Dans la premiùro édilioa : « SuppLicreut les princes
oi>üscuu;s HisToluyuKs.
au turbulent esjirit féodal d'ébranler récliafaudaj.!e éphémère d'un trône électif. 1^ politique rusée des paijcs avait récemment appelé l'attcuition des princes sur cette partie du droit public, et les avait excités ’i maintenir vignureu.sement un privilège qui éternisait la confusion en Allemagne , mais n'en était que plus favorable au siège apostolique. Le moindre égard qu’on aurait à la parenté dans la désignation du nouvel empereur pouvait mettre en danger de nouveau la liberté électorale de l’Allemagne, et renouveler l’abus auquel on venait à peine de se soustraire. lx;s têtes étaient échaulfées par ces considérations, au moment où le duc Frédéric fit valoir des prétentions au trône impérial, fondées sur la naissance. On résolut donc de braver par un acte bien décisif le droit héréditaire, d’autant plus que l’archevêque de Mayence, qui présidait à l’élection, cachait sous le voile du bien public une vengeance personnelle. Lothaire do Saxe fut proclamé empereur à l’unanimité; on l’entraîna do force, et il fut porté dans l’assemblée sur les épaules des princes, au milieu des plus chaleureuses acclamations. I>a plupart des états de l’Empire approuvèrent sur-le-champ cette élection ; elle fut aussi ratiliée, après quelque résistance, par le duc Henri de Bavière, beau-frère de Frédéric, et par les évêques de ce dernier. la fin le duc Frédéric vint lui-même faire sa soumission au nouvel empereur.
Lothaire de Saxe était un prince aussi bien intentionné que brave et entendu au gouvernement. Sa conduite sous les deux règnes précédents lui avait acquis l’estime universelle de l’Allemagne. Comme il avait défendu la liberté de la patrie dans plusieurs batailles contre Henri IV , on craignait d’autant moins que , comme empereur , il ne fût tenté d’on devenir l’oppresseur. Pour plus de sûreté , on lui fit jurer une capitulation élective, qui posait des bornes fort étroites h son pouvoir, en matière spirituelle aussi bien que temporelle. Lothaire s’était laissé imposer l’empire ; cependant il abaissa le trône pour y monter.
Mais, quelques efforts qu’eût faits ce prince, lorsqu’il était encore duc, j)our amoindrir l’autorité impériale, la pourpre changea ses dispositions. Il avait une fille unique , héritière de ses grands domaines de Saxe ; il pouvait , par le don de sa main , faire de son futur gendre un prince puissant. Comme il
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ne lui ^lait pas permis, en sa qualité d’empereur, de continuer d’administrer le duclié de Saxe, il pouvait encore ajouter à la dot de sa fille ce fief important. Il ne se contenta pas de cela, et choisit pour gendre un prince déjà très-puissant par luiméme , Henri de Davière , qui réunit ainsi dans sa seule main les deux duchés de Bavière et de Saxe. Lothaire destinait Henri à être son successeur à l’empire, et, d’un autre côté, il travaillait, d’après un plan bien arrêté, è réprimer la maison de Soual>e et Franconie, qui, seule, était encore capable de coutre-balancer le dangereux pouvoir de ce prince et de lui disputer la succession ; c’était trahir assez clairement l’intention d’agrandir la puissance impériale aux dépens de celle des états.
liC duc Henri de Bavière, une fois gendre de l’empereur, modifia , avec sa situation , son système de conduite politique. Jusque-là zélé partisan de la maison de Hohenstaufen, à laquelle il était allié comme beau-frère de Frédéric, il se rangea tout à coup du parti de l’empereur, qui cherchait à la ruiner. Les deux frères Hohenstaufen, Frédéric de Souabe et Conrad de Franconie , petits-fils de l’empereur Henri iV et héritiers naturels de son fils , s'étaient mis en possession de tous les domaines de la race impériale Franco-Salienne , parmi lesquels il s’en trouvait plusieurs qui avaient été acquis en échange de biens domaniaux d’empire , ou qui avaient été confisqués au profit du fisc impérial sur des princes mis au ban de l’Empire. Lothaire , peu de temps après son couronnement, publia une ordonnance qui attribuait au fisc impérial tous les biens de cette nature. Comme les Hohenstaufen ne tinrent pas compte de cela, il les déclara perturbateurs du repos public et fit décider contre eux une guerre d’empire. Une nouvelle guerre civile éclata ainsi dans l’Allemagne, qui avait à peine commencé à se remettre des malheurs des précédentes. La ville de Nuremberg fut assiégée par l’empereur, mais en vain ; car les Hohenstaufen se hâtèrent d'accourir à son secours. Ils mirent aussi une garnison dans Spire, pour défendre le sol sacré où reposent les cendres des empereurs franconiens.
Conrad de Franconie pou.ssa plus loin la hardiesse. U se laissa déterminer à prendre le titre de roi des Allemands, et courut avec une armée en Italie, pour prendre les devants sur son com-
ürusi:uMcs iiisTouiyuKS.
pt'liteur, qui ne s’y était pas encore fait couronner. La ville de Milan lui ouvrit volontairement ses portes, et Anselme , archevêque de cette Eglise, lui ceignit le front, dans la ville de Monza, de la couronne de Lombardie. En Toscane, toute la noblesse, puissante dans ce pays, le reconnut pour roi. .Mais il suffit que Milan se fût prononcé en sa faveur pour que tous les États en querelle avec cette ville se déclarassent contre lui, et, comme à la fin le jiape Honoriusll se rangea aussi du parti de son adversaire, et lança sur lui les foudres de l’excommunication, la couronne impériale, le principal objet de ses vœux, lui échappa, et il quitta l’Italie aussi rapidement qu’il y était entré. Cependant Lothaire avait assiégé la ville de Spire , et , quelque vaillante que fût la défense des habitants , animés par la présence de la duchesse de Souabe , il avait réussi , aj^ès une vaine tentative de Frédéric pour le forcer de lever le siège , à s’en emparer. Les Hohenstaiifen ne pouvaient résister aux forces réunies de l’empereur et de son gendre. Ajirès que leur place d’armes , la ville d’Ulm , eut aussi été conquise et réduite en cendres par le duc de Bavière , comme l’empereur en personne marchait contre eux à la tête d’une armée , ils se décidèrent à la soumission. Dans une diète à Bamberg , Frédéric se jeta aux pieds de l'empereur et obtint sa grâce ; Conrad l’obtint de la môme façon à .Mulhauscn : l’un et l’autre à la condition d’accompagner l'empereur en Italie.
