LIVRE TROISIÈME
de l’Empire, donnaient sujet à l’électeur de faire des plaintes amères, qui semblaient annoncer une rupture prochaine. Les généraux mêmes des deux partis laissaient paraître, chaque fois qu’ils devaient agir ensemble , des marques nombreuses de la jalousie qui divisait leurs maîtres. La répugnance naturelle de Jean-Georges pour la guerre, et son dévouement h l’Autriche, que rien encore n’avait pu étouffer, favorisaient les eiïorts d’Arnheim, qui, toujours d'intelligence avec Wallenstein, travaillait sans relâche à ménager un accommodement particulier entre l’empereur et son maître, et, si ses représentations ne trouvèrent longtemps aucun accès, la suite fit voir enfin qu’elles n'étaient pas demeurées absolument inefficaces.
Gustave-Adolphe, justement alarmé des conséquences que la défection d’un si important allié devait avoir pour toute son existence future en Allemagne, ne négligea aucun moyen d’empécher ce funeste événement, et jusqu’alors ses représentations n’avaient pas manqué entièrement leur effet sur l’électeur. Mais les forces redoutables sur lesquelles l’empereur appuyait ses propositions séduisantes, et les calamités qu’il menaçait d’accumuler sur la Saxe, en cas d'un plus long refus, pouvaient enfin, si l’on abandonnait l’électeur sans défense à ses ennemis, triompher de sa persévérance, et cette indifférence envers un allié si important pouvait détruire pour jamais la confiance des autres amis de la Suède en leur protecteur. Celte considération décida Gustave-Adolphe à céder, pour la seconde fois, aux pressantes invitations que l’électeur, gravement menacé, lui adressa, et à sacrifier toutes ses brillantes espérances au salut de cet allié. Déjà il avait résolu une deuxième attaque sur Ingolstadt, et la faiblesse de l’électeur de Bavière justifiait son espérance d'imposer enfin la neutralité à cet ennemi épuisé. La révolte des paysans dans la haute Autriche lui ouvrait ensuite le chemin de ce pays, et la capitale de l’Empire pouvait être dans ses mains, avant que Wallenstein eût le temps d’accourir à sa défense. Toutes ces brillantes espérances, il les subordonna à l’avantage d’un allié que ni ses mérites ni sa bonne volonté ne rendaient digne d’un tel sacrifice ; qui , excité par les plus pressants appels de l’esprit public, ne servait que son intérêt particulier avec un étroit égoïsme; qui n’était point considérable par les
services qu’on se promettait de lui , mais seulement par le mal qu’on en redoutait. Et qui peut réprimer son indignation, en apprenant que c’est dans l’expédition entreprise pour la délivrance de ce prince, que le grand monarque trouve le terme de ses exploits? .
11 rassembla promptement ses troupes dans le cercle de Franconie , et suivit par la Thuringe l'armée de Wallenstein. Le duc Bernard de Weimar , qui avait été envoyé en avant contre Pappenheim , se réunit près d’Arnstadt au roi , qui se vit alors à la tête de vingt mille hommes de troupes aguerries. 11 se sépara à Erfurt de son épouse , qui ne devait plus le revoir qu’à Weissenfels, dans le cercueil. L’angoisse de leurs tristes adieux présageait une séparation éternelle. 11 atteignit Naumbourg le 1" novembre 1632, avant que les corps détachés par le duc de Friedland pussent s’emparer de cette place. La population des contrées voisines accourait en foule pour contempler le héros , le vengeur, le grand roi, qui avait paru , une année auparavant , sur ce même sol , comme un ange sauveur. Autour de lui, en quelque lieu qu’il se Ht voir, retentissaient les cris d’allégresse; tous tombaient à genoux devant lui en l’adorant; on se disputait la laveur de toucher le fourreau de son épée, le bord de son vêlement. Le modeste héros se révoltait de cet innocent tribut, que lui payaient la reconnaissance et l’admiration la plus sincère. « Ne dirait-on pas que ce peuple fait de moi un dieu ? disait-il à ceux qui l'accompagnaient. Nos affaires sont en bon état; mais je crains que la vengeance du ciel ne me fasse expier cette farce téméraire , et ne révèle trop tôt à cette foule insensée ma faible et périssable humanité. » Combien Gustave se montre aimable à nous avant de nous quitter pour toujours 1 ! Redoutant, au comble même de son bonheur , le jugement de Némésis , il repousse un hommage qui n’appartient qu’aux immortels, et ses droits à nos larmes augmentent au moment même où l’heure approche qui les fera couler.
Cependant le duc de Friedland avait marché à la rencontre du roi, jusqu’à Weissonfels, résolu à maintenir ses quartiers d'hi-
I. La première édition a. de plu», ici la phrase suivante: « Ainsi l'Agamemnon de la tragédie grecque refuse de marcher sur la pourpre que le respect étend devant ses pieds. •