‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 24 sur 228 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

seule puissance devant laquelle il eût à trembler. Charles-Quint se montrait plein de zèle pour la religion, parce que la religion travaillait pour lui; Philippe, parce qu’il croyait réellement en elle. Le père voulut qu’on sévit par le fer et le feu contre des milliers de victimes pour la défense du dogme, et il insulta luimême, en la personne du pape, son prisonnier, à la doctrine à laquelle il sacrifiait le sang humain. Le fils ne se résout qu’à contre-cœur et avec une conscience troublée à la plus juste •guerre contre le chef de l’Lglise, et abandonne tous les fruits de sa victoire, comme un criminel repentant son larcin. L’Empereur était barbare par calcul , son fils par sentiment. Le premier était un esprit ferme et éclairé, mais peut-être un homme d’autant plus méchant; le second était une tôle bornée et faible, mais il était plus juste.

Toutefois, l’un et l’autre pourraient, ce me semble, avoir été des hommes meilleurs qu’ils ne furent réellement, et avoir agi pourtant, en général, d’après les mêmes maximes. Ce que nous imputons au caractère de la personne est très-souvent la faute, la ressource nécessaire de la nalure humaine. Une monarchie de cette étendue était une trop forte tentation pour l’orgueil humain, une tâche trop pesante pour les forces humaines. Concilier la félicité générale avec la plus haute liberté possible de l’individu, appartient à l’Intelligence infinie, qui, par son immensité, s’étend à toutes les parties du tout. Mais à quel expédient peut recourir l’homme mis à la place du Créateur ? L’homme vient par la classification au secours de ses facultés bornées; comme le naturaliste, il établit des caractères distinctifs et une règle qui facilite à son regard vacillant la vue de l’ensemble, et à laquelle tous les individus doivent se soumettre ; c’est là ce que lui donne la religion. Elle trouve dans tous les cœurs humains les germes de la crainte et de l’espérauce : en s’emparant de ces mobiles, en les assujettissant à un même objet, elle a transformé des millions d’êtres indépendants en une abstraction uniforme. Cela fait, l’infinie variété de la volonté humaine ne trouble plus le souverain ; il existe alors un mal universel et un bien universel, qu’il peut produire et retirer; qui opère d’accord avec lui, là même où lui n’est pas. Il existe alors une limite où la liberté s’arrête, une

62 HISTOIRE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-BAS. ligne respectable et sacrée vers laquelle tous les mouvements séditieux de la volonté doivent à la fin se diriger. Le but commun du despotisme et du sacerdoce est runiformité, et l’uniformité est une ressource nécessaire de l’indigence et de la faiblesse humaines. Philippe devait aller d’autant plus au delà du despotisme de son père, que son esprit était plus borné; en d’autres termes, il devait tenir d’autant plus servilement aux règles générales, qu’il était moins capable de descendre aux espèces et aux individus. Que suit-il de tout celaî Philippe II ne' pouvait avoir de plus grand intérêt que l’uniformité de croyance et de constitution, parce qu’il ne pouvait, lui, gouverner sans celte uniformité.

Et cependant il aurait ouvert son règne avec plus de douceur et d’indulgence s’il l’avait commencé plus tét. Dans le jugement qu’on porte ordinairement sur ce prince, on ne semble pas avoir as.sez d'égard à une circonstance qu’il sc'rait équitable de prendre en considération dans l’histoire de son esprit et de son cœur. Philippe avait près de trente ans lorsqu’il monta sur le trène d’Esjjague , et sa raison précoce avait h;Ué prématurément sa majorité. En esprit tel que le sien, qui sentait sa maturité, et qui ne s’était que trop accoutumé à de plus hautes espérances, ne pouvait porter qu’avec réjjugnance le joug de la soumission filiale ; le génie supérieur du père et la volonté arbitraire du maître absolu devaient peser à l’orgueil d’un fils qui se complaisait en lui-méme. La part que Charles-Quint lui accorda dans l’administration du royaume était justement assez considérable pour détourner son esprit des passions frivoles et entretenir l’austère gravité de son caractère; mais, en même temps, assez restreinte pour enflammer d’autant plus vivement son désir de la puissance absolue. Lorsqu’il en prit effectivement possession , elle avait p>erdu pour lui le charme de la nouveauté. l.a douce ivresse d’un jeune monarque, qui est surpris par l’autorité souveraine; ce joyeux enchantement, qui ouvre l’âme à tous les mouvements les plus doux, et auquel l’humanité a dù nombre d’institutions bienfaisantes, étaient depuis longtemps éteints chez lui, ou n’avaient jamais existé. Son caractère était endurci quand la fortune le mit à cette gi'ande épreuve, (>t ses principes affermis résistèrent à cet ébranlement salutaire.

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