‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 223 sur 228 · PRÉFACE DE L’HISTOIRE DE L’ORDRE DE MALTE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L’HISTOIRE DE L’ORDRE DE MALTE

horreurs que favorise et sanctifie un sombre zèle religieux, parmi les égarements absurdes de la superstition il est enthousiasmé par le spectacle sublime d’une conviction qui triomphe de tous les attraits des sens, d’une idée rationnelle qui , ardemment prise à cœur, impose sa domination à tout sentiment, quelle que soit d’ailleurs sa puissance. En admettant que l’époque des croisades ait été un long et triste temps d’arrêt dans la civilisation, et même, si l’on veut, un retour des Européens à leur barbarie antérieure , il faut convenir cependant que jamais l'humanité n’avait été aussi près de sa dignité la plus haute qu’elle le fut alors, si l’on regarde d’ailleurs comme avéré que la seule chose qui donne de la dignité à l’homme est la domination de ses idées sur ses passions. Cette tendance qu’a l’ilme de se laisser guider par des ressorts suprasensibles et qui est la condition nécessaire de notre culture morale, devait d’abord , comme il a paru , s’exercer sur un objet plus grossier et se former à bien faire, avant qu’une intelligence plus éclairée pût prêter son secours à la bonne volonté. Mais précisément parce que c’est la plus noble de toutes les facultés humaines qui se manifeste et se forme dans ces barbares entreprises, l’appréciateur philosophe se réconcilie avec tous les produits bruts d’une raison encore dans l’enfance , d’une sensibilité sans règles, et, à cause du rapport intime que la simple résolution de combattre sous les étendards de la cftix présente avec la plus haute dignité morale de l’homme, il pardonne volontiers ce qu’il y a d’aventureux dans le moyen et de chimérique dans le but.

Or tel est le caractère des héros de la foi que l’histoire qui suit nous fait connaître. Leurs faiblesses, guidées par des vertus brillantes, peuvent hardiment paraître aux regards d’une postérité plus sage. Sous la bannière de la croix, nous les, voyons pratiquer les devoirs les plus difficiles et les plus saints de l’humanité , et , tout en croyant ne remplir que des prescriptions ecclésiastiques, obéir, sans s’en douter, aux lois supérieures de la moralité. Depuis des milliers d’années déjà l’homme ne cherchait-il pas au-dessus des étoiles le législateur qui habite dans son propre sein? Pourquoi blâmerions-nous donc ces héros d’emprunter à un apôtre la sanction d’un devoir

humain, et d’attacher à un habit monastique l'obligation commune de la vertu et leur prétention i la dignité qu'elle procure ? On a beau sentir l'absurdité d'une foi qui ordonne de verser son sang pour les biens chimériques d'une imagination exaltée, pour des objets inanimés de dévotion : qui pourrait refuser son estime à la fidélité héroïque avec laquelle les chevaliers religieux obéissent à cette croyance illusoire? Lorsqu'après des prodiges de courage, fatiguée par le combat contre les infidèles, épuisée par les labeurs d'une journée sanglante, cette troupe de héros rentre dans ses foyers, et qu'au lieu de couronner son front victorieux du laurier bien gagné de la victoire, elle échange, sans murmure, les travaux chevaleresques contre l'humble oflicf! d’infirmier; lorsque ces lions du champ de bataille exercent auprès du lit des malades une patience, un renoncement à soi-même , une miséricorde qui éclipse même les services héroïques les plus brillants ; lorsque la même main . qui, peu d’heures auparavant, était armée, pour la défense de la chrétienté, d’un glaive formidable, et accompagnait à travers les cimeterres ennemis le timide pèlerin, présente, pour l’amour de Dieu, la nourriture à un malade repoussant, et ne se refuse à aucun de ces vils offices qui révoltent nos sens efl'éminés ; quel est celui qui , en voyant les chevaliers de l’Hôpital , à Jéruÿilem , sous cet aspect , en les surprenant dans ces occupations, pourrait se défendre d’une émotion i rofonde? Qui pourrait voir sans étonnement le courage opiniAtre avec lequel une poignée de héros se défend contre un ennemi supérieur, à Ptolémaïs, à Rhodes, et plus tard à Malte? la fermeté inébranlable des deux grands maîtres de l’ordre, l’Isle-Adam et La Valette, et l’empressement non moins admirable avec lequel les chevaliers eux -mêmes se dévouent à la mort? Qui peut lire sans éprouver un sentiment qui élève l’Ame, le récit de la mort volontaire de ces quarante héros enfermés dans le fort 5>aint-Klme, exemple d’obéissance que le dévouement si vanté des Spartiates aux Thermopyles ne surpasse que par l’importance plus grande du but? Des écrivains célèbres ont reproché à la religion chrétienne d’avoir étouffé chez ceux qui la professent la valeur guerrière et éteint le feu de l’enthousiasme. Ce reproche, comme il est victorieusement réfuté par les armées de la croix,

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