Lothaire avait déjà fait, quelques années auparavant, une première expédition guerrière dans ce pays, où une grave scission dans l’Église romaine rendait sa présence nécessaire. Après la mort d’Honorius II , en 1130, on était convenu à Rome , pour prévenir les troubles que faisait craindre l’état de discorde des esprits , de remettre la nouvelle élection papale à huit cardinaux. Cinq d’entre eux, dans une réunion secrètement ménagée, élurent pour chef de l’Eglise romaine , le cardinal Crégoire , ancien moine , qui prit le nom d’innocent II. Les trois autres , mécontents de ce choix , placèrent sur le siège apostolique un certain père Léonis , le petit-fils d’un juif baptisé , qui prit le nom d’Anaclet II. Cliacun des deux papes chercha à se faire un parti. Le second avait pour lui tout le clergé du diocèse de Rome et la noblesse de la ville ; en outre, il sut gagner à son parti les
Normands d’Italie , ces redoutables voisins de Rome. Innocent s’enfuit de la ville, où son adversaire avait le dessus, et confia sa personne et sa cause à l’orthodoxie du roi de France. I^ parole d’un seul homme , de l’abbé Bernard de Clairvaux , qui avait déclaré que la cause de ce pape était la bonne, suRit pour lui assurer l’adhésion et l’hommage de ce royaume. Sa réception dans les Etats de Louis fut brillante, et il trouva de riches trésors dans la pieuse bienfaisance des Français. L’autorité de la recommandation do Bernard, qui avait amené à ses pieds la nation française , lui soumit aussi l’Angleterre , et l’empereur d’Allemagne , Lothaire , fut persuadé .sans peine que le Saint- Esprit avait présidé à l’élection d’innocent. A la suite d’une entrevue personnelle à Liège , il le ramena à Rome, à la tête d’une petite armée.
L’antipape Anaclet était puissant dans cette ville; le peuple et la noblesse , disposés à se défendre opiniàtrément. Chaque palais, chaque église était une forteresse; chaque rue une liamp de bataille; tout ce que le hasard offrait à l’aveugle fureur se changeait en armes. Il fallut s’ouvrir tous les pas.sages l’épée à la main, et la faible armée de Lothaire ne suffisait pas pour prendre d’assaut une ville où elle se perdait comme dans un vaste océan , où les maisons elles-mêmes étaient armées contre la vie des étrangers détestés. L’usage était de couronner les empereurs dans l’église de Saint-Pierre, et à Rome fout ce qui était usage était sacré; mais l’église de Saint-Pierre était, ainsi que le chiUcau Saint-Ange , en la possession de l’ennemi , et le peu de troupes que Lothaire avait avec lui ne pouvait l’en chasser. A la tin, après une longue hésitation, on se résigna à céder à la nécessité et à faire le couronnement dans l’église de Saint-Jean-de-Latran.
C’était, on s’en souvient, la cause du pape qui avait amené Lothaire en Italie. Il réclamait, comme, protecteur, non comme suppliant, celte cérémonie du couronnement à laquelle, sans lui, sans son bras puissant , jamais ce pape n’eût pu présider. Néanmoins Innocent se montra pape tout autant que l’eût pu faire un Hildebrand, et, au milieu de Rome rebelle, il dicta des lois à l’empereur, tandis que celui-ci le couvrait pour ainsi dire de son bouclier et le défendait contre la rage meurtrière de .ses
adversaires. Le prédécesseur de Lolhaire avait pris possession , comme d'un fief de l’Empire, de l’iiérilage considérable que Mathilde, marquise de Toscane, avait légué au siège apostolique, et le pape Calixte II, pour ne pas apporter de nouveaux obstacles à la réconciliation avec l'empereur, n’avait fait, dans l’accord qui termina la querelle des investitures, nulle mention de ce secret grief. Mais, dans cette occasion. Innocent manifesta les prétentions du siège de Rome à l'héritage de Mathilde, et, trouvant l’empereur inflexible , il s’elTorça du moins d’assurer pour l’avenir a-s droits que s’attribuait l’Église. Il lui confirma la jouissance des biens de .Mathilde par voie d’investiture; lui fit prêter pour ces biens un serment formel d’hommage au saintsiège et eut soin de perpétuer le souvenir de cet acte de vasselage par une peinture qui n’était pas très-glorieuse pour la dignité impériale en Italie.
Ce n’était point le sol romain , l’aspect de ces monuments imposants si propres à lui rappeler le souvenir de la grandeur souveraine de Home et dans lesquels le génie de ses ancêtres parlait, ce semble, à sa mémoire; ce n’était point la contrainte exercée sur lui jiar la présence d’une as.semblée de prélats, témoins Pt juges de sa conduite , qui inspiraient au pape ce courage opiniâtre ; même comme fugitif, même sur la terre d’Allemagne, il n’avait pas démenti cet esprit romain. Déjà à Liège, où il parais.sait devant l’enqMîreur dans la posture d’un suppliant, où il se sentait obligé envers cet empereur par un bienfait encore récent, et en attendait de lui un second plus grand encore, il l’avait forcé à retirer une modeste prière, relative au rétablissement du droit d’investiture, à laquelle l’état d’abandon du pape avait encouragé IjOthaire. Contrairement au sens exprès du traité sur lequel était fondée la paix de l’empire d’Allemagne avec l’Église , il avait donné la consécration à un archevêque de Trêves , sans attendre qu’il eût été revêtu par l’empereur de la partie temporelle de sa dignité. Au milieu de l’Allemagne, où, sans la faveur de Lothaire, il n’avait pas une ombre de souveraineté effective , il osa violer un des privilèges les plus considérables de cet empereur.
A ces traits on reconnaît l’esprit qui animait la cour de Rome, et l’inébranlable fermeté des principes que chaque pape se sen-
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tait pressé de suivre, en y subordonnant toutes les considérations personnelles. On voyait des empereurs et des rois, des hommes d’État éclairés et des guerriers inflexibles , sacrifier leurs droits quand les circonstances le commandaient , devenir infidèles à leurs principes et céder à la nécessité : cela arrivait rarement ou n'arrivait jamais à un pape. Lors même qu'il errait çà et là sur la terre de l'exil, qu'il n'avait pas en Italie une seule parcelle de territoire, une seule âme qui lui fût dévouée, et qu’il vivait de la charité des étrangers, il maintenait avec constance les privilèges de son siège et de l’Église. Tous les autres cor])S politiques ont soulTert et soulTrent, à certains moments, des qualités per.sonnelles de ceux qui sont chargés de les gouverner; mais cela n’a pour ainsi dire jamais été 1e cas pour l’Église et son chef suprême. Quelque différents que les papes ai(>nt pu être entre eux par le tempérament, la manière de penser et la capacité, leur politique a été constante, uniforme, invariable. Leur capacité, leur tempérament, leur opinion semblaient n’avoir nulle influence sur leur fonction ; on pourrait dire que leur personnalité se fondait dans leur dignité et que la passion s’éteignait sous la tiare. Bien qu’à la mort de chaque paiK) la chaîne de la succession fût rompue , et qu’elle se renouât chaque fois à l’avénemenl d’un nouveau pape; bien qu’aucun trône en ce monde ne changeât plus souvent de maître, ne fût occupé, quitté d’une manière si orageuse, c’était pourtant le seul trône de la chrétienté qui parût ne jamais changer de possesseur, parce que les papes seuls mouraient , et que l’esprit qui les animait était immortel.
