‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 224 sur 228 · PRÉFACE DE D’HISTOIRE DE L’ORDRE DE MALTE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE D’HISTOIRE DE L’ORDRE DE MALTE

par les actions glorieuses des ordres de Saint-Jean et du Temple! Le Grec, le Romain, combattait pour son existence, pour des biens temporels, pour le fantôme enivrant de la domination universelle et de l'honneur; il combattait sous les yeux d’une patrie reconnaissante , qui dôjà lui montrait de loin le laurier qui devait récompenser son mérite. courage de ces héros chrétiens se passait de ce secours et n’avait d’autre aliment que sa propre ardeur inépuisable.

Mais il est encore un autre aspect sous lequel l’histoire des destinées extérieures et intérieures de cet ordre de chevalerie religieuse me. parait mériter l’attention. Cet ordre est en même temps un corps politique fondé pour un but déterminé, soutenu par des lois particulières , uni par des liens propres. Il naît, se développe, fleurit et se flétrit; bref, il commence et finit sa vie politique tout entière, sous nos yeux. On peut légitimement, pour observer cet État monaco-chevaleresque , se placer au point de vue d’où l’appréciateur philosophe envisage toute société politique. Celui-ci, en effet, regarde les différentes formes sous lesquelles les sociétés politiques se' constituent comme autant d’essais tentés, bien que sans dessein arrêté, par l’humanité, pour expérimenter )es effets produits par certaines conditions et combinaisons, soit pour un but particulier, soit pour le but commun de toute association en général. Et qu’est-ce qui peut être plus digne de notre attention que d’apprendre le résultat de ces tentatives, que de voir démontrée, dans un intéressant exemple, la valeur ou l’impuissance de ces conditions? Dans la suite des temps, l’espèce humaine a éprouvé par sa propre expérience , quoique ce ne fût pas dan» cette vue , presque toutes les conditions imaginables de la félicité sociale; et, pour trouver et saisir enfin celle qui était le plus en harmonie avec le but, elle a essayé toutes les formes de société politique. A l'égard de toutes ces constitutions d’États, l’histoire générale devient pour ainsi dire une Aiitotre naturelle pragmatique, qui énumère avec exactitude les progrès plus ou moins grands réalisés par ces divers principes d’association dans leur rapport avec le but flnal des communs efforts. Or l’on peut aussi envisager d’un point de vue analogue les ordres souverains de chevalerie spirituelle que le fanatisme religieux fit naître à l'époque des

croisades. Là , des mobiles qui jamais auparavant ne s'étajent montrés actifs dans une telle combinaison et pour cette fin, deviennent, pour la première fois, le principe et comme le fondement d’un corps politique , et le résultat obtenu est ce qu'offre aux yeux du lecteur l’histoire suivante. Un ardent esprit chevaleresque s’unit à des règles monastiques pleines de contrainte , la discipline guerrière à une discipline de couvent, l’austère renoncement à soi-même exigé par le christianisme à l’audacieuse fierté du soldat, pour former contre l’ennemi extérieur de la religion une impénétrable phalange , et déclarer avec un égal héroïsme une guerre éternelle aux puissants ennemis intérieurs de cette même religion : l’orgueil et la volupté.

Une simplicité touchante et sublime caractérise l’enfance de l’ordre; la gloire et la splendeur couronnent sa jeunesse; mais bientôt il succombe, lui aussi, à la destinée commune de l’humanité. La richesse et la puissance, compagnes ordinaires de la valeur et de la tempérance, le conduisent à grands pas vers sa ruine. Ce n’est pas sans un profond sentiment de mélancolie que le cosmopolite voit s’évanouir les magnifiques espérances qu’autorisait un si beau début; mais, pour lui, un pareil exemple ne fait que confirmer cette vérité incontestable, que rien de ce qui est fondé sur l’illusion et la passion n’a de stabilité, et que la raison seule bâtit pour l’éternité.

Après ce que j’ai pu toucher ici des mérites de cet ordre, je ne crois pas avoir besoin de justifier davantage les motifs qui m’ont déterminé à encourager l’impression de l’ouvrage de Vertot sous une forme nouvelle. Qu’il réponde complètement au dessein que j’avais en vue en le recommandant, c’est ce que je n’oserais affirmer; mais toujours est-il que c’est le seul ouvrage, traitant ce sujet, qui puisse donner une digne idée de l’ordre et fixer sur son histoire l’attention du lecteur. Le traducteur s’est efforcé, autant qu’il était possible, de donner à la narration, très-diffuse dans l'original, une marche plus rapide, un intérêt plus vif. Là où l’on pourrait désirer chez l’auteur un jugement plus impartial, on ne inécotinattrn pas non plus l’utile intervention de l’éditeur allemand. Il n’est pas besoin de dire , je pense, que ce livre n’est destiné ni aux savants, ni à la Jeunesse des écoles, mais à la grande masse des lecteurs qui ne

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