‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 28 sur 228 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

suivit les Euroiiéens aux Indes, et érigea à Goa un terrible tribunal, dont les procédures inhumaines nous font encore frissonner à la lecture. Partout où l’inquisilion mettait 1e pied, elle était suivie de la désolation ; mais elle n‘a sévi dans aucune contrée du monde comme en Espagne. On oublie les victimes qu’elle a immolées; les générations humaines se renouvellent, et les pays qu’elle a dévastés et dépeuplés refleurissent ; mais des siècles passeront avant que ses traces disparaissent du caractère espagnol. Un peuple excellent et spirituel a été arrêté par elle dans la voie du progrès; elle a banni le génie d'un climat où il était indigène, et a laissé le silence des tombeaux dans l’esprit d’une nation née pour la joie plus que beaucoup d’autres qui habitent cette partie du monde.

Ce fut en 1522 que Charlcs-Quint institua pour la première fois un inquisiteur dans le Brabant. On lui donna quelques prêtres pour assesseurs , npais il était lui-méme laïque. Après la mort d’Adrien VI, Clément VII, son successeur, établit trois inquisiteurs pour toutes les provinces néerlandaises, et Paul 111 réduisit ce nombre à deux, qui se maintinrent jusqu’au commencement des troubles. En 1530, furent publiés, avec l’assistance et l’approbation des états, les édits contre les hérétiques, ces édits qui furent la base de tous les suivants, et dans lesquels il est aussi fait mention expresse de l’inquisition. En 1550, Charles-Quint se vit forcé, par le rapide progrès des sectes, de renouveler et d’aggraver ces édits, et ce fut dans cette occasion que la ville d’Anvers s’opposa à l’inquisition et lui échappa heureusement. Mais l’espunt de l’inquisilion fut, selon le génie du pays, plus humain dans les Pays-Bas que dans les royaumes d’Espagne, et aucun étranger, surtout aucun dominicain, ne l’avait encore exercée. Elle suivait pour règle les édits, que chacun connaissait; et on la trouvait moins choquante, parce que, si rigoureux que fussent ses jugements, elle paraissait moins soumise à l’arbitraire et ne s’enveloppait pas de mystère comme l’inquisition espagnole.

Mais c’était précisément h celle-ci que Philippe II voulait ouvrir la voie dans les Pays-Bas, parce qu’elle lui semblait l’instrument le plus propre à pervertir l’esprit de ce peuple et h le préparer au gouvernement despotique. Il commença par aggra-

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ver les édits de religion rendus par sou père, par étendrede plus en plus le pouvoir des inquisiteurs, par rendre leur action plus arbitraire et plus indépendante de la juridiction civile. Bientôt il ne manqua plus au tribunal , [lour se confondre avec l’inquisition espagnole, que le nom et les dominicains. Un simple soupçon suflisnit pour enlever furtivement un citoyen du sein de la pai.x publique, du cercle de sa famille, et le plus faible témoignage autorisait la torture. Oniconque tombait dans cet abtme ne reparaissait plus. Tous les bienfaits des lois ce.ssaient pour lui. Les soins maternels do la justice ne s’étendaient plus h lui. Devenu étranger è ce monde, il était jugé par la méchanceté et la fureur, selon des lois qui ne sont pas faites pour des hommes. Jamais le délinquant ne connaissait son accusateur; rarement on lui di.sait son crime ; artifice impie, diabolique, qui forçait le malheureux à deviner son accusation, et à confesser, dans le délire des tourments ou la lassitude d’une longue prison , sépulture anticipée , des fautes que peut-être il n’avait jamais commises, ou que du moins le juge n’avait jamais connues. Les biens des condamnés étaient contisqués, et les délateurs encouragés par des lettres de grâce et par des récompenses. Aucun privilège, aucune justice civile, n’avaient d’elTet contre cette puissance sacrée. Celui qu’elle atteignait était enlevé au bras séculier, auquel elle n’accordait d’autre part à sa juridiction que d’exécuter ses sentences avec une respectueuse soumission. Les suites de celte institution devaient être monstrueuses et terribles. Tout le bonheur temporel, la vie même de l’homme irréprochable, étaient désormais livrés aux mains de tout scélérat. Tout ennemi secret, tout envieux, avait maintenant le dangereux appât d’une vengeance invisible et infaillible. Plus de garantie pour la propriété, plus de sincérité dans le commerce de la vie. Tous les liens de l’intérêt et du gain, ceux du sang et de l’amour, étaient rompus. Une défiance contagieuse empoisonnait la vie sociale ; la crainte de la présence d’un espion enchaînait les regards dans les yeux, et la parole sur les lèvres. On ne considérait plus personne comme honnête, et l’on ne passait plus soi-même pour tel. La bonne réputation, la qualité de concitoyen, celle de confrère, le serment même et tout ce que les hommes tiennent pour sacré, avait perdu de sa

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