A [Hune Lothaire avait-il tourné le dos à l'Italie, qu’innocent fut forcé de nouveau de céder la place à ses adversaires. 11 s’enfuit , accompagné de saint Bei'nard , à Pise , où il anatiiématisa solennellement dans un concile l’antipape et ses partisans. Cet anathème était surtout dirigé contre le roi Roger de Sicile, qui soutenait puissamment la cause d’Anaclet, et par ses rapides progrès dans l’Italie méridionale n’exaltait pas peu le courage de ce parti.
Gomme l’histoire de la Sicile et de Naples, et des Normands, leurs nouveaux possesseurs, se lie fort étroitement à l’histoire de ce siècle, comme Anne Gomnène et Othon de Freysingen ont
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appelé notre attention sur les conquêtes normandes’, il rentre dans l'objet de cette dissertation de remonter à l’origine de cette nouvelle puissance en Italie, et d’en suivre brièvement les progrès.
Les États du midi et de l’ouest de l’Europe avaient à peine commencé à se remettre des violentes secousses auxquelles ils durent leur forme nouvelle, quand, au neuvième siècle, le nord de celte partie du inonde inquiéta encore une fois le sud. De nouveaux essaims de barbares se répandirent des lies et des pays de côtes qui sont soumis aujourd’hui au sceptre danois; on les appelait hommes du ^ord, i\oi-mands; l’Océan occidental héla et cacha leur soudaine et terrible arrivée. Aussi longtemps, il est vrai, que le grand esprit politique de Charlemagne veilla sur l’empire franc, on ne soupçonna pour ainsi dire pas l’ennemi qui en menaçait les frontières. Des flottes nombreuses gardaient tous les ports et les embouchures de tous les fleuves; son bras puissant opposait une résistance également eflicace aux corsaires arabes dans le sud, et aux Normands à l’ouest. Mais cette ceinture protectrice qui environnait toutes les côtes de l’empire franc, se dénoua sous ses faibles fils, et alors, pareil à un torrent dévastateur, l’ennemi, qui attendait, pénétra dans le pays ouvert à ses attaques. Tous les habitants de la plage aquitaine éprouvèrent le brigandage de ces étrangers barbares; ils paraissaient subitement, comme vomis par le sol, et non moins subitement la mer inaccessible les dérobait à la poursuite. Des bandes plus hardies, à qui la côte ravagée n’offrait plus de butin, entraient par l’embouchure des fleuves, et épouvantaient par leurs terribles descentes tes provinces de l’intérieur, qui ne s’attendaient à rien de tel. Tout ce qui pouvait devenir marchandise était enlevé; le bœuf qui traînait la charrue, le laboureur lui-même, de nombreux troupeaux d’hommes, étaient entraînés dans uii esclavage sans espoir. Les richesses qu’ils trouvaient dans l’intérieur des terres les rendaient- de plus en plus cupides; la faiblesse de la résistance de plus en plus audacieux, et les courtes trêves qu’ils laissaient aux habi-
1. Les Mémoires d'Anne Comnène et d'Oilion de Freysingen sont contenus dans tes tomes I et II de la collection îles ifrmoirei hisloriquft.
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tants ne servaient qu'à les ramener d'autant plus nombreux et plus avides.
r.ontro cet ennemi, qui sans cesse se renouvelait, il n'y avait aucun secours à attendre du trône, qui lui-rnôme chancelait et que déshonorait une suite d'impuissantes ombres de rois, indigne descendance de Charlemagne. Au lieu de fer, c'était de l'or qu'on présentait aux barbares, et l'on risquait tout le repos ■futur de l'empire pour gagner un court répit. L’anarchie de la féodalité avait dénoué le lien qui aurait pu réunir toute la nation contre un ennemi commun , et la valeur de la noblesse ne se montrait que pour la ruine de l’État, qu’elle aurait dû défendre.
Un des chefs les plus entreprenants des barbares, Rollon, s’était emparé de Rouen, et, résolu de conserver ses conquêtes , il avait fait de cette ville sa place d’armes. L’impuissance et la nécessité pressante suggérèrent, à la fin, à Charles le Simple, * sous qui la France alors se gouvernait elle-même, l’heureux expédient de s’attacher ce conducteur de barbares par les liens de la reconnaissance, d’une alliance de famille, et de la religion. 11 lui fit offrir la main de sa fille, et, pour dot, toute la plage qui était le plus exposée aux dévastations des Normands. Un évêque futchargé de la négociation, et tout ce qu’on demanda, en retour, au barbare fut de devenir chrétien. Rollon convoqua ses corsaires, et soumit ce cas de conscience à leur jugement. L’offre leur parut trop séduisante pour n’y pas sacrifier leur superstition septentrionale. Toute religion où l’on ne désapprenait pas la valeur guerrière leur était également bonne. I>a grandeur du gain fit taire tous les scrupules. Rollon reçut le baptême, et un de ses compagnons fut envoyé au roi de France , pour accomplir, conformément au cérémonial de l’hommage, la formalité du baisement des pieds.
Rollon était digne de devenir le fondateur d’un État : ses lois opérèrent chez ce peuple de brigands un changement admirable. Les corsaires jetèrent la rame pour prendre la charrue, et leur nouvelle patrie leur devint chère dès qu’ils eurent commencé à en récolter les moissons. Dans le doux courant, toujours uniforme, de la vie des champs, se perdit peu à peu l’esprit d’inquiétude et de brigandage, et avec lui la barbarie
SeniLLFR. — inST. !
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naturelle de ce peuple. La Normandie prospéra sous les lois de llollon, et il fallut que ce fût un conquérant barbare qui apprit aux descendants de Charlemagne îurésister à leurs vassaux et à rendre leurs peuples heureux. La côte occidentale de la France, depuis le moment où elle fut gardée par des Normands, n’eut plus à souffrir de leurs descentes, et le honteux expédient de la faiblesse devint un bienfait pour le royaume.
