‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 128 sur 219 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Gustave-Adolphe lui-même , qui avait trop peu de monde pour tenir tête aux seules forces de Wallenstein, craignit la jonction de deux armées si puissantes, et l'on s’étonne avec raison qu’il n’ait pas montré plus d’activité pour l’empêcher. Il semble avoir trop compté sur la haine qui divisait les deux chefs et ne permettait d’attendre aucune association de leurs armes pour un but commun; et, quand l’événement démentit ses conjectures, il n’était plus temps de réparer cette faute. A la première nouvelle certaine qu'il reçut de leur dessein, il courut, il est vrai, dans le haut Palatinat, pour fermer le chemin à l’électeur; mais celui-ci avait déjà pris les devants, et la jonction s’était opérée auprès d’Égra

Wallenstein avait choisi cette place frontière pour théâtre du triomphe qu’il était à la veille de remporter sur son orgueilleux adversaire. Non content de le voir à ses pieds comme un suppliant, il lui imposait encore la dure loi de laisser derrière lui ses États sans défense, de venir de bien loin au-devant de son protecteur, et de faire, par une avance si marquée, l’humiliant aveu de sa détresse et de ses besoins. Le prince orgueilleux se soumit, même à cet abaissement, avec tranquillité. Ce n’était pas sans un pénible combat qu’il s’était décidé à devoir sa délivrance à celui qui n’aurait jamais eu un tel pouvoir si les choses étaient allées selon ses vœux; mais, une fois décidé, il était assez homme pour supporter toute offense inséparable de sa résolution, et il était assez maître de lui-même pour mépriser de petites souffrances, lorsqu’il s'agissait de poursuivre un grand but.

Mais autant il en avait coûté pour rendre seulement possible cette réunion, autant il était difficile de s’accorder sur les conditions auxquelles elle devait avoir lieu et se maintenir. Les forces combinées devaient être sous les ordres d’un seul général , si l’on voulait atteindre le but de la réunion; et des deux côtés on sentait également peu d’inclination à se soumettre à l’autorité d’un rival. Si Maximilien s’appuyait sur sa dignité d’électeur, sor la splendeur de sa race , sur sa haute position dans l’Empire, Wallenstein ne fondait pas de moindres prétentions sur sa gloire militaire et sur le pouvoir illimité que l’empereur lui avait conféré. Autant la fierté du prince se révoltait de se

248 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. trouver sous les ordres d’un serviteur impérial, autant l’orgueil de Friedland était flatté par la pensée de prescrire des lois à un esprit si impérieux. On en vint là-dessus à une lutte opiniâtre, mais qui Finit, par un accord mutuel, à l’avantage de Wallenstein.

Le commandement des deux armées, surtout aux jours de combat, lui fut attribué sans restriction, et tout pouvoir fut ôté à l'électeur de changer l’ordre de bataille et même la marche de l’armée. Il ne se réserva rien que le droit de punir et de récompenser ses propres soldats , et la libre disposition de ses troupes aussitôt qu’elles agiraient séparées de celles de l’empereur.

Après ces préliminaires, on hasarda enfin de paraître aux yeux l’un de l’autre; mais ce ne fut qu’après s'être promis l’oubli complet du passé et avoir réglé avec la dernière exactitude les formalités de l’acte de réconciliation. Comme ils eu étaient convenus, les deux princes s’embrassèrent, à la vue de leurs troupes , et se donnèrent des assurances réciproques d’amitié , tandis que leurs cœurs débordaient de haine. A la vérité, Maximilien , consommé dans l’art de la dissimulation, fut assez maître de lui pour ne pas trahir par un seul trait de son visage ses véritables sentiments; mais dans les yeux de Wallenstein étin— . celait la maligne joie du triomphe, et la contrainte visible de tous ses mouvements décelait la force de la passion qui maîtrisait son cœur orgueilleux.

Les troupes combinées, bavaroises et impériales, composaient maintenant une. armée d’environ soixante mille hommes, la plupart soldats éprouvés, devant lesquels le roi de Suède ne pouvait risquer de se montrer en campagne. Aussi, après avoir tenté vainement d’empêcher leur jonction, il se retira à la hâte sur la Franconie, et attendit un mouvement décisif de l’ennemi pour prendre sa résolution. La position de l’armée combinée, entre les frontières de Saxe et de Bavière , fit douter quelque temps encore si elle transporterait le théâtre de la guerre dans le premier de ces deux pays, ou si elle chercherait à éloigner les Suédois du Danube et à délivrer la Bavière. Arnheim avait dégarni la Saxe de troupes, pour faire des conquêtes en Silésie; non sans avoir l'intention secrète, comme beaucoup l’en accusent, de faciliter au duc de Friedland l’entrée de l’électorat, et de pousser plus vivement l’esprit irrésolu de Jean-lieorges à un

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