L’INQUISITION
Philippe II ne se vit pas plus tôt tranquille possesseur de ses États par la paix de r.aleau-T-ambrôsis, qu’il s’adonna entièrement à la grande œuvre de la purification de la foi, et justifia les craintes de ses sïijets nôerlandajs. Les ordonnances que son père avait rendues contre les hérétiques furent renouvelées dans toute leur rigueur, et de terribles tribunaux, auxquels il ne manquait que le nom de l’inquisition , veillèrent à l'exécution des édits. Mais sa tâche lui semblait à peine à moitié remplie, aussi longtemps qu’il ne pouvait transplanter l’inquisition espagnole, sous sa vraie forme, au sein de ces provinces : projet dans lequel l’empereur avait déjà échoué.
Cette inquisition espagnole est une institution d’une nouvelle espèce et d’une nature particulière, dont on ne trouve nul modèle dans tout le cours des temps, et qui ne peut se comparer à aucun tribunal ecclésiastique ou séculier. 11 exista une inquisition dès le moment où la raison osa se prendre aux choses saintes , dès qu’il y eut des sceptiques et des novateurs ; mais c’est seulement vers le milieu du treizième siècle, après, que quelques grands exemples de défection eurent effrayé l’Église, qu’innocent 111 érigea l’inquisition en tribunal particulier, et sépara, contrairement à la nature des choses, la surveillance et l’enseignement ecclésiastique du pouvoir de punir. Pour être d’autant plus sûr qu’aucun sentiment humain, aucune séduction de la nature, ne fit céder la rigoureuse sévérité des .statuts. Innocent III enleva ce pouvoir aux évêques et au clergé séculier, trop attaché encore à l’humanité par les liens de la vie
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civile, pour le confier à des moines, c’est-h-dire à une varii^ld dégénérée de 1 espèce humaine qui a abjuré les penchants sticrésde la nature, à des créatures servilcs*lu siège de Home. L Allemagne, 1 Italie, 1 Espagne, le Portugal et la France reçurent 1 inquisition; un moine franciscain siégea comme juge dans le terrible procès des Templiers. Un petit nombre d’États réussirent à repousser cette juridiction, ou à la soumettre à l’autorité séculière. Les Pays-Bas y avaient échappé jusqu'au règne de Charles-Quint; leurs évêques exerçaient la censure ecclésiastique, et, dans les cas extraordinaires, on avait coutume de s’adresser aux tribunaux d’inquisition étrangers : les provinces françaises à Paris, les provinces allemandes à Cologne Mais 1 inquisition dont il s’agit ici prit naissance dans l’occident de 1 Europe , et elle différait de l’autre par son origine et sa forme. Le dernier trène des Maures était tombé à Grenade dans le quinzième siècle, et le culte sarrasin avait enfin cédé à la fortune supérieure du christianisme. Cependant l’Évangile était nouxeau et peu alTermi dans ce royaume le plus récemment chrétien, et, au milieu du mélange confus de lois et de mœurs diverses, les religions ne s’étaient pas encore séparées. A la vérité , le glaive de la persécution avait poussé en Afrique bien des milliers de familles; mais un beaucoup plus grand nombre, retenues par 1 amour du ciel natal, se rachetèrent de cette affreuse nécessité par le simulacre d’une feinte conversion , et continuèrent de servir leur Moïse ou leur Maliomet au pied des autels chrétiens. Aussi longtemps que leurs prières se dirigeaient vers la Mecque , Grenade n’était pas soumise ; aussi longtemps que le nouveau chrétien redevenait , dans l’intérieur de sa maison, juif ou musulman, il n’était pas plus sûrement fidèle au trûne royal qu au siège de Rome. Il ne suffisait donc pas d imposer à ce peuple qui résistait la forme extérieure d une nouvelle croyance, ou de l’unir à l’ Église victorieuse par les faibles liens des cérémonies ; il importait d’extirper les racines d’une ancienne religion . et de triompher d’un penchant opiniâtre, que 1 action des siècles, lentement efficace, avait fait entrer profondément dans ses mœurs, sa langue, ses lois, et
t. Hopper, V^moires dtt IroubUi det Paÿt Bas, in tila Vigl , 65, sq. scmi.i.En. — III. T. I. e
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que maintenait continuellement en exercice l’influence permanente du sol et du ciel de la patrie. L’Église voulait-elle remporter une victoiiy complète sur le culte ennemi, et garantir sa nouvelle conquête de toute rechute, il lui fallait miner la base môme sur laquelle ranciennc croyance était fondée ; briser toute la forme du caractère moral à laquelle cette croyance paraissait liée de la manière la plus intime. II fallait arracher des profondeurs de Tûme les plus cachées les secrètes racines de cette foi; en effacer toutes les traces dans le cercle delà vie domestique et dans la société civile; en étouffer tout souvenir, et même, s’il était possible, anéantir la faculté d’en recevoir les impressions. l.a patrie et la famille, la conscience et l’honneur, les sentiments sacrés de ta société et de la nature, sont toujours les premiers, les plus prochains, auxquels les religions s’unissent, ceux dont elles reçoivent des forces et auxquels elles en communiquent. Cette union, il fallait maintenant la briser; il fallait détacher violemment l’antique religion des sentiments sacrés de la nature, dût la sainteté même de ces affections y périr. Ainsi naquit l’inquisition que nous appelons espagnole, pour la distinguer de tribunaux plus humains qui portent le même nom. Élle a pour fondateur le cardinal Ximénès. Un moine dominicain, Torqueraada, monta le premier sur son trône sanglant, établit ses statuts , et par ce legs attira sur son ordre une malédiction éternelle. L’avilissement de la raison et le meurtre des intelligences, tel est le vœu de cette institution ; ses instruments sont la terreur et l’infamie. Toute passion est à sa solde; son filet s’étend sur toutes les joies de la vie. La solitude même n’est pas solitude pour elle; la crainte de sa vigilance partout présente tient la liberté enchaînée jusque dans les profondeurs de l’ilme. Elle a étouffé sous la foi tous les instincts de l’humanité; à la foi cèdent tous les liens que l’homme regarda toujours comme les plus sacrés. Un hérétique se dépouille de tous droits sur son espèce; par la plus légère infidélité à l’Église maternelle, il a renoncé aq caractère d’homme. Un doute modeste sur l’infaillibilité du pape est puni comme le parricide, et déshonore autant qu’un crime contre nature. I.es arrêts de l’inquisition ressemblent aux horribles ferments de la peste, qui réduisent en soudaine pourriture le corps le plus sain. Les choses