L’esprit guerrier des Normands ne dégénéra pas dans leur nouvelle patrie. Cette province de France devint la pépinière d’uije vaillante jeunesse, et de Ih partirent, à des époques différentes, deux essaims de héros qui se firent, à des extrémités opposées de l’Europe, un nom immortel , et fondèrent de bril — lants royaumes. Des aventuriers normands se dirigèrent vers le sud-est, sourtiirent l’Italie méridionale et la Sicile à leur domination , et créèrent dans cette contrée une monarchie qui fit trembler la Home du Tibre et la Home du Bosphore. Au nordouest, ce fut un duc de Normandie qui conquit la Bretagne. Entre toutes les provinces de l’Italie, c’était l’Ajiulie, la Calabre et nie de Sicile, qui, pendant des siècles, avaient été le plus à plaindre. Ici, sous l’heureux ciel de la Grande-Grèce, où , dès les temps les plus anciens , la civilisation grecque avait fleuri , où une nature féconde faisait croître, spontanément bienfaisante, les plantations des Hellènes; là, dans l’tle bénie où les jeunes cités d’Agrigente, de Géla, de Léontium, de Syracuse, de Sélinonte, d’Himère, s’enorgueillissaient de leur pétulante liberté, l’anarchie et la désolation avaient élevé, vers la fin des premiers mille ans de notre ère, leur trône épouvantable. Nulle part, comme nous l’apprend une triste expérience, on ne voit les passions et les vices des hommes se déchaîner plus violemment, ni régner plus de misère, que dans ces contrées heureuses que la nature a destinées à être des ])aradis. De très-* bonne heure le brigandage, la convoitise des conquérants, en ont voulu à cette Ile bénie , et de même que la chaleur féconde de ce ciel avait eu le déplorable effet de faire éclore à la lumière les plus horribles monstres de tyrannie, de même cette mer bienfaisante qui devait faire de cette lie le centre du commerce, n’avait elle-même servi fatalement qu’à j)orter sur ses rivages les flottes hostiles des Mamertins, des Carthaginois, des Arabes.
Divers peuples barbares avaieiil successivement envahi cette terre attrajanle. I^e.s Grecs, chassies de l’Italie supérieure et moyenne par les Lombards et les Francs, avaient conservé dans ces contrées une ombre de souveraineté. Les Ix>mbards s'étaient étendus vers le midi jusqu’à l’Apulie, et des corsaires arabes s’y étaient conquis des demeures, l’épée à la main. Un mélange barbare de langues et de mœurs, de costumes et d’usages, de lois et de religions, témoignait encore au temps dont nous parlons de la funeste présence de ces différents maîtres. Ici le sujet était jugé d’après le droit lombard; son plus proche voisin, d’après celui de Justinien ; un troisième, d’après le Coran. Le même pèlerin qui, le matin, sortait rassasié de l’enceinte d’un cloître, était obligé de recourir, le soir, à l’hospitalité d’un musulman. Les successeurs de saint Pierre n’avaient point tardé à étendre leur bras pieux vers cette terre promise , et quelques empereurs d’Allemagne avaient fait valoir dans cette région de l’Italie la suprématie du nom impérial et en avaient parcouru une grande partie en vainqueurs. Les Grecs formèrent , contre Othon II, avec les Arabes qu’ils détestaient une alliance qui devint très-funeste à ce conquérant. l..a Calabre et l’Apulie rentrèrent de ce moment sous l’empire des Grecs ; mais des châteaux forts que les Sarrasins occupaient encore dans cette contrée il s’élancait de temps en temps des troupes armées, et d’autres essaims de barbares passaient de la Sicile dans l’Italie voisine, et pillaient, sans distinction. Grecs et Latins. A la faveur de la perpétuelle anarchie, chacun tirait à soi ce qu’il pouvait, et s’alliait, selon que son intérêt le demandait, avec des .Mahométans, avec des Grecs, avec des Latins. Quelques villes, comme Gaëte et Naples, se gouvernaient par des lois républicaines. Plusieurs familles lombardes, jouissaient, à l’abri d’une apparente dépendance du saint empire romain ou de l’empire grec, d’une vraie souveraineté à Bénévent, à Capoue, à Salerne, et dans d’autres districts. Le nombre et la diversité des suzerains, le rapide changement des frontières, l’éloignement et l’impuissance de la cour impériale grecque assuraient à la désobéissance impunie un refuge toujours prêt. La dill'érence d’origine, les haines religieuses, le brigandage, le désir de s’agrandir, que ne refrénait aucune loi, éternisaient l’anarchie sur ce sol et entretenaient la
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flamme d’une guerre perpiHuolle. peuple ne savait pas aujourd'hui ’d qui il obéirait demain, et le semeur ne pouvait prévoir à qui appartiendrait la récolte.
Telle était la situation lamentable de l’Italie inférieure, au neuvième, au dixième et au onzième siècle, pendant que la Sicile avait en partage, sous le sceptre des .Arabes, une plus paisible .servitude. La coutume des pèlerinages, qui devinrent fréquents chez les Occidentaux, vers la lin du dixième siècle, à l’approche redoutée du dernier Jugement, conduisit, en l’an 983, entre autres voyageuns, cinquante ou soixante Normands à Jérusalem. A leur retour, ils débarquèrent près de Naples, et parurent à Salcrne au moment même où une armée arabe assiégeait cette ville, et où les habitants s’apprêtaient à se délivrer de leurs ennemis au moyen d’une somme d'argent.
C'était à regret que les belliqueux voyageurs avaient échangé la cuirasse contre la panetière du pèlerin; leur ancien esprit guerrier se ranima à la vue de ce spectacle de guerre. Il leur sembla que des coups vaillamment assenés sur les tètes des infidèles ne seraient pas une moins bonne préparation au Jugement dernier qu’un pèlerinage au saint Sépulcre. Ils offrirent aux chrétiens assiégés l’appui de leur vaillance inoccupée, et l’on devine aisément que ce secours inespéré ne fut pas dédaigné. Accompagnée d’un petit nombre de Salernitains, la troupe audacieuse se précipite de nuit dans le camp des Arabes, où, sans nulle crainte d’une attaque, on se livrait à la débauche dans une orgueilleuse sécurité. Tout cède à leur courage irrésistible. I.es Sarrasins se Jettent eu toute hâte dans leurs vaisseaux et leur laissent en proie tout leur camp. Salerne avait ainsi sauvé ses trésors, et de plus s’était enrichie de toute la dépouille des infidèles , grâce à la valeur de soixante pèlerins normands. Un service si important méritait la reconnaissance la plus signalée : comblée de présents par la libéralité du prince de Salcrne, la poignée de héros se rembarqua pour sa patrie.
