‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 135 sur 219 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

signalaient surtout par les violences qu’elles exerçaient indistinctement sur les amis et les ennemis. La faible main d’un seul homme ne pouvait arrêter une licence qui trouvait une sorte d’approbation dans le silence des ofliciers inférieurs, et souvent même un encouragement dans leur funeste exemple. Le roi était profondément affligé de cette honteuse décadence de la discipline, dont il avait été fier jusqu’alors, à si bon droit; et l’énergie avec laquelle il reproche aux officiers allemands leur négligence atteste. la vivacité de ses sentiments. « C’est vous. Allemands, s’écrie-t-il, c’est vous-mêmes qui pillez votre patrie, et qui déchaînez vos fureurs contre vos propres coreligionnaires. Dieu me soit témoin que je vous abhorre; vous m’inspirez un profond dégoût, et mon cœur se remplit d’amertume quand je vous regarde. Vous violez mes ordres; vous êtes cause que le monde me maudit, que les larmes de l’innocente pauvreté me poursuivent, qu’il me faut entendre dire ouvertement : Le roi, notre ami, nous fait plus de mal que nos plus cruels ennemis. Pour vous, j’ai dépouillé ma couronne de ses trésors et dépensé plus de quarante tonnes d’or, et je n'ai pas reçu de votre empire d’Allemagne de quoi me faire un méchant habit Je vous ai donné tout ce que Dieu m’a dispensé, et, si vous eussiez observé mes lois, je vous aurais distribué avec joie tout ce qu’il pourra me donner encore. Votre défaut de discipline me persuade que vous avez de mauvaises intentions , quelques raisons que je puisse avoir de louer votre courage. »

Nuremberg avait fait des efforts qui étaient au-dessus de ses moyens pour nourrir, pendant onze semaines, l’immense multitude entassée sur son territoire; mais enfin les ressources s’épuisèrent, et le roi, comme chef de l’armée la plus nombreuse, dut se résoudre le premier à partir. Nuremberg avait enseveli plus de dix mille de ses habitants, et Gustave-Adolphe avait perdu environ vingt mille soldats par la guerre et les maladies. Toutes les campagnes voisines étaient dévastées , les villages en cendres; les paysans dépouillés languissaient sur les chemins; l’air était empoisonné de vapeurê pestilentielles; des maladies dévorantes, engendrées, développées par la misérable nourriture, par les émanations d’un camp si populeux et de tant de cadavres putréfiés, enfin par la chaleur brûlante des

SCHILLER. — IIIST. Il

258 HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. jours caniculaires, exerçaient leurs ravages sur les hommes et les animaux, et, longtemps encore après le départ des armées, la disette et la misère accablèrent le pays. Ému de la désolation générale, et sans espoir de vaincre l’obstination de Friedland, le roi leva son camp le 8 septembre, et quitta Nuremberg, après l’avoir pourvu, pour sa défense , d'une garnison suflisante.il passa en ordre de bataille devant l'ennemi , qui resta immobile et ne fit pas la moindre tentative pour inquiéter son départ. Il dirigea sa marche vers Neustadt sur l’Aisch, et vers Windsheim, où il resta cinq jours, afin de rafraîchir ses troupes, et de se trouver à portée de Nuremberg, si l’ennemi faisait quelque entreprise contre cette ville. Mais Wallenstein, qui avait, tout autant que lui , besoin de se refaire, n’avait attendu que la retraite des Suédois pour commencer la sienne. Cinq jours après, il abandonna aussi son camp près de Zirndorf, et le livra aux flammes. Cent colonnes de fumée, qui, des villages incendiés, s'élevèrent au ciel tout alentour, annoncèrent sondépart, et montrèrent à la ville consolée à quel sort elle avait elle-même échappé. Sa marche, dirigée sur Forchheim, fut marquée par les plus affreux ravages ; mais il avait déjà trop d’avance pour que le roi pût l'atteindre. Alors Gustave partagea son armée, que le pays épuisé ne pouvait nourrir, afin de garder, avec une des divisions, la Franconie, et de poursuivre en personne, avec l'autre, ses conquêtes en Bavière.

Cependant l’armée impériale et bavaroise avait pénétré dans l’évèché de Bamberg, où le duc Friedland passa une seconde revue. Il trouva cette armée de soixante mille hommes réduite par la désertion, les combats et les maladies, à vingt-quatre mille, dont le quart était des troupes bavaroises. Ainsi le camp de Nuremberg avait plus affaibli les deux partis que deux grandes batailles perdues, sans avoir avancé la guerre d’un seul pas vers son terme, ni satisfait la vive attente de l’Europe par un seul événement décisif. A la vérité, cette diversion avait fait trêve, pour quelque temps, aux conquêtes du roi en Bavière, et préservé l’Autriche même d’une invasion ennemie; mais, en s’éloignant de Nuremberg, on rendait à Gustave-Adolphe la pleine liberté de faire encore de la Bavière le théâtre de la guerre. Indifférent au sort de ce pays, et lassé de la contrainte que lui imposait sa

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