‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome premier. 5Chapitre 30 sur 228 · ET LE COMTE D'EGMONT · texte numérisé non relu

ET LE COMTE D'EGMONT

C’est ainsi que Philippe II annonça son règne aux Pays-Bas, et tels étaient leurs griefs au moment où il s’apprêtait à les quitter. Il lui tardait depuis longtemps de sortir d’un pays où il était étranger, où tant de choses olfensaient ses penchants, où son humeur despotique trouvait, dans les lois de la liberté, une opposition qui lui rappelait-si impétueusement les bornes de son pouvoir. La paix avec la France lui permit entin de s'éloigner; les préparatifs de Soliman l’appelaient vers le Sud, et l’Espagne aussi commençait à s’apercevoir de l’absence de son maître. I>e choix d’un gouverneur général pour les Pays-Bas était l’affaire principale qui, dans ce moment, l’occupait encore. Depuis la démission de la reine Marie de Hongrie, le duc Emmanuel-Philitert de Savoie avait rempli cette place, qui, du reste, donnait plus d’honneur que de véritable influence, aussi longtemps que le roi lui-méme résidait dans les Pay.s-Bas. Son absence en faisait la charge la plus importante de la monarchie et le but le plus éclatant où pùt aspirer l’ambition d’un citoyen. Elle se trouvait alors vacante par l’éloignement du duc, que la paix de Cateau-Cambrésis avait remis en possession de ses États. L’autorité presque absolue qu’il fallait déférer au gouverneur général , les talents et les connaissances qu’un poste si considérable et si délicat exigeait, mais .surtout les projets hasardeux du gouvernement contre la liberté du pays, projets dont l’exécution dépendrait du gouverneur, devaient nécessai-

uvau auuMiEn.

Philippe aurait bien voulu conserver ces Kspagnols dans le pays, pour donner par eux plus de force a ses édits et soutenir les innovations qu’il songeait à introduire dans la constitution néerlandaise. Ils étaient pour lui comme les garants du repos général, et comme une chaîne à laquelle il tenait toute une nation attachée. C’est pourquoi il n’y eut rien qu’il ne tentAt pour éluder les demandes pressantes des états, qui voulaient voir éloigner ces Espagnols, et il épuisa dans cette occasion toutes les ressources de la chicane et de la persuasion. Tantôt il craint une attaque soudaine de la France, qui, déchirée par des factions furieuses , est à peine en état de se défendre contre un ennemi intérieur; tantôt ces troupes doivent recevoir à la frontière son lils don Carlos, qu’il n’a jamais songé à lais.ser sortir de Castille. Leur entretien ne tombera point à la charge de la nation; il subviendra lui-métne à tous les frais sur .sa ca.ssette. Pour avoir un meilleur prétexte de ne pas les retirer, il retenait à des.sein leur solde arriérée, tandis qu'il les aurait sans cela fait pas.ser indubitablement avant les troupes du pays, qu’il satisfaisait complètement. Pour endormir les ’ craintes de la nation, et apaiser le mécontentement général, il olfrit le commandement supérieur de ces troupes étrangères aux deux favoris du peuple, le prince d'Orange et le comte d'Egmont; mais tous deux refusèrent sa proposition, en déclarant magnanimement qu’ils ne se résoudraient jamais à servir contre les lois du pays. Plus le roi montrait le désir de lai.sser ses Espagnols dans le pays, plus les états insistaient obstinément pour qu’ils fussent éloignés. Dans l’assemblée qui fut tenue à Gand après ces démêlés, il lui fallut entendre au milieu de ses ccmrtisans le langage de la franchise républicaine :

« A quoi bon des bras étrangers pour notre garde? lui dit le syndic de Gand. Est-ce peut-être pour que le reste du monde nous croie trop légers ou même trop imbéciles pour nous défendre nous-mêmes? Pourquoi avons-nous fait la paix, si, dans la paix même, les charges de la guerre pèsent encore sur nous? Pendant la guerre , la nécessité soutenait notre patience ; mais en supporter les souffrances au sein du repos est au-dessus de nos forces. Ou bien veut-on que nous maintenions dans l’ordre ces bandes indisciplinées, quand ta présence même n’a pas eu

74 mSTUlRE UE LA RÉVOLTE DES PAYS-RAS.

ce pouvoir? A'oici tes sujets de Cambrai et d’.Viivers qui se plaignent grands cris des violences qu’ils subissent. Thionville et Marienbourg sont dévastas, et cependant tu ne nous as ])as donné la paix pour que nos villes se changent en déserts, ce qui arrivera nécessairement si tu ne les délivres de ces destructeurs? . Peut-être veux-tu te garantir contre une attaque de nos voisins? Cette prévoyance est .sage, mais le bruit de leur armement devancera de longtemps leurs armes. Pourquoi louer à grands frais des étrangers qui n’épargneront pas un pays qu’il leur faudra quitter demain? Il reste encore pour te servir de bravos Néerlandais, auxquels ton père confia la république en des temps bien plus orageux. Pourquoi veux-tu douter aujourd’hui de leur fidélité, qu’ils ont gardée inviolable à tes ancêtres pendant tant de siècles? Ne seraient-ils pas en état de soutenir la guerre jusqu’à ce que tes alliés accourus.sent sous leurs drajveaux ou que tu envoyasses toi -même des secours du voisinage? > Ce langage était trop nouveau pour le roi, et ces vérités trop évidentes, pour qu’il pût y répondre sur-le-champ.

« Je suis au.ssi un étranger, s’écria-t-il enfin. Ne voudrait-on pas plutôt encore me chasser moi-même du pays? » En môme temps il descendit du trône et quitta l’assemblée; mais la hardiesse de l’orateur lui fut pardonnée. Deux jours après, Philij)pe fit faire aux états la déclaration suivante ; « S'il avait su plus tôt que ces troupes leur fussent à charge, il aurait déjà pris des mesures pour les emmener sans retard avec lui en Espagne. Maintenant il était trop tard sans doute, parce qu’elles ne jiartiraicnt pas sans être payées; mais il promettait aux états, |)ar ce qu’il y a de plus sacré, que cette charge ne pèserait pas sur eux plus de quatre mois. » Les troupes cependant, au lieu de ces quatre mois, en restèrent encore plus de dix-huit dans le pays, et l’auraient quitté ]ieut-être plus tard encore, si les besoins du royaume ne les avaient rendues plus nécessaires dans une autre contrée '.

L’introduction violente d’étrangers dans les emplois les plus importants du pays donna lieu à de nouvelles plaintes contre le

I. Rurgund., liv. I, p. 38, 39, 40.— HeiJan., liv. 1, p. 1.— Meleren, l^p-irt., liï. I, 47.

Page 1