De retour chez eux , ils se gardèrent bien de taire leur aventure d’Italie. Ils x^antèrent le beau ciel et le sol fertile de Naples, la guerre qui régnait sans lin dans ce pays et assurait au soldat de l’occupation et de l’autorité, la richesse des faibles qui lui promettait butin et récompense. La Jeunesse belliqueuse les
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écoutait d’une oreille avide. L’Italie méridionale -vit bientôt débarquer de nouvelles troupes de Normands, qui, par leur vaillance, déguisaient leur petit nombre. douteur du climat, la fécondité du sol, le précieux butin, étaient d’irrésistibles séductions pour un peuple qui, dans ses nouvelles demeures et dans son nouveau genre de vie, ne pouvait si vite désapprendre le métier de corsaire. Leur bras était à vendre à qui voulait le payer; ils étaient venus pour combattre, et peu leur importait pour quelle cause ils combattaient. I^e sujet grec se défendait par le bras des Normands contre le gouvernement tyrannique de ses satrapes; avec le secours des Normands, les princes lombards bravaient les prétentions de la cour grecque; les Grecs eux-mémes opposaient des Normands aux Sarrasins. liCs Grecs et les I.iatins, indistinctement, avaient des raisons de craindre et de bénir, tour à tour, le bras de ces étrangers.
Un duc s’était élevé au pouvoir, à Naples, et la bravoure des ■Normands lui rendait de grands services contre un prince de Capoue. Pour s’attacher de ])lus en plus solidement ces hôtes utiles, pour sentir toujours près de lui leur bras secourable, il leur donna en propriété, entre Capoue et Na[)lcs, un territoire où ils bdtirent, en l’an 1029, la ville d’Aversa, leur première possession tixe sur le sol de l’Italie, possession conquise par leur valeur, mais non par la violence, et peut-être la seule légitime dont ils pu.ssent se vanter.'
l>e nombre des aventuriers normands s’accroît dès qu’une fois une ville de leur nation leur ouvre ses portes hospitalières. Trois frères, Guillaume Bras-de-fer, llunfroi et Ürogon, prennent congé de leurs neuf autres frères et de leur père, Tancrède de Ilauteville, pour aller essayer, dans la nouvelle colonie, la fortune des armes. Leur impatience guerrière n’est pas condamnée à un long repos. Le gouverneur grec d’Apulie se décide à tenter un débarquement sur les côtes de Sicile, et les hôtes vaillants venus de France sont invités à partager les dangers de cette expédition. Une armée de Sarrasins est battue te son chef tombe sous les coups de Bras-de-fer. vigoureuse assistance des Normands ouvre aux Grecs la perspective de reconquérir toute nie; mais leur ingratitude envers ces protecteurs leur fait perdre jusqu’au peu de pays qui, sur le continent d’Italie, rc-
OPUSCUI.ES HISTORIQUES, connaissent encore leur souveraineté. Excités à la vengeance par la perfidie du gouverneur, les Normands tournent contre lui-même ces armes qu’ils avaient, peu de temps auparavant, portées glorieusement pour lui. Les possessions des Grecs sont attaquées, toute r.\pulie est conquise par une troupe de Normands qui ne va pas au delà de quatre cents. On se partage avec la loyauté propre aux barbares cette proie inespérée. Sans recourir nj au siège apostolique, ni aux empereurs d’.\llemagrie ou de Hyzance, la bande victorieuse proclame Bras-defer comte d’.\pulie, et chacun des guerriers normands a pour sa récompense quelque ville ou quelque bourg du pays conquis.
Ixi bonheur inattendu des fils émigrés de Tancrède éveilla bientôt la rivalité de ceux de leurs frères qui étaient restés dans leur patrie. Le plus jeune de ces derniers, Robert, surnommé Guiscard (le cauteleux), avait grandi, et sa gloire future se révélait, par une sorte de divination, à son esprit. Il partit avec deux autres frères pour cette terre d’or où l’on péchait des principautés avec le glaive. I.es empereurs d’.\llemagne, Henri II et Henri III, laissaient volontiers cette race héroïque verser son sang pour l’expulsion de leur ennemi détesté et pour l’affranchissement de l'Italie. Ils regardaient comme gagné pour l’empire d’occident tout ce qui était perdu pour l’empire d’orient, et ils voyaient d’un oeil favorable les vaillants étrangers s’accroître des dépouilles des Grecs. Mais les plans de conquête des Normands s’étendent avec leur nombre et leurs succès croissants ; maîtres des Grecs, ils font paraître l’envie de tourner leurs armes contre les Latins. Des voisins si entreprenants inquiètent la cour de Rome. Le duché de Bénévent, donné récemment en présent au pape laion X par l’empereur Henri III, est menacé par les Normands. 1x3 pape appelle à son secours contre eux le puissant empereur, qui se contente de changer ces hommes belliqueux, qu’il n’espère pas dompter, en vassaux de l’Empire, auquel leur courage doit servir de rempart contre les Grecs et les Infidèles. Léon IX emploie contre eux les armes apostoliques, toujours infaillibles. L’excommunication est fulminée, une croisade préchée contre eux, et le pape juge le danger assez menaçant pour les combattre en personne, avec scs évêques, à la tête de sa sainte armée. Les Normands tiennent aussi peu de
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compte (le la force de cette armée que du caracti^re sacré de ses généraux, llahitués à vaincre en nombre encore moindre, ils attaquent avec intrépidité ; les .\llemands sont taillés en pièces, les Italiens dispersés; la personne sacrée du pape tombe ellemême entre leurs mains impies. Ils traitent avec le plus profond respect le successeur de saint Pierre, et ne s'approchent de lui qu’à genoux; mais la vénération de ses vainqueurs ne peut abn^ger sa captivité.
L’occupation de l’.àpulie fut bientôt suivie de la soumission de la Calabre et du territoire de Capoue. I>a politique de la cour de Rome, qui, après plusieurs vains essais, renonça au dessein de chasser les Normands de leurs possessions, s’avisa enfin du parti plus sage de faire tourner ce mal mémo au profit de la grandeur romaine. Dans un accord conclu à Amalfi avec Robert üuiscard, le pape confirma à ce conquérant la possession de la Calabre et de l’Apulie comme fief pontifical , leva l’excommunication qui pesait sur sa tête, et lui présenta, comme suzerain suprême, la bannière. S’il y avait une puissance au monde qui eût le droit de récompenser, par le don de ces principautés, le courage des Normands, ce h’était du moins, en aucune façon, à l’évêque de Rome qu’il convenait de témoigner cette générosité. Robert ne s’était pas emparé d’une contrée qui appartînt au premier occupant ; les provinces qu’il s’était appro])riées l’épée à la main avaient été arrachées à l’empire grec, ou, si l’on veut, à l’empire d’Allemagne. Mais de tout temps les successeurs de Pierre ont récolté dans la confusion. La connexion féodale des Normands avec la cour de Rome était pour euxmêmes et pour celle-ci le plus heureux événement. Désormais le manteau de l’Église couvrait l’injustice de leurs conquêtes; leur faible et à peine sensible dépendance du siège apostolique les dérobait au joug incomparablement plus pesant des empereurs d’Allemagne, et le pape avait changé ses plus redoutables ennemis en fidèles appuis de son trône.
