LIVRE TROISIEME
grandes obligations qu6 les Saxons avaient aux Suédois étaient encore trop présentes à leur mémoire, pour permettre une si honteuse perfidie ; et, si même ils en avaient senti la tentation, le caractère équivoque de Wallenstein et le mauvais renom de la politique autrichienne ne leur permettaient de prendre aucune confiance en la sincérité des promesses du duc. Trop connu pour un trompeur dans son rôle d'homme d’État, il ne trouva nulle créance dans l’unique occasion où , vraisemblablement, il était sincère, et les circonstances ne soutiraient pas encore qu’en découvrant ses vrais motifs , il mit hors de doute la sincérité de ses intentions. Il résolut donc à contre-cœur d’arracher par la force des armes ce qu’il n’avait pu obtenir par la voie des négociations. Il rassembla promptement ses troupes, et parut devant Prague, avant que les Saxons pussent secourir cette* capitale. Après une courte résistance des assiégés, la trahison des capucins en ouvrit l’entrée à un de ses régiments, et la garnison, réfugiée dans le château, rendit les armes à des conditions honteuses. Maître de la capitale, il espéra, pour ses négociations à la courdeSaxe, un accueil plus favorable; toutefois, en même temps qu’il les renouvelait auprès du général d'Arnheim, il ne négligea pas de leur donner plus de poids par un coup décisif. U ordonna d’occuper en toute hâte les étroits passages entre Aussig et Pirna, pour couper à l'armée saxonne le retour dans son pays; mais la célérité d'Arnheim la déroba heureusement au péril. Après la retraite de ce général, Égra et Leutmeritz, derniers asiles des Saxons, se rendirent au vainqueur, et le royaume rentra sous la domination de son souverain légitime en moins de temps qu’il n’avait été perdu.
Moins occupé des intérêts de son maître que de l’exécution de ses propres desseins, Wallenstein songea alors à porter la guerre en Saxe, pour contraindre l’électeur, en ravageant ses États, à un accommodement particulier avec l’empereur, ou plutôt avec le duc de Friedland. Mais, si peu accoutumé qu’il fût d’ailleurs à soumettre sa volonté à la force des circonstances, il comprit néanmoins la nécessité de subordonner, pour le moment, h une affaire plus pressante son projet favori. Tandis qu’il chassait les Saxons de la Bohême, Gustave-Adolphe avait remporté sur le Rhiu et sur le Danube les victoires que nous avons
246 HISTOIRE DE I.A GUERRE DE TRENTE ANS. racontées, et déjà il avait porté la guerre* à travers la Pranconie et la Souabe, aux limites de la Bavière. Maximilien, battu au bord du Lech, et privé de son meilleur appui par la mort de Tilly, insistait auprès de l'empereur pour qu’il envoyât au plus vite de Bohême à son secours le duc de Friedland , et éloignât le danger de l’Autriche même , en défendant la Bavière. 11 adressa sa prière à Wallenstein lui-même, et lui demanda de la manière la plus pressante de détacher du moins, en attendant, quelques régiments à son aide , jusqu'à ce qu'il vînt lui-même avec l’armée principale. Ferdinand appuya cette prière de toute son influence, et les courriers se succédèrent auprès de Wallenstein pour le déterminer à marcher sur le Danube.
Mais on put voir alors combien Ferdinand avait sacrifié de son autorité en remettant à d’autres mains son pouvoir sur les troupes et les droits du commandement. Indifférent aux prières de Maximilien , sourd aux ordres réitérés de l’empereur, Wallenstein demeura inactif en Bohême, et abandonna l’électeur à son sort. Le souvenir des mauvais services que Maximilien lui avait rendus autrefois auprès de l'empereur à la diète de Ratisbonne, s’était gravé profondément dans le cœur implacable de Friedland, et les récents efforts de l’électeur pour empêcher son rétablissement n'étaient pas restés un secret pour lui. Le moment était venu de venger cette injure, et l’électeur éprouva durement qu'il s’était fait un ennemi du plus vindicatif des hommes. « La Bohême, répondit Wallenstein , ne pouvait rester sans défense, et le meilleur moyen de couvrir l’Autriche était de laisser l’armée suédoise s’affaiblir devant les forteresses de Bavière. » C'est ainsi qu’il châtiait son ennemi par le bras des Suédois; et, tandis que les places tombaient l’une après l’autre dans leurs mains, il laissait l’électeur languir vainement à Ratisbonne dans l’attente de son arrivée. Ce fut seulement quand la complète soumission de la Bohême ne lui laissa plus d’excuse, et quand les conquêtes de Gustave-Adolphe en Bavière menacèrent l’Autriche elle-même d’un danger prochain , qu’il céda aux sollicitations de l’électeur et de l’empereur, et qu’il se résolut à opérer avec Maximilien la réunion longtemps désirée, qui, d’après l’espoir général des catholiques , devait décider du sort de toute la campagne.