‹ Œuvres de Schiller Œuvres historiques de Schiller. Tome second. 6Chapitre 148 sur 219 · I.IVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

I.IVRE QUATRIEME

que devait montrer la Suède dans ce moment critique. Le génie supérieur de Gustave-Adolphe avait assigné, parmi les puissances de l'Europe , à cet État faible et obscur une place qu'il pouvait difficilement conserver sans la fortune et le génie de celui qui la lui avait faite *, et d’où cependant il ne pouvait plus descendre sans que sa chute devint le plus honteux aveu d’impuissance. Quoique la guerre allemande eût été principalement soutenue avec les forces de l’Allemagne, les faibles secours que la Suède fournissait par ses propres moyens, en hommes et en argent, étaient pourtant déjà un lourd fardeau pour ce royaume dénué de ressources, et le paysan succombait sous les charges qu’on était forcé d’accumuler sur lui. Iæ butin fait en Allemagne enrichissait seulement quelques nobles et quelques soldats, et la Suède même restait pauvre comme auparavant. A la vérité, la gloire nationale, qui flattait le sujet, l’avait consolé, pendant quelque temps, de ces vexations, et l’on pouvait considérer les impôts qu'on payait à cette gloire comme un prêt qui, dans l'heureuse main de Gustave-Adolphe, rapportait de magniliques intérêts, et serait remboursé avec usure, par ce monarque reconnaissant , après une glorieuse paix. Mais cette espérance s’évanouit à la mort du roi, et alors le peiuÉfcstbqsé demanda, avec une redoutable unauiinité, la d i i n i n u t nKW e^sès charges.

Mais l’esprit de Gustave -Adolphe reposait encore sur les hommes auxquels il avait confié l'administration du royaume. Si terrible que fût leur surprise à la nouvelle de sa mort, elle ne brisa point leur mâle courage, et l'esprit de l’antique Home, aux temps de Brennus et d'Annibal, anima cette noble assemblée. Plus était cl er le prix auquel on avait acheté les avantages conquis, moins on pouvait se résoudre à y renoncer volontairement. On ne veut pas avoir sacrifié un roi inutilement. Le sénat suédois, forcé xle choisir entre les souffrances d’une guerre incertaine et ruineuse, et une paix utile, mais déshonorante, prit courageusement le parti du danger et de l'honneur, et l’on

I. Dans la première édition : « l e génie supérieur de Gustave- Adolphe, entraînant, comme par surprise, cet État faible et obscur ît un degré de grandeur qui lui était inconnu et lourd à supporter, lui avait assigné, parmi le» puissances de l’Luiope, une place qu'il, etc. »

voit avec un agréable étonnement ce vénérable conseil se lever avec toute la vigueur de la jeunesse. Environné, ail dedans et au dehors, d’ennemis vigilants, et assiégé de périls à toutes les frontières du royaume, il s’arme contre tous, avec autant de sagesse que d’héroïsme , et travaille à l'agrandissement du royaume, tandis qu’il peut à grand’peine en maintenir l'existence.

La mort du roi et la minorité de sa fille Christine éveillèrent de nouveau les anciennes prétentions de la Pologne au trône de Suède, et le roi Ladislas, (ils de Sigismond, h épargna pas les négociations pour se faire un parti dans ce royaume. Par ce motif les régents ne perdent pas un moment pour proclamer, à Stockholm, l’avénement de la reine, Agée de six ans, et organiser l’administration de la tutelle. Tous les fonctionnaires de l’État sont tenus de prêter serment à la nouvelle souveraine; toute correspondance avec la Pologne est interdite, et les décrets des derniers rois contre les héritiers de Sigismond sont confirmés par un acte solennel. On renouvelle prudemment l’alliance avec le czar de Moscovie, afin de tenir d’autant mieux en bride par les armes de ce prince la Pologne ennemie. La mort de Gustave- Adolphe avait éteint la jalousie du roi de Danemark, et. dissipé les inquiétudes qui s’opposaient à la bonne intelligence entre les deux voisins. Les efforts des ennemis pour armer Christian IV contre le royaume suédois, ne trouvaient maintenant plus d'accès auprès de lui, et son vif désir de marier son fils Ulrich avec la jeune reine concourait avec les principes d’une meilleure politique, pour lui faire garder la neutralité. En même temps, l’Angleterre , la Hollande et la France viennent au-devant du sénat suédois avec les assurances les plus satisfaisantes de leur amitié et de leur appui durable, et l'exhortent, d’une voix unanime, à poursuivre vivement une guerre conduite avec tant de gloire. Autant on avait eu de raisons en France pour se féliciter de la mort du conquérant suédois, autant on sentait la nécessité d’entretenir l'alliance avec la Suède. On ne pouvait, sans s’exposer soi-méme au plus grand péril , laisser déchoir cette puissance en Allemagne. Le défaut de forces propres la contraignait à conclure avec l’Autriche une paix précipitée et désavantageuse, et tous les efforts qu’on avait faits pour affaiblir ce dangereux