l.a Sicile était toujours partagée entre les Sarrasins et les Grecs, mais cette riche île commença bientôt à exciter le désir d’accroissement des conquérants normands. Le pape on fit don aussi à ses nouveaux clients ; on sait qu’il ne lui coûtait rien de couper 1e globe terrestre par de nouveaux méridiens, et de
distribuer des inondes non encore découverts. Avec le drapeau bt'-nit par le .saint-père, les fils dcTancrède, Guiscard et Roger, passèrent en Sicile, et se soumirent en peu de temps toute l’île. Se réservant leur religion et leurs lois, les Grecs et les Arabes l’econnurent la souveraineté des Normands, et la nouvelle conquête fut abandonnée à Roger et à ses descendants. La soumission de la Sicile fut bientôt suivie de la prise de Bénévent et de Salerne, et de l’expulsion de la maison princière qui régnait dans cette dernière ville; mais cela interrompit la courte paix conclue avec l’Kglise romaine, et alluma une vive querelle entre Robert Guiscard et le pape. Grégoire A'II, le plus violent de tous les papes, ne peut ni effrayer ni dompter quelques gentilshommes normands, vassaux et voisins de son trône. Ils bravent son excommunication, dont les terribles effets terrassent un héroïque et pui.ssant empereur, et c’est précisément l'audace provoquante par laquelle ce pape augmente le nombre de scs ennemis et excite dans leurs âmes un ressentiment irréconciliable, qui lui rend d’autant plus précieux un ami dans le voisinage. Pour pouvoir braver les empereurs et les rois, il faut qu’il flatte un heureux aventurier eh Apulie. Bientôt il a besoin, dans Rome môme, de son bras sauveur. Assiégé dans le chAfeau Saint-Ange par des Romains et des Allemands, il appelle à son secours le duc d’.\pulie, qui vient, en effet, à la tête de vassaux normands, grecs et arabes, délivrer le chef de la chrétienté latine .accablé de la haine de tout son siècle, dont il a troublé la paix par sa soif de domination. Ce pape suit ses sauveurs à Naples, et meurt à Salerne, sous la protection des fils d’ilautcville.
Ce môme prince normand, Robert Guiscard, qui se rendait si redoutable en Italie et en Sicile, était la terreur des Grecs, qu’il attaqua en Dalmatie et en .Macédoine, et qu’il inquiéta jusque dans le voisinage de leur ville impériale. La faiblesse des Grecs appela à son secours contre lui les armes et les flottes de la république de Venise, que les progrès si rapides de celte nouvelle puissance italienne avaient troublée, par un réveil plein d’alarmes, au milieu de ses rêves de suprématie dans la mer Adriatique. Dans l’ilb de Géphalénie , la mort mit enfin un terme, avant que son ambition fût lassée, aux plans de con-
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quête de Robert. Scs possessions considérables en Grèce, toutes acquises l’épée à la main, passèrent à son lils Bobémond, prince de Tarente , qui ne lui cédait pas en bravoure et le surpassait encore en ambition. Ce fut lui qui ébranla en Grèce le trône des Comnène, fit servir habilement le fanatisme des croisés aux froids calculs de son désir d’agrandissement, conquit à Antioche une principauté considérable, et demeura seul exempt de la pieuse démence qui échauffait les chefs de l’armée des croisés. La princesse grecque Anne Comnène nous représente le père et le fils comme des bandits sans conscience; mais il faut se souvenir que Robert et Bobémond étaient les ennemis les plus redoutables de sa maison : son témoignage ne suffirait donc pas pour condamner ces deux hommes. Cette même princesse ne peut pardonner à Robert d’avoir eu assez d’audace pour élever ses vœux , lui simple gentilhomme et officier de fortune, jusqu’à une alliance avec la maison impériale qui régnait à Constantinople. Quoi qu’il en soit, c’est toujours un remarquable phénomène dans l’histoire de voir les fils d’un noble homme sans biens d’une province de France sortir à l’aventure de leur patrie et, sans autre appui que leur épée, envahir de quoi composer un royaume , résister à la fois aux empereurs et aux papes par leur bras et leur génie, et avoir assez de force de reste pour ébranler des trônes lointains.
Un autre fils de Robert, nommé Roger, avait succédé à son père dans scs domaines de Calabre et d’Apulie ; mais, dès la quarantième année après la mort de Robert, sa race s’éteignit. Alors la descendance de son frère, qui llorissait en Sicile, prit possession des États normands du continent. Roger, comte de Sicile, non moins brave que Guiscard , mais aussi bienfaisant et doux que celui-ci était cruel et égoïste, eut l’honneur de conquérir à sa postérité un droit glorieux. Dans un temps où les prétentions des papes menaçaient d’engloutir toute puissance temporelle, où ils enlevaient aux empereurs, en Allemagne, le droit des investitures et avaient séparé violemment l’Église de l’État, un gentilhomme normand en Sicile maintint un droit régalien auquel des empereurs avaient été forcés de renoncer. Le comte Roger arracha au siège de Rome, pour lui-même et pour ses successeurs en Sicile, l’autorisation d’exercer dans son île le
pouvoir souverain dans les affaires ecclesiastiques. I.,e pape était dans un grand embarras : j)Our résister aux empereurs allemands, il ne pouvait se passer de l’amitié des Normands. 11 eut donc recours au prudent expédient de s’attacher par la condescendance un voisin qu’il eût été par" trop dangereux d’irriter. .Mais , ]iour empêcher que ce droit accordé ne fût confondu avec les autres droits régaliens , pour en colorer la jouissance d’un semblant de faveur papale, le pontife proclama le j)rince de Sicile son légat ou mandataire spirituel dans l’île de Sicile. Les successeurs de Roger continuèrent d’exercer ce droit imiiorjant, sous le nom de légats-nésdu siège de Rome, et tous ceux qui, depuis, régnèrent dans cette Ile, le maintinrent, à l’abri du litre de monarchie sicilienne.
Roger II, fils du précédent, fut celui qui incorpora à son comté de Sicile les États considérables d’Apulie et de Calabre, et su vit par là en possession d’une puissance qui lui inspira la hardiesse de poser sur sa tête, à l’alerme, la couronne royale : il ne fallait rien de plus pour cela que sa propre résolution et une force suflisante pour la défendre contre toute opposition. Mais la même superstition politique qui avait fait désirer à son père et à son oncle de sauctitier par le titre de donation papale la possession des pays étrangers qu’ils s’arrogeaient, décida aussi leur fils et leur neveu à procurer, par cette même main consacrante, la sanction suprême à sa dignité usurpée. Le schisme qui avait alors éclaté dans l’Église favorisa les vues de Roger. Il obligea le pape Anaclet, en reconnaissant la validité de son élection et se montrant prêt à la défendre avec les armes. En retour de ce service, le prélat reconnaissant confirma sa royale dignité et lui donna l’investiture de Capoueet de Naples, les derniers fiefs grecs sur le sol de l’Italie, que Roger s’apprêtait à joindre à .son empire. Mais il ne pouvait obliger l’un des deux papes sans se faire de l’autre un ennemi irréconciliable. Sur sa tête se réunit donc alors la bénédiction d’un des pontifes et la malédiction de l’autre. Laquelle des deux devait porter des fruits? C’est ce qui dépendait vraisemblablement de la trempe de son glaive.
