LIVRE PREMIER
même inanimées qui ont appartenu aux liérétiques sont maudites; nul événement ne peut dérober ses victimes à ce tribunal ; scs sentences sont exécutées sur des cadavres et des effigies, et la tombe même n’est pas un refuge contre son bras épouvantable.
L'audace des arrêts de l’inquisition n’est surpassée que par l'inhumanité avec laquelle elle les exécute. En mêlant au terrible le ridicule', en amusant les yeux par l’étrangeté de l’appareil, elle alTaiblitle sentiment de la pitié, parce qu’elle en excite un autre: elle noie la sensibilité dans la moquerie et le mépris. C'est avec une pompe solennelle qu’on mène le coupable au lieu du sup-
I. Schiller a abré|;é et modifié notalilement ce morceau, depuis * Elle a pour fondateur le cardinal Ximénés, «jusqu’aux mots < En mêlant au terrible le ridicule. > En voici la rédaction première, traduite de l'é<lition do 1788 :
< Sa fondation date du ministère du cardinal Ximénès. Un moine dominicain, Torquemada, ouvrit le premier ce terrible tribunal, en établit les statuts, et légua ainsi à son ordre l’étemelle malédiction de l'humanité. Bientôt d’un mojxtn d'oppression despotique et hiérarchique, on fit un instrument de l’avidité. Les sommes immenses qui, par la confiscation des biens, entraient dans le trésor royal, devinrent un épouvantable attrait pour Ferdinand : l’inquisition lui mettait dans la main la clef de la fortune de tous ses sujets, en même temps qu’elle était l’instniment de son pouvoir et la forte chaîne par laquelle il tenait les puissants. Le tribunal était assis sur une base inébranlable, parce qu'il s'appuyait sur 1a force unie des deux passions les plus puissantes.
• Etouffer la raison sous la foi aveugle, et détruire la liberté de l’esprit par une nniformité morte : tel était le but auquel tendait cette institution ; ses instruments pour cela étaient la terreur et l’infamie. Elle étendait sa monstrueuse juridiction jusque dans le domaine des plus .secrètes pensées. Toutes les passions étaient à sa solde : l'amitié, l’amour conjugal et tous les penchants de la nature, elle les savait faire servir X ses fins; ses filets posaient sur toutes les joies de la vie. Où elle ne pouvait introduire ses espions, elle s’assurait des consciences par la crainte : une vague croyance à son ubiquité enchaînait, jusque dans les profondeurs de l’âme, la liberté du vouloir.,£llo ployait tous les instincts de l’humanité sous le formulaire d’une foi arbitraire : un hérétique se dépouillait de tous droits sur son espèce; par la plus légère infidélité à l’Eglise il avait renoncé au caractère d’homme. L'horreur salutaire de l’instinct, dont l’auteur de notre être nous arma contre les crimes monstrueux, elle la transporta arbitrairement sur une misérable ccuvre de prêtres. Un doute modeste sur l’infaillibilité du pape est puni comme le parricide et déshonore autant qu'un crime contre nature. Nul événement ne pouvait lui dérober ses victimes; ses sentences étaient exécutées sur des cadavres et des effigies; la tombe mémo n’était pas un refuge contre les bras de l’inquisition , et la faute du père continuait de vfvre dans le malheur de générations entières.
< L'audace de ses arrêts n’est surpassée que par l’inhumanité avec bquelle elle les exécute. Elle attaque les sens par des terreurs nouvelles, recherchées, et souterraines, empruntas aux fantômes qu’elle a elle-même déposés dans une imagination malade et puérile, et elle confond l’horreur réelle du moment présent avec l’épouvantail de mondas futurs. En mêlant au terrible le ridicule , etc. >
68 inSTOinE DE LA RÉVOLTE DES PAYS-BAS.
plice; devant lui (lotte une banniiVe sanglante; le son de toutes les cloches accompagne la procession. D'abord viennent des prêtres en chasubles et chantant un chant sacré. Ils sont süivis du pécheur condamné, vêtu d'un vêtement jaune, sur lequel on voit peintes de noires ligures de diables. 11 porte sur la tête un bonnet de pa])icr, qui se termine par une (igure humaine, autour de laquelle tourbillonnent des llammes et voltigent d'alVreux démons. On porte l'image du Sauveur crucilié en la détournant du malheureux voué à l'éternelle damnation : la rédemption n'a plus d'effet pour lui. Son corps mortel ajipartient au feu du bûcher, comme son âme immortelle aux flammes de l'enfer. Un bâillon lui ferme la bouche, et l'empêche d'alléger sa souffrance par des plaintes’, d'éveiller la pitié par sa touchante histoire et de révéler les secrets du saint-office, .âpres le patient vient le clergé en ornements de fête, les magistrats et la noblesse ; les jièrcs qui l'ont jugé ferment l'effroyable procession. On croit voir un cadavre mené à la tombe, et c’est un homme vivant dont les tortures doivent offrir au peuple un si épouvantable amusement! Ces exécutions sont d'ordinaire réservées pour les grandes fêtes; h cet effet, on garde rassemblés dans les cachots du saint-office un certain nombre de ces malheureux, afin de rendre l'acte plus solennel par la foule des victimes, et alors les rois eux-mêmes y assistent. Ils sont assis, la tête découverte, sur un siège plus bas que le grand inquisiteur, auquel ils cèdent ce jour-là l'honneur de la préséance : et qui ne tremblerait, après cela, devant un tribunal auprès duquel s'humilie jusqu'à la majesté royale’?
La grande révolution religieuse, opérée par Luther et Calvin, ramena la nécessité qui avait donné à ce tribunal sa première origine; et ce qui n’avait été d’abord imaginé que pour purger d’un faible reste de Sarrasins et de Juifs le petit royaume de Grenade, devint un besoin de toute la chrétienté catholique. Toutes les inquisitions, en Portugal, en Italie, en .\llemagne et en France, adoptèrent la forme de l’inquisition espagnole. Elle
1. Dans la première édition : «de rafraîchir sa souffrance par des plaintes* qui l’adaucissent, d’éreillcr la pitié morte... «
2. Burtçund., Hislor. beig,, I2B, 127. — Hopper, 55, G6,G*. — Grot., Annal, bcig., liv. I, 8, 9, si|. — Essai surlcs matirs, t. III. {Inquisilinn}.