LIVRE QUATRIÈME, adversaire étaient perdus; ou bien la nécessité et le désespoir réduisaient les armées suédoises à chercher leurs moyens de subsistance dans les provinces des princes catholiques de l’Empire , et la France devenait coupable de trahison envers ces États, qui s'étaient soumis à sa puissante protection. La mort de Gustave-Adolphe, bien loin de rompre les liaisons de la France et de la Suède, les avait au contraire rendues plus nécessaires aux deux États, et beaucoup plus utiles à la France. Alors seulement, après la mort de celui qui avait couvert l'Allemagne de sa main protectrice et assuré ses frontières contre l’ambition française, la France pouvait poursuivre, sans obstacles, ses projets sur l’Alsace et vendre aux protestants d'Allemagne son assistance à plus haut prix.

Fortifiés par ces alliances, garantis au dedans, défendus au dehors par de bonnes garnisons aux frontières et par des flottes, les régents de Suède n’hésitent pas un instant à continuer une guerre dans laquelle leur patrie avait peu à perdre de son bien propre, et pouvait, si la fortune couronnait ses armes, gagner quelque province allemande à titre de dédommagement ou de conquête. Tranquille au milieu de ses mers, elle ne risquait pas beaucoup plus si ses armées étaient rejetées hors de l'Allemagne, que si elles s’en retiraient volontairement; et la première de ces deux fins était aussi honorable que la seconde était déshonorante. Plus on montrait de courage et plus on inspirait de confiance aux alliés et de respect aux ennemis, plus on pouvait attendre, à la paix, des conditions favorables. Se trouvât-on même trop faible pour accomplir les vastes desseins de Gustave, on devait du moins à ce grand modèle de faire les derniers efforts et de ne céder à aucun autre obstacle qu'à la nécessité. Malheureusement les ressorts de l’intérêt eurent trop de part à cette glorieuse résolution pour qu’on puisse l'admirer sans réserve. A ceux qui n'avaient rien à souffrir eux-mêmes des calamités de la guerre, et qui, au contraire, s’y enrichissaient, il ne coûtait guère de se prononcer pour qu'elle fût continuée; car enfin c'était l’empire germanique qui seul payait la guerre, et les provinces que l’on comptait s’adjuger n’étaient pas chèrement achetées avec le peu de troupes qu'on y devait employer désormais, avec les généraux qu’on allait mettre à la

tête des années, la plupart allemandes, et avec l’honorable mission de diriger les opérations militaires et les négociations.

Mais cette direction même ne s’accordait pas avec l'éloignement où la régence suédoise se trouvait du théâtre de la guerre et avec la lenteur que rend nécessaire l’administration exercée par une assemblée délibérante. Il fallait remettre à un seul homme, à un vaste esprit, le pouvoir de soigner, au sein même de l’Allemagne, les intérêts de la Suède; de prononcer, selon ses propres lumières, sur la guerre et la paix, sur les alliances nécessaires, sur les acquisitions faites. Cet important magistrat devait être revêtu d’une puissance dictatoriale et de toute l’autorité de la couronne qu'il représentait, pour en maintenir la dignité, pour mettre de l'harmonie dans les opérations communes, pour donner du poids à ses ordres, et remplacer ainsi à tous égards le monarque auquel il succédait. Cet homme se trouva dans la personne du chancelier Oxenstiern, le premier ministre, et, ce qui veut dire davantage, l'ami du feu roi. Initié à tous les secrets de son maître, familiarisé avec les affaires de l'Allemagne, instruit de toutes les relations politiques de l’Europe, il était, sans contredit, l’instrument le plus propre à poursuivre dans toute son étendue le plan de Gustave- Adolphe

Oxenstiern venait d’entreprendre un voyage dans la haute Allemagne, pour convoquer les quatre cercles supérieurs, quand la nouvelle de la mort du roi le surprit à Hanau. Ce coup terrible qui perça le cœur sensible de l'ami, ravit d'abord à l'homme d’état toute la force de sa pensée. 11 se voyait enlever le seul bien auquel son âme fût attachée. 1a Suède n’avait perdu qu'un roi, l’Allemagne qu’un protecteur ; Oxenstiern perdait l’auteur de sa fortune, l’ami de son cœur, le créateur de ses vues idéales; mais, frappé plus durement que personne par le malheur commun, il fut le premier qui s'en releva par sa propre force,

1. On lit ici, dan» la première édition, c’est-à-dire dan» le Calendrier des Dames pour l'an lin, la note suivante : « L'csccllentc peinture qui a été imprimée, souS le litre d'Oicnsnrrn , dans la précédente année de ce Calendrier, nous Tait faire connaissance plus Intime avec ce grand homme. »

Cette note, à défaut d’autres preuves, sutllrait pour nous montrer que le portrait d'Osenslicrn n’est point de Schiller. Voyez ce qui est dit plus loin, dans ta première note du Supplément, des trois portraits qui accompagnent celui-ci

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