Le nouveau roi de Sicile avait aussi besoin de toute son habileté et de toute son activité pour faire face à l’orage qui s’amassait contre lui au couchant et au levant. Pas moins de quatre
puissanci's ennemies, dont aucune, prise à part, nYtait à dédaigner, s’étaient alliées pour sa ruine. La république de Venise, qui auparavant déjà avait envoyé des flottes contre Robert Guiscard et avait aidé à défendre les États grecs contre ce conquérant, s’arma de nouveau contre son neveu, dont la redoutable marine menaçait de. lui disputer l’empire dans le golfe adriatique. Roger avait attaqué cette puissance marchande par son côté le plus sensible en lui faisant enlever des marchandises pour une grande somme d’argent. L’empereur grec Kalojoannes avait à venger sur lui la perte de tant d’États en Grèce et en Italie, et en particulier l’envahissement tout récent de Naples et de Capouc. Les deux cours de Constantinople et de Venise envoyèrent des députés à rem])ereur I./)thaire, à Mersebourg, pour susciter au ravisseur détesté de leurs États un nouvel ennemi dans la personne du chef de l'empire d’.Xllemagne. Le pape Innocent, le plus faible, il est vrai, en puissance guerrière, de tous les adversaires de Roger, était un des plus redoutables par l’activité de sa haine et par les armes de l’Église, qu’il avait à sa disposition. On persuada à l’empereur Lothaire que la domination normande dans la basse Italie et l’usurpation de la dignité royale de Sicile par Roger étaient inconciliables avec la juridiction suprême de l'emiiereur sur ces contrées, et qu’il convenait au succe.sseur des Othon de s’opposer à l’amoindrissement de l’Empire.
Lothaire fut ainsi amené à passer une seconde fois les Alpes et à entreprendre une expédition contre le roi Roger de Sicile.
Son armée, cette fois, était plus nombreuse; la fleur de la noblesse allemande était avec lui, et la vaillance des HohenStaufen combattait pour sa cause. Iæs villes de Iximbardie, habituées de tout temps à régler leur soumission sur la force des armées à la tète desquelles les empereurs se faisaient voir en Italie, rendirent hommage à sa puissance irrésistible, et Milan lui ouvrit ses portes sans résistance. 11 tint une diète dans la plaine de Roncaglia, et montra aux Italiens leur seigneur suprême. Ensuite il partagea son armée , dont une moitié , sous la conduite du duc Henri de Bavière, pénétra en Toscane , tandis que l’autre , sous le commandement de l’empereur en personne, marcha tout droit, le long du rivage de l’Adriatique, vers l’Apulie. La cour grecque et la république de Venise avaient fourni des troupes
OPUSCULES HISTORIOUES.
et de l’argent pour cet armement. En même temps, la ville de Pise, qui alors déjà était une puissance maritime considérable, envoya une petite Hotte à la suite de cette .armée de terre, pour attaquer les ports ennemis.
G en était fait, selon toute apparence, de la puissance normande en Italie, et l’on ne peut voir sans sympathie l’édifice auquel avait travaillé la vaillance de tant de héros, que la Fortune avait pris si visiblement sous sa protection , pencher vers sa ruine. De glorieux succès couronnent les premiers débuts de Lothaire. Capoue et Bénévent sont forcés de se rendre. Les villes d’Apulie Trani et Bari sont conquises. I^es Pisans amènent Amalli, et Lothaire lui-méme Salerne, à-capituler. Les piliers de la puissance normande croulent l’un après l’autre, et, chassé du continent d’Italie, il ne reste plus d'autre ressource au nouveau roi que de chercher un asile dans son État héréditaire de Sicile.
Maisc’était le destin de la race de Tancrède que l’Église, volontairement ou non, dût travailler pour elle. A peine Salerne est-elle conquise, Innocent réclame cette ville comme un fief papal, et une vive querelle s’élève à ce sujet entre le pontife et l’empereur. Une contestation semblable prend naissance à l’occasion de l’Apulie, à laquelle on était convenu de préposer un duc, dont Innocent dispute également l’investiture, comme signe de suprématie, à l’empereur Lothaire. Pour terminer une lutte fatale, qui avait duré trente jours, on adopta enfin, d’un commun accord, un étrange expédient ; l’empereur et le pape, à l’investiture de ce duc, devaient avoir le droit de porter tous deux la main en même temps à la bannière qui, dans la solennité de l’hommage, était remise au vassal par le suzerain.
Pendant cette dissension , la guerre contre Roger fut interrompue ou du moins menée très-languissamment, et ce prince vigilant et actif eut le temps de reprendre haleine. I.es Pisans, mécontents du pape et des Allemands, emmenèrent leur Hotte. Le temps de service des Allemands était fini, leur argent dépensé, et 1 infiuence funeste du ciel de Naples commençait à exercer dans leur camp ses ravages ordinaires. Leur impatience, chaque jour plus bruyante, arracha l’empereur des bras de la victoire. I.a plupart des conquêtes furent, après son départ, Peidues plus rapidement encore qu’elles n’avaient été faites.
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Lolhaire était encore à Bologne quand il lui fallut apprendre l’accablante nouvelle que Salerne s’était rendue à l’ennemi , que Capoue était reconquise, et que le duc de Naples avait passé luiniôme du côté des Normands. L’Apulie seule fut défendue bravement par son nouveau duc, à l’aide d’un corps allemand resté en arrière, et la perte de cette province fut le prix dont Roger paya la conservation de ses autres États.
