc avait conquis; mais l’individu i.solé était aussi incapable de jirotéger sa conquête qu’il l’cùt été de la faire. L’alliance belliqueuse ne put donc se dis-

01>USCUI,ES lilSTOHIOUES.

soudre même dans la paix : les chefs de bandes et les chefs d’armée restèrent ce qu’ils étaient, et l’union des hordes, d’abord accidentelle et temporaire , forma dès lors des nations sédentaires, toutes prêtes ,*1 combattre, en cas de nécessité, comme au temps de leur irruption guerrière.

A la possession de toute terre était attachée une obligation qui en était inséparable ; celle d’obéir au ban, c’est-à-dire d’aller joindre, avec un équipement et une suite proportionnés à l’étendue du domaine que l’on possédait, la commune ligue qui l>rotégeait l’ensemble : obligation bien plutôt agréable et honorable que pénible , parce qu’elle s’accordait avec les instincts guerriers de ces nations, et était accompagnée d’importants privilèges. Un domaine et une épée, un homme libre et une lance, étaient choses inséparables.

Mais les terres conquises n’étaient point des déserts lorsqu’on en j)rit possession. Quelque affreux ravages qu’y eût exercés l’épée de ces conquérants barbares et de leurs devanciers, les Vandales et les Huns, il leur avait été cependant impossible d’exterminer complètement les anciens habitants. Un grand nombre de ces derniers furent donc compris dans le butin et dans le partage des terres, et leur sort fut de cultiver désormais comme serfs les champs qu’ils avaient possédés jusque-là comme propriétaires. Le môme destin fut aussi réservé à la grande multitude des prisonniers de guerre dont l’essaim conquérant s’était emparé dans sa marche, et qu’il traînait à sa suite comme un troupeau d'esclaves. Ainsi, l’ensemble de la nation se composait maintenant d’hommes libres et d’esclaves, de propriétaires et de serfs. Cette seconde classe n’avait rien en propre, et, par conséquent, rien à défendre. Aussi ne portaitelle point l’épée, et n’avait-elle pas voix dans les affaires politiques. L’épée donnait la noblesse, parce qu’elle attestait la liberté et la propriété.

Le partage des terres avait d’abord été inégal , parce que ce fut le sort qui le décida, puis para que le chef de bande avait obtenuTine portion plus grande que le commun des guerriers, et le chef de l’armée une plus grande que tous les autres. Les chefs avaient donc plus de revenus qu’ils n'en dépensaient : en d’autres termes, du superflu, et par conséquent des moyens de

1,’EUROPE AU TEMPS DE LA 1" CROISADE. 525 luxe. Les inclinations de ces peuples étaient tournées vers la gloire militaire : le luxe devait donc se manifester aussi d’une façon guerrière. Se voir accompagné de bandes d'élite, se voir, à leur tête , redouté de ses voisins , était le but suprême de l’ambition à cette époque : une nombreuse suite militaire, tel était le plus magnifique étalage de la riche.sse et de la puissance, et en même temps le moyen le plus infaillible d’augmenter l’une et l’autre. Le superflu des ferres ne pouvait donc être mieux employé qu’à acheter des compagnons de guerre , qui pussent jeter de l’éclat sur leur chef, l’aider à défendre son bien, venger ses injures, et, à la guerre , combattre à ses côtés. Ainsi le chef de bande et le prince aliénaient certaines portions de leurs domaines et en abandonnaient la jouissance à d’autres propriétaires moins riches, qui devaient s’engager, en retour, à certains services militaires, lesquels n’avaient aucun rapport à la défense de l’État, et n’intéressaient que la personne du donateur. Celui-ci n’avait-il plus besoin de ces services, ou bien l’usufruitier ne pouvait-il plus les rendre, alors cessait aussi la jouissance, qui n’avait été accordée qu’à cette condition. Cette concession de terres était donc conditionnelle et révocable; c’était une convention synallagmatique, conclue soit pour un nombre d’années déterminé, soit pour le temps de la vie, et dissoute par la mort. Un domaine ainsi concédé s’appelait un bénéfice (fccae/îcium), pour le distinguer de la terre franche, ou alleu (aUodium), que l’on ne tenait point de la bonté d’autrui , que l’on ne possédait pas conditionnellement ni pour un temps , mais de droit et à jamais , sans autre charge que l'obligation du ban. On donnait aux bénéfices le nom de feudum ( fief), dans le latin de cette époque, peut-être parce que le bénéficiaire devait fidélité (fuies) à celui qui l’investissait; en allemand, on les désignait par le mot Mien, parce qu’ils étaient prèlés (gelichen), et non donnés définitivement. Tout propriétaire pouvait concéder un bénéfice : aucune relation d’autre nature ne pouvait détruire la relation de suzerain à vassal. On voyait quelquefois les rois eux-mêmes tenir des fiefs de leurs propres sujets. On pouvait conférer à titre de bénéfices les bénéfices mêmes , et le vassal de l’un devenait, à son tour, le suzerain d’un autre; mais la suprématie du premier suzerain s’étendait à toute la série des vassaux ,

OPUSCULES lllSTOUIOUKS.

quelque grande qu’elle fût. Ainsi aucun cultivateur serf, par exemple, ne pouvait être affranclii par son seigneur immédiat, sans le consentement du premier suzerain.

Lorsqu'avec le christianisme, la constitution de l’Église chrétienne se fut aussi introduite chez les nouvelles nations do l’Euroj)e, les évêques, les chapitres et les monastères trouvèrent bientût moyen d’exploiter la superstition du peuple et la générosité des rois. De riches donations furent fuites aux églises, et l’on morcela souvent les domaines les plus considérables pour compter le saint d’un couvent au nombre de ses héritiers. C’était à Dieu qu’on croyait faire un don en enrichissant ses serviteurs; mais on ne l’exemptait pas lui-même de la condition attachée à la po.ssession de toute terre : aussi bien que tout autre, il devait fournir le contingent voulu, lorsqu'un ban était publié, et les seigneurs laïques exigepient que les premiers en dignité fussent aussi les premiers sur le champ de bataille. Comme toutes les donations faites à l’Église étaient perpétuelles et irrévocables, les biens ecclésiastiques différaient par là des fiefs , qui étaient temporaires et retournaient, après un certain terme, dans les mains du prêteur. Mais, d’un autre côté, ils se rapprochaient des liefs en ce qu’ils n’étaient pas, comme les alleux, héréditairement transmissibles de père en fils; en ce que, à la mort de cliaque détenteur, le seigneur intervenait, et exerçait sa puissance suzeraine par l’investiture qu’il donnait à l’évêque. Ainsi l’on pourrait dire que les possessions de l’Église étaient des alleux , sous le point de vue des biens eux-mêmes, qui jamais ne retournaient aux donateurs, et que c’étaient des bénéfices, par rapport à chaque possesseur, qui les détenait par l’effet d’un choix, et non de la naissance. 11 les obtenait par la voie de l’investiture , et en jouissait comme d’alleux.

Il y avait encore une quatrième sorte de possessions que l’on recevait comme des fiefs, et auxquelles étaient également atta- ' chées des obligations féodales. Au chef d’armée, que nous pouvons appeler roi, maintenant qu’il est définitivement établi sur le sol, appartenait le droit de donner au peuple des magistrats pour vider les différends , ou d’instituer des juges, et de maintenir l’ordre et la paix publique. Il garda ce droit et ce devoir, même après qu’on se fut fixé dans le pays, et durant la paix.

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