‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 222 sur 228 · L’HISTOIRE DE L’ORDRE DE MALTE · texte numérisé non relu

L’HISTOIRE DE L’ORDRE DE MALTE

BETRAVAiaÉE PAR N., D'APRÈS VERTOT'.

L’ordre du Temple brilla et s’évanouit comme un météore dans riiistoire du monde; l’ordre des chevaliers de Saint-Jean , vit déjà depuis sept siècles, et, quoiqu’il ait ?i peu près disparu de la scène politique, il subsiste éternellement, comme un phénomène remarquable , pour le philosophe qui étudie l’humanité. Le fondement sur lequel il fut élevé menace, il est vrai, de crouler, et c’est avec un sourire de pitié que nous regardons maintenant son origine, qui , pour son époque, fut si sainte et si solennelle. Mais l’ordre lui-même reste encore debout, comme une ruine vénérable, sur son rocher, qui a délié toutes les attaques, et, perdus dans l’admiration d’une grandeur héroïque qui n’est plus, nous demeurons ravis à sa vue comme devant un obélisque renversé ou un arc de triomphe de Trajan.

Sans doute, nous nous félicitons à bon droit de vivre à une époque où l’on ne peut plus acquérir un mérite de ce genre, où la dépense d’énergie, l’héroïsme qui se manifeste dans cet

1. Scbilter composa cette préface pour l'ffistoire de l'Ordre de Kalte, publiée A Leipzig, cher les héritiers deChr. H. Cuno, par J. F. Niclhammer, en 1"92 et 1793, sous ce titre ; Geechichie des Maliheser-Ordens narh Verlut, ron Jf. K. bearbeilet und mil ciner Forrede versehen von Schiller, 1 vol. in-8.

ordre, seraient aussi inutiles qu’impossibles; mais, il faut l'avouer cependant, ce n’est pas toujours avec modestie, avec justice à l'égard des siècles passés, que nous faisons valoir les avantages de notre temps. Le regard de mépris que nous jetons d’ordinaire sur cette période de superstition, de fanatisme, d'esclavage intellectuel, trahit moins le noble orgueil de la force ayant conscience d’elle-mâme que le triomphe mesquin de la faVjlesse, qui se venge par une raillerie impuissante de la honte dont elle n’a pu se défendre à la vue d'un mérite plus élevé. Quelques avantages que nous puissions avoir sur ces siècles de ténèbres, c’est tout au plus d’un échange profitable que nous aurions peut-être, en tout cas, le droit d’être liers. La prérogative d’idées plus claires , de préjugés vaincus, de passions plus refrénées, d’opinions plus libres, si nous sommes réellement en état de prouver qu’elle nous appartient, nous coûte l’important sacrilice de la vertu pratique, sans laquelle cependant nous pouvons à peine considérer comme un gain le perfectionnement de notre savoir. Cette même culture qui éteignit dans notre cerveau le feu d’un zèle fanatique a étouffé en même temps dans notre sein l’ardeur de l’enthousiasme, paralysé l’essor des sentiments et anéanti celte énergie de caractère qui amène les actions à maturité. Les héros du moyen âge sacrifiaient à une croyance qu’ils prenaient pour la sagesse même, et qui n’avait sur eux un tel pouvoir que parce qu’elle était, à leurs yeux, la sagesse, leur sang, leur vie et leur avoir. Quelque mal instruite que fût leur raison , ils obéissaient héroïquement à ses plus hautes lois; et pouvons-nous, nous, leurs descendants raffinés, nous vanter de faire à notre sagesse la moitié des sacrifices qu’ils faisaient à leur folie?

L’auteur de l’introduction à l’histoire qui suit considère coihme une imposante supériorité de cette époque cette force pratique de l’âme qui sait risquer les biens les plus précieux pour le but le plus noble, sacrifier tous les intérêts des sens à un bien purement idéal, et je suis très-disposé à souscrire à son opinion. Ce môme vol excentrique de l’imagination qui égare l’historien et le froid politique dans l’appréciation de cette période, trouve dans le moraliste un juge bien plus équitable, souvent même peut-être un admirateur. Au milieu de toutes les

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