Après que le pape normand Anaclet fut mort, et qu’innocent fut devenu seul clief de l’Église, il tint dans Saint- Jean-de- Latran un concile, qui déclara nuis tous les décrets de l’antipape, et frappa de nouveau d’excommunication son protecteur, Roger. En outre, à l'exemple de Léon, Innocent marcha en personne contre le prince sicilien; mais, lui aussi, il dut, comme son prédécesseur, expier son audace par une complète déroute et par la perte de sa liberté. Toutefois Roger, une fois vainqueur, chercha à conclure avec l’Église une paix qui lui était d’autant plus nécessaire que Venise et Constantinople le menaçaient d’une nouvelle attaque. 11 reçut du pape prisonnier l’investiture de son royaume de Sicile; ses deux fils furent reconnus ducs de Capoue et d’Apulie. Lui-même aussi bien qu’eux durent prêter au pape le serment de vasselage, et s’engager à payer un tribut annuel à l’Église romaine. Sur les prétentions de l’empire d’Allemagne à ces provinces, prétentions en raison desquelles Innocent lui-même avait armé l’empereur contre Roger, on garda dans cet arrangement le plus profond silence. Tant les empereurs romains pouvaient peu compter sur la probité papale , quand on n’avait pas besoin de leur bras ! Roger baisa la mule de son prisonnier, le ramena à Rome, et la paix régna entre les Normands et le siège apostolique. Quant à Lothaire, il avait, à son retour en Allemagne, terminé sa vie pleine de fatigues et de gloire, dans l’année 1137, entre le Lech etl’Inn.
Le plan de cet empereur avait été , sans aucun doute , d’avoir pour successeur sur le trône impérial son gendre, le duc Henri de Bavière et de Saxe, et il avait l’intention vraisemblablement de prendre ses mesures à cet effet de son vivant. Mais avant qu’il pût faire aucune démarche dans cette vue, la mort le surprit.
Henri de Bavière avait traité les princes d’Allemagne très-
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orgueilleusement, et dans l'expédition d'Italie il s’était montré fort impérieux envers eux. .Même après la mort de Lothaire, il ne se donna pas grand'peine pour acquérir leur amitié, et de la sorte il ne les disposa point à porter sur lui leur choix. Tout autre fut la conduite de Conrad de Hohenstaufen, qui avait pris part à la campagne d'Italie et avait su , durant cette guerre , gagner à sa cause les princes, particulièrement l'archevêque de Trêves. D'ailleurs le droit de libre élection récemment établi dans l'empire d'Allemagne était encore trop vivement présent à la pensée des électeurs, et ce qui leur importait avant tout était d'éviter, dans le choix de l'empereur, de paraître avoir égard le moins du monde au droit d'hérédité. La parenté d'Henri avec I.Æthaire était donc un motif de plus de ne pas le nommer. A tout cela se joignait la crainte de sa puissance prépondérante, qui, réunie à la dignité impériale, pouvait détruire la liberté de l'empire d'Allemagne.
On vit donc changée tout à coup l’organisation politique des principautés allemandes. Ija famille des Guelfes , à laquelle appartenait Henri de Bavière, élevée sous le précédent règne, allait se voir abaissée de nouveau, et la maison de Hohenstaufen, déchue sous le précédent règne, devait reprendre le dessus. L’archevêque de .Mayence venait de mourir, et il était juste que le clioix d’un nouvel archevêque précédât le choix de l’empereur, vu que l’archevêque jouait un rôle principal dans l’élection impériale. Mais, comme il était à craindre que la grande suite d’évêques saxons et bavarois et de vassaux laïques avec laquelle Henri serait venu i la diète électorale, ne fit pencher de son côté la pluralité des voix, on se hâta , cela dùt-il entraîner quelque irrégularité , de terminer l’élection impériale avant son arrivée. Elle se fit à Coblentz (1137) sous la direction de l’archevêque de Trêves, qui était particulièrement favorable à la maison de Hohenstaufen. Ijb duc Conrad fut élu et reçut aussi sans retard la couronne à Aix-la-Chapelle. Le sort avait changé si rapidement que Conrad, qui avait été frappé d’interdit par le pape sous le règne précédent, se voyait maintenant préféré au gendre même 'de Lothaire, qui pourtant avait tant fait pour le siège de Home. Henri, il est vrai, et tous les princes dont on n’avait pas pris l’avis pour l’élection de Conrad , se plaignirent hautement
de cette irrégularité; mais la crainte universelle qu’inspirait la puissance excessive de la maison des Guelfes, et la circonstance que le pape s’était déclaré pour Conrad, réduisirent les mécontents au silence. Henri de Bavière, qui avait dans les mains les insignes de l’empire, les livra après une courte résistance.
Conrad vit bien qu’il ne pouvait pas s’arrêter là. La puissance de la famille des Guelfes était montée si haut que si, d’une part, l’élévation de cette grande maison à la dignité impériale eût eu des suites funestes pour la liberté des membres de la confédération, de l’autre, son inimitié en aurait eu nécessairement de non moins dangereuses pour le repos de l’Empire. Ayant à ses côtés un vassal si puissant, nul empereur ne pouvait régner en paix, et l’Empire courait le danger d’être déchiré par une guerre civile. 11 fallait donc rabaisser ce pouvoir, et ce plan fut suivi avec constance par Conrad III. Il cita devant lui, à Augsbourg, le duc Henri, pour qu’il vînt se justiüer des griefs que l’Empire avait contre lui. Henri trouva dangereux de comparaître, et, après de vaines négociations, l’empereur, dans une diète tenue à Würzbourg, le mit au ban de l’Empire. Dans une autre, à Goslar, il fut déclaré déchu de ses deux duchés de Saxe et de Bavière.
Ces jugements rapides furent suivis d’une exécution non moins prompte. On investit delà Bavière le voisin d’Henri, le margrave d’Autriche ; la Saxe fut donnée au margrave de Brandebourg, Albert, surnommé l’Ours. Henri livra la Bavière sans résistance ; mais la Saxe, il espéra la sauver. Là, une noblesse belliqueuse, dévouée à son prince, était prête à combattre pour sa cause, et ni Albert de Brandebourg, ni l’empereur lui-même, qui prit les armes contre lui , ne purent lui enlever ce duché. Déjà il était sur le point de reconquérir aussi la Bavière, quand la mort arrêta ses entreprises et éteignit en Allemagne la torche de la guerre civile. La Bavière échut alors à Henri, frère et successeur du margrave Léopold d’Autriche, qui crut s’affermir dans la possession de ce duché par un mariage avec la veuve du duc défunt, fille de Lolhaire. Le duché de Sa.xe fut rendu au fils du mort, qui dans la suite devint célèbre sous le nom de Henri le Lion ; il renonça, en retour, à la Bavière. Ainsi Conrad apaisa, pour un temps, les orages qui avaient troublé le repos
OPUSCULES HISTORIQUES, de rAllemagne et menaçaient de le troubler plus dangereuse* ment encore , pour s'en aller payer, dans une folle expédition à Jérusalem, un funeste tribut à la faiblesse dominante de son siècle'.
1. Une suite de cette dissertation a été insérée dans le tome IV de la première partie de4 Mémoirft historiques^ par le conseiller intime de légation de Wolt' mann, qui, dans l'année 1795, étant alors professeur à léna, s’était uni avec Scliiller pour la publication de la première partie de ces Mémoires. (A’ofe de l'édition allemande.)
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