LIVRE TROISIÈME
sommet de laquelle Wallenstein, calme et tranquille comme un dieu, lançait ses foudres à travers de noirs nuages de fumée. Derrière les parapets , le feu perfide des mousquets épiait l’assaillant téméraire, et une mort certaine le menaçait par la gueule ouverte de cent canons. Ce fut contre ce poste périlleux que Gustave-Adolphe dirigea son attaque, et cinq cents mousquetaires, soutenus par peu de fantassins (un grand nombre ne pouvait engager à la fois le combat dans cet espace étroit), eurent l’avantage peu envié de se jeter les premiers dans le gouffre béant de la mort. L’attaque est furieuse, la résistance terrible. Exposés sans abri à toute la violence de l’artillerie ennemie, exaspérés à la vue de la mort inévitable, ces guerriers intrépides gravissent la colline, qui soudain se transforme en un volcan enflammé, et vomit sur eux, au milieu des tonnerres, une grêle de fer. la grosse cavalerie s’élance aussitôt par les ouvertures que les boulets ennemis ont faites dans ce bataillon compacte; les rangs serrés se désunissent, et cette bande intrépide de héros, vaincue par la double puissance de la nature et des hommes, prend la fuite, après avoir laissé sur la place une centaine de morts. C’étaient des Allemands, à qui la partialité de Gustave avait assigné l'honneur meurtrier de la première attaque. Irrité de leur retraite, il conduit maintenant à l’assaut ses Finlandais, pour faire rougir la lâcheté allemande devant le courage des hommes du Nord. Les Finlandais, accueillis par la même pluie de feu, plient à leur tour devant des forces supérieures. Un régiment de troupes fraîches les remplace, pour renouveler l’attaque avec aussi peu de succès. Il est relevé par un quatrième, un cinquième, un sixième : en sorte que, pendant un combat de dix heures, tous les régiments attaquèrent, et tous se retirèrent sanglants et déchirés du champ de bataille. Mille corps mutilés jonchent la terre, et Gustave invincible poursuit l’attaque, et Wallenstein inébranlable se maintient dans sa forteresse.
Sur ces entrefaites, la cavalerie impériale et l'aile gauche des Suédois, postée dans un petit bois sur la Rednitz , ont engagé un violent combat, où le succès est balancé et l’ennemi tantôt vaincu, tantôt vainqueur. Des deux parts le sang coule avec la même abondance,et une valeur égale se déploie. Leducde Friedland, comme le prince Bernard de Weimar, a son cheval tué sous lui; le roi lui-
256 HISTOIRE DE LA QUERRE DE TRENTE ANS. même a la semelle de sa botte emportée par un boulet. L'attaque et la résistance se renouvellent avec une fureur obstinée, jusqu’au moment où la nuit vient enfin obscurcir le champ de bataille et inviter au repos les combattants acharnés. Mais les Suédois sont déjà trop avancés pour que la retraite se puisse entreprendre sans péril. Tandis que le roi cherche à découvrir un officier, pour envoyer par lui aux régiments l’ordre de la retraite, se présente à lui le colonel Hébron, vaillant Écossais, que son courage avait seul entraîné hors du camp, pour partager les périls de la journée. Irrité contre le roi, qui lui avait préféré, peu auparavant, pour une action périlleuse, un colonel plus jeune que lui, il avait fait précipitamment le vœu de ne plus tirer l’épée pour lui. Gustave-Adolphe se tourne de son côté, et, louant son courage, le prie de porter aux régiments l’ordre de la retraite. « Sire, réplique le vaillant soldat, c’est l'unique service que je ne puisse refuser à Votre Majesté, car il y a là quelques risques à courir. » Et aussitôt il part au galop pour exécuter la commission. Dans la chaleur du combat, le duc Bernard de Weimar s’était, il est vrai, emparé d’une éminence au-dessus du Vieux-Fort, d’où l’on pouvait battre la montagne et tout le camp ; mais une violente averse, tombée pendant la nuit, rendait la côte si glissante, qu’il fut impossible d’y monter des canons, et il fallut quitter volontairement un poste acheté par des flots de sang. Se défiant de la fortune, qui l’avait abandonné dans ce jour décisif, le roi n'osa pas continuer l’assaut, le lendemain, avec des troupes épuisées, et, pour la première fois, vaincu, parce qu’il n’était pas vainqueur, il ramena ses troupes derrière la Rednitz. Deux mille morts, qu’il laissait sur le champ de bataille, attestaient sa perte, et le duc de Friedland resta invaincu dans ses lignes.
Après cette action, les armées demeurèrent encore quinze jours campées en présence, chacune dans l’espoir de forcer l'autre à déloger la première. Plus s’épuisait chaque jour la petite provision de vivres , plus croissaient horriblement les souffrances de la famine, et plus le soldat devenait farouche : les paysans du voisinage étaient les victimes de sa brutale rapacité. Le progrès de la disette relâchait tous les liens de la discipline et de l’ordre dans le camp suédois; les troupes allemandes se